Quand Homo sapiens a-t-il peuplé l’Amérique ?

Cet événement pourrait avoir eu lieu beaucoup plus tôt que ce que disent les théories actuelles, selon des découvertes récentes faites aux quatre coins du continent et la nouvelle science de la génétique évolutive.

Karen Carr Studio Inc.

Les dunes du parc national de White Sands, au Nouveau-Mexique, sont éblouissantes à plusieurs titres. Aussi blanches que la neige, parsemées de yuccas et d’herbes sèches, elles forment le plus grand désert de gypse au monde, dans lequel le vent sculpte d’extraordinaires formes changeantes qui tranchent avec le bleu du ciel. Mais le paysage était tout autre lors de la dernière glaciation, qui a pris fin il y a 11 500 ans environ. Ce désert situé à une centaine de kilomètres au nord d’El Paso (Texas) était couvert de prairies verdoyantes et de lacs. Le plus grand d’entre eux, le lac Otero — à peu près quatre fois la taille du lac Saint-Jean —, aujourd’hui asséché, attirait les animaux tel un aimant. Des herbivores comme le chameau, le mastodonte et le paresseux terrestre paissaient sur ses berges. Ils y étaient chassés par de redoutables carnivores comme le loup sinistre et le lion d’Amérique. Et par des humains.

Pas fossilisés. (Photo : Daniel Odess / U.S. National Park Service)

Les empreintes humaines mises au jour en creusant une profonde tranchée pour atteindre ces prairies anciennes sont si nettes qu’on pourrait les croire récentes. Là, une femme est passée, portant vraisemblablement dans ses bras un jeune enfant, qui par endroits faisait quelques pas à ses côtés. Une dizaine d’adolescents et d’enfants ont aussi marché et couru, peut-être pour jouer au bord de l’eau ou traquer un paresseux terrestre, dont ils ont suivi les traces. Un groupe de trois à cinq jeunes a laissé pas moins de 37 empreintes en continu. 

Selon l’archéologue britannique Matthew Bennett et une équipe de chercheurs du parc national de White Sands, qui ont publié leurs découvertes dans la prestigieuse revue Science en septembre 2021, Homo sapiens aurait vécu là… de 21 000 à 23 000 ans avant aujourd’hui !

De moins en moins d’archéologues appuient la « théorie de Clovis », que nous sommes nombreux à avoir apprise à l’école. Selon cette théorie, qui doit son nom à un type de pointe de flèche trouvé pour la première fois à Clovis, une petite ville du Nouveau-Mexique, les Amériques auraient été colonisées par un groupe venu de Sibérie quand les grands glaciers qui recouvraient le nord du continent ont commencé à fondre, il y a environ 13 000 ans. Les experts penchent désormais vers un début de colonisation par des ancêtres des peuples de Clovis, qui auraient réussi à contourner les glaciers il y a 17 000 ans. Mais plusieurs découvertes récentes, comme les empreintes de White Sands, font émerger une nouvelle théorie encore très controversée, selon laquelle les Amériques auraient été colonisées du nord au sud bien avant cela, il y a peut-être 40 000 ans ! 

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Nos profs d’histoire n’avaient pas tout faux. L’omniprésence des chasseurs-cueilleurs en Amérique du Nord il y a environ 12 500 ans ne fait aucun doute. Ils y ont laissé une foule de traces, dont les fameuses pointes de Clovis trouvées en 1929. Les pierres taillées de ce type, qui peuvent mesurer jusqu’à 20 cm de long, sont amincies à la base et possèdent une cannelure qui devait permettre de les emmancher pour fabriquer un javelot. De telles pointes ont été retrouvées dans de multiples sites jusqu’au Venezuela et pourraient avoir joué, selon certains chercheurs, un rôle important dans la disparition de nombreux grands mammifères survenue il y a environ 11 000 ans.

L’idée que les peuples de Clovis aient été les premiers à conquérir le continent à partir de la Sibérie a été remise en doute dès la fin des années 1970, lorsque le site de Monte Verde, dans le sud du Chili, a été daté de 14 500 ans. Depuis le début des années 2000, une douzaine d’autres sites datant de plus de 14 000 ans ont été décrits en Amérique du Nord, notamment en Floride et au Texas, mais aussi en Amérique latine ; leur occupation pourrait remonter, avancent certains archéologues, à près de 40 000 ans. Et les découvertes s’accélèrent.

