Prescrire trop de tests est humain

Tout test « non prescrit » peut être pour votre médecin la source de conséquences professionnelles négatives, une dynamique propre à encourager la surprescription de tests. Le défi est de diminuer ces prescriptions inutiles sans compromettre la relation médecin-patient ni susciter des poursuites médicales et, surtout, sans affecter la santé des patients.

Photo : Daphné Caron

Les médecins prescrivent beaucoup de tests de dépistage, qui sont de plus en plus précis — parfois même trop. Cela conduit à un nombre croissant de résultats anormaux (indiquant la présence potentielle d’un problème), qui ne sont toutefois pas nécessairement pertinents quand le but est d’allonger la vie ou d’améliorer la qualité de vie du patient — les vrais objectifs de la médecine.

Le mot d’ordre est certes de prescrire seulement les tests dont le bénéfice a été démontré pour la santé des patients. Mais si les médecins hésitent à lever le pied en ce qui concerne la demande d’examens, c’est peut-être parce que, professionnellement, les conséquences négatives de manquer un diagnostic (en omettant un test) peuvent s’avérer importantes.

Supposons qu’à la suite d’une discussion — plus ou moins éclairée —, votre médecin vous prescrive un test controversé (dont l’indication est douteuse) pour le dépistage du cancer. Examinons la suite.

HYPOTHÈSE 1 : le résultat du test est anormal, vous êtes malade. Vous serez sous le choc, mais tout de même reconnaissant envers votre médecin, la maladie ayant été découverte précocement, avant même d’avoir causé des symptômes.

HYPOTHÈSE 2 : le résultat du test est anormal, mais vous n’êtes pas malade. Le test « ment » ! On appelle « faux positif » un tel résultat anormal en l’absence de maladie. Vous risquez tout de même d’être exposé à des risques : ceux liés à l’imagerie médicale (irradiation), aux biopsies (complications chirurgicales) ou à des traitements divers, par exemple. Mais vous apprécierez le fait que votre médecin soit allé « au fond des choses ».

HYPOTHÈSE 3 : le résultat du test est normal, vous n’avez pas de maladie. Soulagement ! Vous serez alors rassuré, et aussi satisfait de la prudence manifestée par votre médecin.

HYPOTHÈSE 4 : le résultat du test est normal, mais vous êtes malade. Le résultat est un « faux négatif ». C’est une mauvaise nouvelle, mais vous ne tiendrez sans doute pas votre médecin responsable d’un tel échec diagnostique.

Bref, prescrire un test, même d’indication douteuse aux fins de cette démonstration, est presque toujours « bon » pour le médecin, d’un point de vue professionnel. Cela pourra éventuellement vous convaincre, par glissement de sens, qu’un « bon » médecin doit donc en prescrire souvent.

Supposons maintenant que votre médecin choisisse plutôt — toujours en concertation avec vous — de ne pas vous prescrire ce test controversé, justement parce qu’il n’est pas vraiment indiqué. Il risque pourtant de subir certaines conséquences professionnelles négatives, malgré une décision scientifiquement justifiée. Voyons un peu.

HYPOTHÈSE 5 : pas de dépistage, jamais de cancer. Vous serez de bonne humeur, mais aurez peu de raisons de vous montrer reconnaissant envers votre médecin, qui n’aura rien accompli de bien héroïque à vos yeux, sinon vous éviter de perdre votre temps et de vous exposer à certains risques associés au dépistage, théoriques dans votre situation.

HYPOTHÈSE 6 : toujours pas de dépistage, mais vous développez malheureusement le cancer. Les conséquences seront doublement négatives : pour vous, bien sûr, mais aussi pour votre médecin. Parce que vous serez sans doute convaincu qu’un dépistage aurait dû être réalisé — même si c’est a priori faux — et que votre maladie aurait été mieux soignée si elle avait été diagnostiquée plus tôt — même si ce n’est pas toujours vrai.

Vous voyez le problème ? Tout test « non prescrit » (même si c’est la bonne décision) peut être pour votre médecin la source de conséquences professionnelles négatives, une dynamique propre à encourager la surprescription de tests. Parce qu’après tout, votre médecin est humain, comme vous. Le défi est de diminuer ces prescriptions inutiles sans compromettre la relation médecin-patient ni susciter des poursuites médicales et, surtout, sans affecter la santé des patients.

Une meilleure formation médicale et plus de temps pour discuter de ces enjeux avec vous pourraient aider. Un système no-fault, comme en assurance automobile, libérerait aussi votre médecin de la crainte (souvent exagérée) de manquer un diagnostic et d’en subir les conséquences, notamment en se faisant poursuivre. Toutefois, des litiges visant au contraire à compenser les conséquences néfastes de tests réalisés sans indication pourraient éventuellement dissuader les médecins de surprescrire des examens.

Mettre en place les conditions requises pour que les médecins, patients et pouvoirs publics aient le même intérêt à contrer la multiplication de ces tests inutiles est l’un de nos plus grands défis en santé. Ce sera aussi un sacré test… pour la médecine ! Mais nous n’avons plus le luxe d’y échouer.

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