Quand la pilule ne passe pas

Depuis 30 ans, la revue française Prescrire dénonce les médicaments hasardeux qui arrivent sur le marché. Quitte à se retrouver devant les tribunaux.

Quand la pilule ne passe pas
Ill. : P. Doyon

Abatacept… Phtalates… Cytotoxiques… Certes, ce sont des mots peu accrocheurs dans des titres. Mais les 33 000 abonnés de Prescrire, revue médicale qui jette un œil critique sur les médicaments en tout genre, comprennent de quoi il s’agit. La plupart sont médecins ou pharmaciens. Mais il y a aussi des malades et leurs proches. Une lectrice a déjà écrit à la rédaction pour la remercier de lui avoir ouvert les yeux sur le traitement antiparkinsonien que suivait son mari. En l’empê­chant de maîtriser ses impulsions, la molécule qu’on lui avait prescrite avait fait de lui un joueur compulsif. La famille avait tout perdu – et découvert que les effets indésirables des comprimés que nous avalons dans l’espoir de nous guérir peuvent parfois être lourds de conséquences.

« De plus en plus de gens comprennent qu’il y a beaucoup de médicaments à problèmes », dit le Dr Bruno Toussaint, directeur de la rédaction de Prescrire. Depuis 30 ans, cette revue indépendante, qui refuse toute subvention et toute publicité, essaie d’amener les médecins à y voir clair. Et lorsqu’ils ouvrent les yeux, ce qu’ils voient n’est pas toujours très beau…

La situation ne s’observe pas uniquement en France. Aux États-Unis, une étude récente du département de la Santé a estimé que 15 000 patients mouraient – chaque mois ! – à l’hôpital des « effets indésirables » liés aux traitements, erreurs de toutes sortes qui auraient dû être rattrapées. Au banc des accusés, les médicaments figurent au premier rang (parce qu’ils sont mal administrés ou à cause de leurs effets indésirables). Les effets indésirables ont moins souvent été étudiés au Canada. Mais en 2004, des chercheurs ont estimé que 185 000 patients (sur 2,5 millions) en faisaient les frais chaque année. Encore là, les médicaments sont la cause des erreurs les plus communes.

Prescrire insiste sur leurs effets indésirables, que les laboratoires auraient tendance à sous-estimer. La revue a maintes fois sonné l’alarme au sujet du Benfluorex (Mediator), un coupe-faim longtemps prescrit aux diabétiques en surpoids. Lorsque l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) l’a retiré du marché, en 2009, il avait déjà fait des centaines de morts. La pneumologue Irène Frachon, qui a alerté l’opinion – ce traitement, qui « abîme » souvent les valves cardiaques, peut aussi provoquer l’hypertension artérielle pulmonaire -, est aujourd’hui considérée comme une héroïne. C’est elle qui s’est attaquée au fabricant du Mediator, les laboratoires Servier, un fleuron de l’industrie. Mais c’est Prescrire qui l’a régulièrement mise en garde, reconnaît-elle.

« Chaque fois que Prescrire a dénoncé un médicament, cela s’est avéré juste, dit la Dre Mady Denantes, médecin généraliste et lectrice de longue date. On a beaucoup parlé du Mediator, mais des exemples, il y en a à la pelle. Le temps a toujours donné raison à Prescrire. »

Les juges aussi. Au début de mars, le tribunal de grande instance de Paris a débouté le laboratoire Astellas Pharma, lequel estimait qu’un de ses produits, le Protopic, avait été « dénigré de manière fautive » par la revue. (Prescrire avait écrit qu’il fallait parfois « écarter » l’usage de cette pommade contre l’eczéma en raison des risques de cancer.)

Chaque année, une centaine de nouveaux produits viennent s’ajouter aux 6 000 médicaments offerts sur le marché français. Pour aider les médecins à s’y retrouver, Prescrire en évalue chaque mois un certain nombre. Il s’agit d’analyser leur « balance bénéfices-risques ». En clair : ces nouvelles pilules sont-elles plus utiles que nocives ? Car des risques, des effets indésirables, il y en a toujours. Ce n’est pas par hasard que les pharmaciens sont surnommés les « gardiens des poisons ».

Pour chaque article, Prescrire fait appel à une vingtaine de « relecteurs », des professionnels de la santé qui examinent quatre sources documentaires (l’information fournie par le fabricant, les remarques de l’AFSSAPS, la littérature scientifique et l’opinion des revues indépendantes). « Nous n’examinons que des documents, précise le Dr Toussaint. Nous n’achetons pas les médicaments pour voir ce que ça fait. »

Sous la houlette d’un rédacteur principal, la revue accorde une « indication » sur une échelle de un à sept, allant de « bravo » à « pas d’accord ». Mais dans la plupart des cas, les nouvelles molécules ne franchissent pas la barre du « n’apporte rien de nouveau », la cote la plus souvent donnée.