En 2020, une équipe mexicaine détaille dans la revue Nature ses trouvailles issues de la grotte de Chiquihuite, dans des montagnes à environ 500 km au nord de Mexico. Répartis sur près de trois mètres d’épaisseur de sol, 1 900 artéfacts de pierre taillée (selon une technique encore inconnue) témoigneraient d’une occupation de la région il y a de 31 000 à 33 000 ans. 

En 2021, des chercheurs en mission dans le nord-est du Brésil, menés par Eric Boëda, de l’Université Paris Nanterre, publient la description d’artéfacts trouvés dans une région de l’État du Piauí, que des équipes fouillent depuis les années 1980. Huit sites auraient été occupés par des campements de base ou des haltes de chasse, de façon intermittente, à des époques allant de 13 000 à 40 000 ans avant aujourd’hui.

Représentation schématique, en fonction des données de génétique évolutive. Les flèches indiquent très approximativement les mouvements des différents groupes, et les taches sombres, les lieux où ils ont vécu. (montage : L’actualité)

Dans le dernier site fouillé, Eric Boëda, spécialiste des outils de pierre, a découvert un artéfact qu’il juge exceptionnel : une plaque de pierre sur laquelle des humains auraient tracé, il y a 24 000 ans, une forme hexagonale avec un outil ne correspondant à rien de ce qui est connu ailleurs dans le monde.

Cette découverte est très controversée, mais le bouillonnant archéologue de 68 ans la défend bec et ongles. « Certains de nos collègues nord-américains sont aveuglés par leurs préconceptions : ils considèrent nos méthodes comme valides quand on les applique à des sites dans le reste du monde, mais dès qu’on parle du peuplement des Amériques, ils n’y croient plus ! »

D’après Eric Boëda, la mésentente entre chercheurs est également attribuable à une idée reçue selon laquelle les Homo sapiens de cette époque utilisaient tous les mêmes techniques. « Mais pourquoi les peuples d’Amérique du Sud n’auraient-ils pas créé leurs propres outils, différents de ceux que l’on connaît, alors qu’on sait qu’en Asie du Sud, l’humain a aussi produit sa propre culture à la même époque ? » Il croit que chaque fois que des objets différents ont été mis au jour dans les Amériques, ils ont été trop vite jugés non significatifs. 

Tout cela ne convainc pas Claude Chapdelaine, professeur émérite de l’Université de Montréal, à qui on doit notamment la découverte des plus anciennes traces d’occupation humaine au Québec. « On manque tellement de données de qualité : les grandes revues savantes et leurs réviseurs [NDLR : les comités de pairs qui révisent les études] sont trop complaisants, car ils savent que ce genre d’études fait beaucoup parler dans les médias ! » La découverte au parc national de White Sands, qui situe la présence de chasseurs-cueilleurs de 21 000 à 23 000 ans avant aujourd’hui ? « C’est une fumisterie ! Il y a très certainement une erreur due à la technique de datation au carbone 14 », juge l’archéologue.

Aucun de ces sites très anciens ne contient de restes humains, qui pourraient témoigner d’une occupation incontestable. Par ailleurs, il est vrai que plusieurs découvertes soi-disant révolutionnaires ont été rapidement écartées après avoir fait les gros titres. En 2017, par exemple, la revue Nature avait publié la thèse d’Américains qui prétendaient avoir repéré des traces d’un travail humain sur des os de mastodontes datés de 130 000 ans, trouvés en 1992 en Californie. Une date aussi ancienne, pour des preuves aussi minces, a été considérée comme une aberration par la quasi-totalité des archéologues.

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On dispose en revanche de preuves de plus en plus solides que des humains ont pris pied sur le continent bien avant l’époque Clovis. Ils seraient arrivés par la Béringie, une longue langue de terre, aujourd’hui en bonne partie engloutie sous le détroit de Béring. Le niveau de l’océan était alors environ 130 m plus bas, car l’eau était emprisonnée dans les épais glaciers d’Amérique et d’Europe. La Béringie était une vaste plaine peuplée de gros animaux, un peu à l’image de la savane africaine, en plus froid. 

