Quand la sensibilisation rate sa cible

Le pénis et les testicules ne sont pas toujours épargnés par la COVID-19, c’est vrai, mais un message d’intérêt public provaccin a accordé trop d’importance à une étude assez molle.

3DSculptor / Getty Images / montage : L’actualité

L’auteur est communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill. Il est titulaire d’un baccalauréat en biochimie et d’une maîtrise en biologie moléculaire. En plus d’écrire de nombreux articles, il coanime le balado The Body of Evidence. 

Peut-être devrions-nous nous concentrer sur le pénis.

J’ai vu à moult reprises des communicateurs scientifiques faire cette suggestion pendant la pandémie. Le fait que les vaccins contre la COVID-19 soient sûrs et efficaces ne semble pas important pour certains hommes, qui voient cette maladie comme un gros rhume.

Peut-être devrions-nous alors nous concentrer sur le pénis.

Cette idée est valable pour deux raisons. Premièrement, la COVID n’est pas seulement une maladie respiratoire, elle peut toucher d’autres systèmes organiques, que ce soit dans sa phase aiguë ou sous sa forme longue, encore mal comprise. Certaines études ont signalé, en effet, que le coronavirus pouvait causer un dysfonctionnement érectile et affecter les testicules des hommes.

Deuxièmement, une partie des réactions contre les vaccins et autres mesures de santé publique semble motivée par une conception pernicieuse de la virilité. La masculinité traditionnelle est synonyme de domination physique face à une menace ; un masque ou un vaccin peut ainsi être considéré comme un aveu de vulnérabilité. Si seulement ces hommes savaient, dit-on, que la COVID peut toucher leurs organes génitaux, ils changeraient peut-être d’avis. Ils se feraient peut-être vacciner. Si vous ne pouvez pas faire appel au cerveau d’un homme, faites appel à son deuxième cerveau. (J’utiliserai « homme » comme raccourci pour « personne avec un pénis et des testicules », afin de réduire le nombre de mots, mais je vous vois, personnes trans et non binaires.)

Une agence de publicité a pris les devants. Elle a réuni des hommes, quelques urologues et un ancien de Saturday Night Live, Tim Meadows, pour qu’ils participent à un message vidéo d’intérêt public sur le dysfonctionnement érectile et la COVID.

La vidéo affirme que les hommes qui ont eu la COVID sont six fois plus susceptibles d’être un jour atteints de dysfonctionnement érectile. Faites-vous vacciner, conclut-elle.

D’après les commentaires sur la page YouTube de la vidéo et sur la page Facebook correspondante, le sketch léger n’a peut-être pas été à la hauteur des attentes. On lui a reproché d’infantiliser les spectateurs, de sentir le désespoir à plein nez et d’être une tentative d’endoctrinement peu convaincante. Tombée dans le piège de la polarisation politique, la vidéo a été taxée de « propagande libérale liée à la COVID » et a donc sans doute été rejetée par les personnes qu’elle tentait de toucher.

Si l’on met de côté quelques instants l’interprétation culturelle de cette vidéo d’intérêt public, son message principal était-il vrai ? Le dysfonctionnement érectile est-il une conséquence fréquente de la COVID ? 

Une étude qui manque de taille

Ce chiffre — les hommes atteints de la COVID sont six fois plus susceptibles de souffrir de troubles érectiles par la suite — semble provenir d’une enquête en ligne menée en avril 2020 auprès de 100 hommes italiens. Vingt-cinq d’entre eux ont déclaré avoir eu la COVID, tandis que les 75 autres ont dit avoir été épargnés. Moins d’un tiers des hommes ayant contracté la COVID ont déclaré souffrir de dysfonctionnement érectile, contre seulement un dixième de ceux ayant échappé au virus. L’augmentation du risque a été calculée à 5,66, puis arrondie à 6 pour le message d’intérêt public. Sur la base de cette étude, les hommes ayant eu la COVID étaient donc six fois plus sujets au dysfonctionnement érectile.

