Quand les épreuves forgent la résilience

Le Dr Alain Vadeboncœur poursuit le récit des suites de l’AVC qui a terrassé son ami, Michel Pitre, et explore les origines du courage dont il a fait preuve devant l’épreuve.

Sante_et_scienceÀ 41 ans, le 19 décembre 2004, la vie de Michel Pitre, médecin et directeur de l’enseignement à la Cité de la santé, bascule d’un coup. À la suite d’une bousculade, sa carotide gauche se déchire, et un caillot bloque l’artère sylvienne, l’une des principales du cerveau. C’est l’accident vasculaire cérébral (AVC) massif.

En toute urgence, on essaie de détruire le caillot, mais sans succès : le mal est fait. Les neurologues ne donnent alors pas cher de la peau de Michel, même si lui n’en sait encore rien. On lui donne 95 % de risque de décès.

À son réveil, après deux semaines de coma, il ne peut toutefois ni parler, ni écrire, ni bouger le côté droit de son corps. Il n’est même pas tout à fait certain d’être revenu dans la réalité. Et s’il rêvait ?

Ensuite gavé par tube durant six semaines, il croit souvent être rendu au bout de sa vie. Mais il s’accroche, malgré plusieurs complications. Et il survit, déjouant les premiers pronostics. Ce ne sera pas la dernière fois.

Alors qu’il reprend ses esprits, l’espoir lui revient aussi. Parce qu’il est ainsi fait : malgré l’épreuve, il reste pétri d’optimisme. Un optimisme qui, à ce moment-là, ne peut être communiqué que par des signes, par des expressions faciales et par des «oui» et des «non». C’est déjà ça.

Devant les étudiants, les médecins discutent de son «cas», pensant que Michel ne comprend pas — mais il saisit tout, comme il se rappelle avec amertume aujourd’hui. «C’était pas facile pour moi : j’avais toute ma tête, mais les gens ne savaient pas.»

Il s’agit d’abord de survivre, puis de récupérer les fonctions neurologiques perdues. Tout ce qui est simple devient un grand défi — il doit même réapprendre à avaler pour ne pas s’étouffer.

michel et normand
Michel Pitre avec son conjoint, Normand.

L’étendue même des dommages causés par l’AVC menace sa récupération : quand le territoire atteint est limité, la plasticité du cerveau permet parfois de retrouver toutes les fonctions perdues. Mais plus le territoire est vaste, pire est le pronostic. Pour Michel, c’est une bonne partie du cerveau gauche qui souffre.

Après quelque temps, presque personne ne croit qu’il pourra s’en sortir, sauf Michel. Heureusement, il n’est pas seul de son camp. Son conjoint, Normand, qui l’avait vu s’effondrer quelques mois plus tôt, répète à qui veut l’entendre : «Michel est fort, très fort. Il va s’en sortir.» Puis, il rappelle à Michel : «Je vais t’aider.» En écho, Michel me l’a confié : «J’ai pensé : je vais revenir pour Normand, il a besoin de moi.»

Après quatre mois de réhabilitation intensive, Michel parle encore très peu et n’a pas retrouvé sa motricité. Le vocabulaire de Michel se résume alors à ces mots : «Oui», «non», «mange» et «toilette».

Cet hyperactif de toujours reçoit le verdict comme une tonne de briques : d’après ses médecins, il passera sa vie en fauteuil roulant et ne pourra plus jamais parler. Il devra aussi être placé, ne pouvant subvenir à ses besoins. «Le médecin dit cela, donc c’est la vérité.»

Et pourtant, il fait à sa tête et ne pense qu’à une chose depuis son réveil, malgré les évidences contraires qui s’accumulent : «Je marcherai. Je parlerai.» Michel va donc se battre. Bien longtemps.

Guérir chez lui

À Iberville, où il choisit de déménager, Normand l’aide constamment, malgré la lourdeur de la tâche. Michel revient par ailleurs à Montréal régulièrement pour y suivre ses traitements spécialisés en orthophonie, ergothérapie et physiothérapie. Mais rien n’y fait : après un an, il n’y a que peu de récupération. Il décide alors de mettre fin aux soins à l’hôpital — ce qui ne veut pas dire qu’il abandonne !

michel et sa professeure
Michel Pitre avec Lucie, sa professeure retraitée.

Il faut savoir que Normand est coiffeur et qu’il rencontre une foule de personnes, pratiquant tous les métiers, parmi ses clientes. Un jour, il raconte l’histoire de Michel à deux enseignantes du primaire à la retraite. Touchées par la situation, elles décident de donner un peu de leur temps pour continuer la réhabilitation à domicile, avec les moyens du bord.