Jacques Cinq-Mars, archéologue affilié au Musée canadien de l’histoire, était de ceux qui croyaient depuis longtemps que la Béringie avait été occupée bien avant l’époque Clovis. Dans les années 1970, il était tombé sur trois grottes situées sur une crête calcaire surplombant la rivière Bluefish, dans le nord du Yukon, où gisaient de multiples ossements de mastodontes, chevaux, caribous et autres gros mammifères, ainsi que des restes de poissons et d’oiseaux. De nombreux os de gros animaux portaient les marques de coups donnés par des outils de pierre façonnés par des humains. En estimant l’occupation du site à 24 000 ans, l’archéologue fut quasiment mis au ban de la communauté des chercheurs nord-américains, qui ridiculisaient l’idée que cette région ait pu être occupée plus de 10 000 ans avant que les peuples de Clovis se lancent à l’assaut des Amériques. 

En 2017, Ariane Burke, professeure d’anthropologie à l’Université de Montréal, et Lauriane Bourgeon, doctorante, publient dans la revue PLOS ONE un nouvel examen des quelque 34 000 fragments d’os des grottes du Poisson-Bleu conservés au Musée canadien de l’histoire à Gatineau, de même qu’une nouvelle datation réalisée par un prestigieux labo de l’Université d’Oxford. Les résultats confirment les conclusions de Jacques Cinq-Mars, décédé en novembre dernier. 

D’autres preuves d’occupation datant de la même époque ont été découvertes en Alaska. On sait également que l’ouest de la Béringie était déjà occupé il y a plus de 30 000 ans, comme en témoigne un site trouvé en 2001 sur le bord du fleuve Yana, au nord de la ligne du cercle polaire, dans l’actuelle Sibérie. « Les peuples de l’Asie étaient en pleine dispersion et il semble logique qu’ils aient poursuivi leur exploration jusqu’à l’est de la Béringie », m’explique Ariane Burke. 

Dans tout le territoire, on n’a trouvé aucune trace des pointes de Clovis, qui n’avaient donc probablement pas encore été inventées par les habitants de la Béringie.

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Cette hypothèse d’un peuplement ancien de la Béringie est confortée par les études en génétique évolutive, qui se sont multipliées ces dernières années. Ces analyses s’appuient sur des échantillons de restes humains trouvés sur les sites les plus anciens découverts en Alaska et en Sibérie, et sur ceux trouvés au sud des glaciers, au Montana et en Oregon. En comparant l’ADN prélevé à ces endroits à celui obtenu de dépouilles plus récentes, les chercheurs peuvent remonter le temps et estimer avec des modèles mathématiques à quels moments des groupes se sont séparés ou mélangés, en séquençant l’ensemble du génome. 

L’exercice relève encore de la haute voltige, notamment parce que ces études sont limitées par le petit nombre d’individus sur les restes desquels de l’ADN a pu être prélevé, de même que par la fiabilité des modèles. Mais elles convergent sur plusieurs points et commencent à lever le voile sur les mouvements de population qui auraient conduit au peuplement des Amériques.

En 2019, Martin Sikora, de l’Université de Copenhague, analyse l’ADN présent dans des dents de lait trouvées sur le site du fleuve Yana. Elles auraient été perdues par deux jeunes garçons ayant vécu là il y a 31 500 ans. En comparant leur ADN avec celui d’autres individus d’Asie et d’Amérique, il en déduit qu’ils vivaient au sein d’un groupe de 40 à 500 personnes, que l’on désigne sous l’appellation d’anciens Sibériens du Nord et qui compteraient parmi les ancêtres des peuples des Amériques.  

Mais ils ne sont pas les seuls. Il y a environ 36 000 ans, selon les analyses génétiques, un autre groupe d’Asiatiques de l’Est se serait aussi peu à peu isolé des habitants du continent. Anciens Sibériens du Nord et Asiatiques de l’Est auraient fini par se rencontrer quelque part en Béringie, 24 000 ans avant aujourd’hui.