Il y a beaucoup à décortiquer ici, et les auteurs de l’enquête l’ont fait pour nous. Il s’agissait d’un sondage en ligne pour lequel les participants devaient se souvenir de leur statut COVID et de leurs performances dans la chambre à coucher. On ne posait aucune question sur les autres facteurs susceptibles d’affecter l’érection, tels que d’autres problèmes de santé, un traitement dont le répondant aurait pu avoir besoin pour la COVID, ou son mode de vie. De plus, ce risque multiplié par près de 6 fait partie d’un intervalle de confiance très large, ce qui signifie que la valeur réelle se situe quelque part entre 1,5 et 24. Il est difficile de se faire une idée juste de la fréquence des troubles érectiles post-COVID sur la maigre base de 25 hommes ayant déclaré avoir eu la COVID, dont 7 seulement semblaient souffrir de dysfonctionnement érectile. Je ne sais pas non plus si le questionnaire en cinq points a vérifié si les hommes avaient déjà des troubles érectiles avant la COVID. Le problème avait-il toujours existé ou était-il nouveau ?

Dans le même ordre d’idées, une étude encore plus modeste a examiné le tissu du pénis de deux hommes âgés de 65 et 71 ans qui avaient une fonction érectile normale avant de contracter le coronavirus. Ils ont ensuite éprouvé des troubles de l’érection si graves qu’ils ont dû recevoir un implant pénien par voie chirurgicale. L’examen au microscope du tissu de leur pénis a révélé la présence de particules hérissées semblables à celles du coronavirus. Le virus serait-il à l’origine de leur impuissance ?

Si l’effet du coronavirus sur le pénis mérite bien d’être étudié par les médecins et les chercheurs — notamment l’histoire d’un homme qui affirme avoir perdu un centimètre et demi sous la ceinture possiblement en raison de lésions des vaisseaux sanguins —, il semble prématuré d’extrapoler pour effrayer les hommes et les inciter à se faire vacciner parce que leurs érections sont à haut risque.

Il y a beaucoup à apprendre sur l’effet de la COVID sur le pénis, et tout autant à comprendre quant à la façon dont le coronavirus pourrait affecter ce qui se trouve directement sous cet organe.

Les bijoux de famille au centre d’une controverse

Les testicules sont-ils épargnés par la force destructrice du coronavirus ? La réponse est non, mais la fréquence exacte de cette complication reste à établir.

Les travaux menés sur le hamster et le singe montrent les ravages que le virus peut faire aux testicules de certains animaux : diminution du nombre de spermatozoïdes, rétrécissement, inflammation, dégénérescence et perturbation des testicules, voire mort cellulaire par nécrose.

Chez l’homme, le mécanisme précis par lequel une infection à la COVID peut affecter la fertilité masculine — ce que l’on appelle sa physiopathologie — demeure peu concluant, selon une solide analyse des preuves publiée dans Nature Reviews Urology. Quelque chose de grave peut survenir, mais la manière exacte dont cela se produit fait l’objet d’études contradictoires.

Le coronavirus peut-il pénétrer physiquement dans les testicules et y causer des ravages, ou le dysfonctionnement testiculaire est-il plutôt dû à la réaction de l’organisme au virus, par exemple une inflammation ? La réponse est floue.

Étant donné que le coronavirus a besoin de passer par deux « serrures » (les protéines ACE2 et TMPRSS2) pour pénétrer dans une cellule, faut-il conclure que les cellules testiculaires possèdent les deux ? Les études sont contradictoires.

Le virus peut-il franchir la barrière sang-testicule, qui empêche les substances nocives d’atteindre les cellules germinales ? C’est discutable.

Le virus est-il présent dans le sperme ? Ce n’est pas clair.

