Quand l’alcool tue

C’est d’abord par l’éducation et le soutien des proches qu’on peut éviter les comas alcooliques graves, comme celui qui a emporté la jeune Athéna Gervais. Pour elle, il est évidemment trop tard. Pour les autres, c’est le temps d’agir. 

Photo : iStockPhoto

L’alcool a joué un rôle central dans le triste décès de la jeune Athéna Gervais, dont la cause première semble être une noyade et l’hypothermie… dans deux pieds d’eau. La jeune fille ayant consommé avec des amis trois canettes de FCKD UP (aujourd’hui interdites) en 35 minutes, ce qui équivaut à 12 verres de vin, cette noyade a été favorisée par l’alcool, selon le rapport du coroner Martin Larocque. On a retrouvé dans son sang une concentration d’alcool dépassant le double du niveau légal.

Cette mort met en évidence un fait brutal qu’on oublie trop souvent en raison de la grande acceptabilité sociale dont jouit le produit : l’alcool est aussi un tueur, directement ou indirectement, plus souvent à long terme, mais parfois trop rapidement.

Un métabolisme rapide

Environ les deux tiers des Nord-Américains adultes consomment des boissons alcooliques, et 10 % d’entre eux abusent de l’alcool. Or, l’intoxication alcoolique aiguë est un problème majeur de santé publique, qui explique des accidents, de la violence, des homicides et des suicides.

On estime qu’annuellement, environ 600 000 visites à l’urgence aux États-Unis sont liées à l’usage de l’alcool. Les coûts directs et indirects atteignent 14 milliards de dollars par année au Canada.

Quand on consomme de l’alcool avec un estomac vide, les pics de concentration sanguine touchent à leur maximum entre 30 et 90 minutes après l’ingestion. Le composé soluble dans l’eau traverse alors rapidement les barrières cellulaires, de sorte que ses effets se font sentir sur une foule de systèmes, ce qui conduit à l’intoxication alcoolique telle que nous la connaissons.

C’est le « binge drinking » qui est ici en cause, défini comme l’absorption de cinq « consommations » d’alcool en peu de temps, qui conduit aux symptômes d’intoxication aiguë, dont tout le monde connaît à peu près le tableau, parfois pris à la légère dans les soirées arrosées.

Première victime : le cerveau

L’alcool agit surtout sur le cerveau, dont les cellules sont très sensibles à son action toxique. On retrouve des troubles d’ordre neurologique évidents : langage confus, trouble de la mobilité oculaire, désinhibition, manque de coordination, démarche perturbée, problèmes de mémoire et même jusqu’au coma — une urgence médicale potentiellement grave !

Inutile de rappeler que le changement de comportement (ou l’insensibilité au froid, par exemple) peut faire en sorte que l’intoxiqué ne remarque pas les effets habituels de l’environnement, ce qui l’empêche de réagir de manière appropriée et mine sa capacité de se sortir d’une situation apparemment banale.

N’importe lequel de ces symptômes neurologiques survenant chez une personne à jeun inquiéterait beaucoup, parce qu’il s’agit bien d’un problème aigu qui affecte visiblement le fonctionnement du cerveau, l’organe le plus fragile et le plus complexe du corps humain.

L’alcool agissant avant tout comme un dépresseur des fonctions du cerveau, il peut s’attaquer aux centres plus résistants de la respiration et du maintien de la pression, un peu comme lors d’une anesthésie générale. Lorsque ces centres sont atteints, la personne peut être en arrêt respiratoire, ce qui bien évidemment peut mener au décès en l’absence d’intervention.

D’autres effets

L’alcool a donc aussi des effets cardiovasculaires, puisqu’il peut entraîner une baisse de pression par déshydratation et, à forte dose, affecter directement les régions régulatrices de la pression artérielle. Il cause également une déperdition de chaleur, qui a pu contribuer au décès de la jeune femme.

Au-delà de ces effets sur le cœur et le cerveau, l’alcool à forte dose peut également produire de l’hypoglycémie, de l’hypokaliémie (baisse du potassium), de l’hypomagnésémie (magnésium), de l’hypocalcémie (calcium) et l’hypophosphorémie (phosphore), tous des éléments à la base d’une foule de processus biologiques. Pas étonnant qu’on ne se sente pas bien après une séance de « binge drinking ».

Lorsqu’un patient se présente dans un tel état à l’urgence, plusieurs diagnostics viennent à l’esprit, qui ressemblent par ailleurs aux effets de l’alcool. On passe des examens sanguins pour préciser le tout, confirmer l’intoxication alcoolique et s’assurer qu’il n’y a pas d’autre problème, et faire passer un scan cérébral pour s’assurer qu’aucune autre complication neurologique n’est en cause.