Puis, quelque trois millénaires après, les Béringiens se seraient divisés. Certains seraient restés sur place, sans laisser de descendants. (Les Inuits, eux, descendent de peuples arrivés bien plus tard.) Les autres seraient parvenus au sud des glaciers il y a de 14 500 à 17 000 ans. « Les données sur la géographie du territoire semblent confirmer que le cabotage, de courts trajets dans une embarcation près du rivage, aurait été praticable », précise Ariane Burke. Sur d’autres continents, les humains étaient capables de naviguer depuis plusieurs millénaires. 

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Cette nouvelle hypothèse est connue sous le nom d’« autoroute du kelp » (des laminaires, en français), inspiré de ces grandes algues qui forment des écosystèmes grouillants de vie le long des côtes. Elle rallie de nombreux archéologues qui croient que les algues, mollusques, poissons, phoques ou otaries ont pu soutenir la colonisation des Amériques par la côte du Pacifique. 

La génétique indique qu’une fois au sud des glaciers, le groupe se serait séparé en deux branches. Certains auraient rapidement bifurqué vers l’intérieur des terres et seraient à l’origine, notamment, des Algonquiens. Les autres auraient poursuivi leur découverte du continent un peu plus au sud. Ils seraient les ancêtres de la majeure partie des peuples autochtones d’Amérique du Nord. Les reconstructions génétiques révèlent qu’une explosion démographique s’est produite à cette époque, ce qui confirme l’idée que le continent était alors largement occupé par ces peuples, qui ont donné naissance à la culture Clovis.

« Nos analyses tendent à montrer que certains membres de ce groupe se sont retrouvés jusqu’en Amérique centrale et du Sud », me raconte Nathan Nakatsuka, généticien à l’Université Harvard. « Mais les peuples autochtones de cette région descendent majoritairement d’un autre groupe [un troisième, donc !] parvenu plus directement au sud, qui aurait colonisé l’Amérique du Sud en suivant ses deux côtes et les Andes », poursuit le chercheur, qui a participé à une vaste étude à ce sujet publiée en 2018 dans la revue Cell

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Ruth Gruhn, professeure émérite de l’Université de l’Alberta, surnommée la « première dame des études sur les premiers Américains », figure parmi les précurseurs de la remise en question de la théorie de Clovis. Elle croit qu’on ne peut pas balayer du revers de la main les découvertes faites sur des sites beaucoup plus anciens que ceux qui sont étudiés généralement. L’« autoroute du kelp » a été engloutie il y a bien longtemps, mais qui sait ce qui se cache sous l’eau ? 

Quand les glaciers ont commencé à fondre, il y a de 19 000 à 23 000 ans, l’allègement du continent libéré du poids des glaces a contrecarré la montée des eaux à certains endroits ; des territoires bien plus anciens que ceux près du rivage sont ainsi restés émergés. C’est là que les archéologues ont le plus de chances de trouver des indices du passage des premiers conquérants. 

En Colombie-Britannique, la recherche est en plein boum. Des reconstructions géomorphologiques des anciens contours de la côte, couplées à des recherches archéologiques, ont permis depuis 2017 de trouver des traces d’occupation datant de 14 000 ans dans plusieurs sites au nord de l’île de Vancouver jusqu’à la région de Victoria. Des pierres taillées et des pointes de bois laissent penser que des chasseurs-cueilleurs pêcheurs pourraient y avoir chassé le bison antique dans des prairies herbeuses, tout en profitant des ressources marines. 

« Il y a encore beaucoup de potentiel dans cette région pour trouver d’autres traces d’occupation plus ancienne », estime Ruth Gruhn. L’archéologue de 87 ans croit qu’il est aussi temps de fouiller plus attentivement tout le continent, dans les lieux où des dépôts sédimentaires se seraient accumulés il y a environ 25 000 ans. 

Le Graal serait d’y découvrir des restes humains que l’on pourrait dater de manière incontestable. On n’y est pas encore, mais les pas de White Sands pourraient bien finir par y conduire. 

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