La revue consacre aussi une rubrique aux « Copies démasquées », des produits qui, malgré leur nouveau nom commercial, ne sont que des médicaments qu’on trouve déjà sur le marché. Une autre rubrique, « Publicité à la loupe », jette un œil critique sur les annonces publiées dans les magazines destinés aux médecins.

Chaque année, Prescrire décerne une « Pilule d’Or » pour récompenser le « médicament de l’année ». Dans les années 1980, par exemple, la rédaction a souligné l’apport du Retrovir (zidovudine ou AZT) et du Zovirax (aciclovir), l’un pour lutter contre le VIH, l’autre contre l’herpès. Mais depuis 1981, seulement 12 Pilules d’Or ont été attribuées. C’est-à-dire que deux fois sur trois, aucun comprimé, gélule ou cachet n’a trouvé grâce aux yeux de la rédaction !

Prescrire reproche parfois son laxisme à l’AFSSAPS. Cette agence a déjà placé plus de 80 médicaments « sous surveillance », mais peut-elle vraiment les faire retirer du marché ? Il arrive aussi que Prescrire jette la pierre à l’Union européenne et à son agence du médicament, chargée de coordonner la commercialisation de nouveaux produits à l’échelle de l’Europe. Jusqu’à récemment (2009), l’agence relevait non pas du commissaire à la Santé, mais de son homologue à l’Industrie…

« Aujourd’hui, en France, l’autorisation de mise en marché d’une nouvelle molécule n’est plus donnée par la France, mais par l’Union européenne », résume la Dre Françoise Berthet, qui dirige la pharmacie d’un grand hôpital de la banlieue de Paris. « L’évaluation européenne du rapport bénéfices-risques paraît parfois insuffisante. On se demande si le principe de précaution profite en priorité au patient ou à la liberté du commerce. »

Le fait qu’elle soit une revue indépendante n’attire pas que des éloges à Prescrire. « Dans son évaluation de l’utilité d’un médicament donné, elle ne prend pas en compte le point de vue des associations de malades lorsque, par exemple, le regroupement est subventionné par les laboratoires pharmaceutiques », dit François Houyez, directeur des politiques de santé au sein d’Eurordis, l’asso­ciation européenne pour les maladies rares, qui est effectivement financée en partie par l’industrie. « Mais les malades, surtout ceux qui souffrent de maladies dites orphelines, peuvent être une importante source d’information et d’expertise. »

Une dizaine de médicaments pouvant causer des problèmes devraient encore être retirés du marché, selon le Dr Bruno Toussaint. Prescrire a du pain sur la planche.


UNE PHARMACIE LIBRE-SERVICE EN ONTARIO

Un intrigant distributeur automatique trône dans le hall de l’Hôpital Sunnybrook, à Toronto, depuis le début du printemps. Au lieu des habituelles tablettes de chocolat ou boissons gazeuses, cet appareil, appelé « MedCentre », distribue des… médicaments. « On veut offrir une solution de rechange sûre et économique à la pharmacie traditionnelle », dit Peter Suma, président de PharmaTrust, l’entreprise ontarienne qui fabrique le MedCentre. Doté d’un écran et d’une caméra vidéo, le distributeur accepte les ordonnances et permet au patient d’entrer en contact par téléconférence avec un pharmacien, qui commande à distance la distribution des médicaments. PharmaTrust compte proposer une quarantaine de ces appareils d’ici l’automne et espère conclure des ententes avec d’autres hôpitaux, des cliniques, des pharmacies et même des villages de régions éloignées. L’entreprise estime que son distributeur réduira les coûts du système de santé et augmentera l’accessibilité aux soins — contrairement aux pharmacies, le MedCentre est « ouvert » 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Le Collège des pharmaciens de l’Ontario a donné le feu vert à la « pharmacie en boîte ». Le gouvernement ontarien a modifié sa réglementation pour permettre aux pharmaciens de remplir des ordonnances à distance. PharmaTrust espère convaincre Québec d’en faire autant (la loi actuelle exige qu’un pharmacien en chair et en os distribue les médicaments d’ordonnance). L’entreprise aura toutefois de la peine à convaincre les pharmaciens du Québec. À l’exception de certaines régions très éloignées, le Québec n’a aucun problème d’accès aux médicaments, note la présidente de l’Ordre des pharmaciens, Diane Lamarre. « Les médicaments ne sont pas des biens de consommation comme les autres, ajoute-t-elle. S’il y avait des distributeurs à tous les coins de rue, ça pourrait fragmenter les dossiers des patients et augmenter les risques d’interactions médicamenteuses nuisibles à la santé. »

Jonathan Trudel

 

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