D’autres virus ont cependant déjà infecté les testicules humains. Une équipe de l’Université d’Oxford a trouvé dans la littérature médicale des preuves de la présence de 27 virus dans le sperme humain, dont 11 au moins ont survécu dans les testicules (y compris le virus SRAS initial). Le VIH peut provoquer une inflammation des testicules, entraînant l’infertilité, et le virus des oreillons semble se plaire dans l’environnement testiculaire. On croit que les virus peuvent endommager les testicules de différentes manières : infection virale directe, fièvre persistante causant la mort des cellules testiculaires, et inflammation à l’échelle du corps qui affecte un groupe soudé de glandes productrices d’hormones (son nom est l’axe hypothalamo-hypophyso-gonadique, pour ceux qui jouent au Scrabble avancé). Bref, il n’est pas impensable que le SRAS-CoV-2 puisse se cacher dans les testicules.

Quant à savoir s’il est fréquent que les organes génitaux masculins soient la cible du SRAS-CoV-2, une revue de la littérature montre que les études manquent parfois de rigueur et sont difficilement comparables. Le suivi des patients est souvent court. Et contrairement à ce que les mœurs sexuelles modernes nous ont enseigné, la grosseur importe ici : les études sont de petite taille. Certains hommes qui se remettent de la COVID signalent une gêne dans la zone testiculaire, un gonflement, une douleur, une rougeur. Certains souffrent d’une orchite aiguë, soit une inflammation des testicules. Mais dans quelle mesure ces résultats sont-ils généralisables ? Difficile à dire pour l’instant. Comme le résument les auteurs de l’étude, les données sont « rares et disparates ».

La méfiance qui bousille tout

Le message d’intérêt public qui invitait les hommes réticents à se faire vacciner en misant sur leur peur de l’impuissance était nourri de bonnes intentions. La COVID peut en effet viser le pénis et les testicules, directement ou indirectement (on n’en est pas tout à fait certain), même si l’on ne sait pas encore dans quelle mesure cette atteinte est fréquente ou permanente. Le chiffre « six fois plus probable » a été présenté comme plus solide qu’il ne l’était en réalité, mais l’ensemble du message n’était pas mensonger. Pourtant, la plupart des commentaires négatifs laissés sur YouTube ne portent pas sur les faits; ils expriment plutôt des sentiments et de la méfiance.

« Voilà pourquoi les gens détestent les médias », affirme quelqu’un. « Mon chat écrit une propagande plus crédible », lit-on dans un autre commentaire. « Je suis surpris qu’ils n’aient pas terminé par “Les troubles érectiles sont racistes !”, puis ils se demandent pourquoi nous ne leur faisons pas confiance. »

L’hésitation vaccinale est un phénomène compliqué, justifié par une myriade d’arguments et d’appréhensions.

Certains réagissent aux faits. Par exemple, la COVID peut altérer les organes génitaux masculins. Même si sa fréquence est incertaine, cet effet secondaire n’est pas drôle du tout. Par contre, rien ne prouve que les vaccins fassent de même (malgré ce qu’a pu prétendre la rappeuse Nicki Minaj). Donc, si vous appréciez le bon fonctionnement de vos organes génitaux, vous faire vacciner est un moyen de préserver cela, ainsi que d’éviter toute une série de problèmes à court et à long terme.

D’autres ne veulent pas entendre parler de ces faits. Dans leur esprit, la pandémie a été déformée par la propagande politique. Leur conception de l’hypermasculinité pourrait même les immuniser contre une considération sérieuse du virus. Atteindre ces hommes — même en invoquant, tel que l’a fait le message d’intérêt public, ce qu’ils perçoivent comme le cœur  de leur identité — s’avérera ardu.

Concentrons-nous sur le pénis, avons-nous pensé. Il y a là un os inattendu.

Message à retenir :

– Certains hommes ayant été atteints de la COVID signalent des problèmes au niveau du pénis et des testicules, comme un dysfonctionnement érectile et des douleurs testiculaires.

– Les auteurs d’une enquête soutiennent que le risque d’éprouver des troubles érectiles est six fois plus élevé si vous avez contracté la COVID, mais cette affirmation semble basée sur une maigre étude ne portant que sur 25 hommes atteints du coronavirus.

– Les études sur l’effet de la COVID sur les testicules et possiblement sur la fertilité masculine donnent souvent des résultats contradictoires.

La version originale (en anglais) de cet article a été publiée sur le site de l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill.

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