Mesurer l’intoxication

Une mesure directe du niveau d’alcool dans le sang permet en effet le diagnostic de l’intoxication alcoolique. Mais les effets de l’alcool pour une même concentration varient grandement en fonction d’une foule de facteurs, par exemple la génétique, le sexe, la quantité d’alcool, la vitesse d’absorption et le type d’alcool employé.

Si son effet est relativement plus facile à prédire chez les gens qui ne boivent que peu ou pas d’alcool, il est beaucoup plus difficile à prévoir chez les personnes qui en abusent de façon chronique et qui peuvent ainsi tolérer des niveaux sanguins plus élevés, bien au-delà des limites légales.

Dès que l’absorption débute, une enzyme appelée alcool déshydrogénase permet au foie de travailler à la dégradation et à l’élimination de l’alcool. Comme les femmes en possèdent moins, les intoxications peuvent être plus graves pour une même quantité ingérée, surtout que le poids corporel est généralement moindre.

La vitesse d’élimination pouvant doubler chez les utilisateurs chroniques, il est donc difficile de prévoir la durée de l’intoxication ainsi que son évolution. Lorsque plusieurs substances sont absorbées en même temps, par exemple des stimulants, qui contrecarrent les effets de l’alcool et rendent l’évaluation clinique beaucoup plus difficile, les effets peuvent être encore plus difficiles à prédire.

En général, au bout de quelques heures, le niveau d’alcool diminue et la personne récupère graduellement ses fonctions neurologiques.

Un traitement de support

Une des premières complications de l’ingestion excessive d’alcool demeure le trouble du comportement, à la base de plusieurs risques, puisque les personnes sont souvent agitées, difficiles à maîtriser, voire violentes, et qu’elles manquent de jugement. Dans ce cas, des sédatifs peuvent être utilisés en situation de soins à l’urgence.

En cas d’intoxication alcoolique grave, surtout s’il y a atteinte de l’état de conscience, de la protection des voies aériennes ou de la respiration, un traitement de support est institué pour maintenir les fonctions vitales ainsi menacées.

On peut devoir administrer de l’oxygène à un patient ou même l’intuber (insérer un tube dans sa trachée) s’il respire mal, voire l’admettre aux soins intensifs en cas d’intoxication grave.

Environ 1 % des cas d’intoxication alcoolique qui se présentent à l’urgence devront ensuite être dirigés vers les soins intensifs, en raison d’une baisse de pression, ou encore d’une atteinte de l’oxygène ou de la glycémie.

Il n’existe toutefois pas de traitement particulier, bien que certaines complications de l’intoxication alcoolique, comme la baisse consécutive du glucose sanguin, demandent un suivi serré.

En cas d’intoxication grave, on recommande parfois d’administrer 100 mg de thiamine, une vitamine qui permet de prévenir une autre complication grave de l’intoxication alcoolique, appelée encéphalopathie de Wernicke, qui peut entraîner des séquelles neurologiques irréversibles.

D’abord prévenir

Il reste que le meilleur traitement demeure, comme en tout, la prévention, et notamment celle du « binge drinking ». Les mesures prises récemment pour interdire certaines boissons alcooliques destinées aux jeunes constituent un premier pas.

Le gouvernement fédéral limite maintenant à l’équivalent d’une consommation et demie le contenu en alcool d’une canette. Comme le suggèrent le coroner Larocque et des experts en santé publique, il faudrait toutefois abaisser ce seuil à une consommation par canette pour mieux limiter les risques.

Mais c’est d’abord par l’éducation et le soutien des proches qu’on peut éviter les comas alcooliques graves, comme celui qui a malheureusement contribué à emporter la jeune Athéna Gervais. Pour elle, il est évidemment trop tard. Pour les autres, c’est le temps d’agir.

Et si un de vos proches est en état d’intoxication avancé, ne le laissez pas seul. Il aura peut-être besoin de secours médicaux dans les heures qui suivent.

*

Les données médicales sont tirées de www.uptodate.com

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

2 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Comment santé Canada peut autoriser de telles boissons. je me questionne…..on refuse des médicaments qui pourraient sauver des vies , tout simplement parce qui doit y avoir des études et tests mais pour ces boissons il n’y a aucun problème.

Comme disait G. Courteline : « L’alcool tue lentement. On s’en fout. On n’est pas pressés. »