La cuisine de l’appartement à Iberville se transforme en salle de traitement, où on tapisse les murs, les portes d’armoire et celle du frigidaire de mots et de pictogrammes variés, afin de redonner à Michel ses repères — et, un jour, sa langue.

Il se retrouve en quelque sorte en maternelle, parce qu’il lui faut pratiquement repartir à zéro : réapprendre chaque lettre, chaque voyelle et chaque consonne ; les nommer une à une ; les reconnaître ; former des syllabes ; les prononcer… Tout un travail ! L’intégration de chaque lettre prend des jours, voire des semaines. Chaque mot d’une syllabe constitue un défi.

Mais Michel bûche tous les jours, sans prendre de vacances, et se répète constamment sa petite phrase : «Je parlerai. Je marcherai.» Il finit par aboutir péniblement à un certain progrès.

difficultés
Les difficultés de Michel Pitre pour réapprendre le français.

C’est presque un miracle que finalement, après tant d’efforts, des bribes de langage commencent à renaître — à se reconstruire. Michel reconnaît des lettres et arrive à dire quelques mots. Sa main gauche — elle remplace maintenant la droite en écriture — trace laborieusement ces formes qu’il devait réapprivoiser.

Tout cela est à la mesure des obstacles qui minent l’apprentissage d’une langue à 42 ans par un cerveau meurtri. Michel allait relever les défis un par un, même si cela devait lui prendre des années. Il se souvient encore des difficultés rencontrées.

Après une année de ce régime pédagogique intensif, ses professeurs — qu’il appelle aujourd’hui ses anges — lui proposent enfin un petit livre, écrit pour un enfant de six ans : Mon grand album de mots. Il doit redoubler d’efforts, mais il arrive enfin à en compléter la lecture. Son premier livre ! Et comme à l’école, il l’a lu avec fierté.

mon grand album de mots
Le «premier livre» de Michel Pitre.

Plus de deux ans après son AVC, et plus d’un an après qu’on l’eût plus ou moins condamné à l’aphasie complète, il déjoue tous les pronostics. Sa parole prend aussi du mieux. Il peut donc maintenant communiquer, quoique de manière limitée.

Le langage n’est pas tout : le corps doit aussi revenir à la vie. Il faut aussi réapprendre à bouger, même si son côté droit ne lui obéit toujours pas. Qu’à cela ne tienne, il s’est promis qu’il marcherait, alors il marchera.

Vous l’avez compris : qui pourrait arrêter Michel Pitre ? Pour récupérer sa motricité — et retrouver son autonomie —, le chemin sera encore plus dur que pour ses mots. Il trouve un coach, qu’il rencontre une fois par semaine. Il s’entraîne régulièrement, travaillant d’arrache-pied, tous les jours.

Et, peu à peu, comme pour le langage, sa mobilité revient. Il se déplace avec plus d’aisance. Éventuellement, avec sa canne, il marche de nouveau !

Michel a donc pu, en deux ans de travail intensif à la maison, récupérer certaines des fonctions perdues de son cerveau. Mais à ce moment-là, Michel n’est pas au bout de ses épreuves : son conjoint n’en peut plus. Dans ce contexte intense et difficile, il laisse Michel, en continuant toutefois de l’aider. Aujourd’hui, il est devenu ce que Michel décrit comme un «frère spirituel», lié à lui par une indéfectible amitié.

Troublantes origines de sa résilience

Avant d’aller plus loin, puisque nous ne sommes alors qu’en 2007, je veux revenir un peu sur ce qui m’a tant frappé chez Michel. Vous l’aurez deviné : sa volonté et sa capacité de résilience.

Face à des neurologues, des physiothérapeutes, des ergothérapeutes, des orthophonistes, des infirmières — et même les membres de sa famille — qui affirment qu’il ne pourrait plus marcher ni parler, où trouve-t-il le courage de se battre ainsi ? Il me l’a dit tout récemment, ouvrant quelques portes sur son passé, où se trouvent certaines clés qui permettent de comprendre sa force de caractère.

Nous avons pratiquement le même âge, Michel et moi : nous sommes tous deux nés en septembre 1963, à 10 jours d’écart. Mille kilomètres séparent toutefois les villes où nous avons grandi : moi, c’est à Montréal, et lui, à Chandler.

Si la résilience se forge sur les épreuves, il a eu plus que sa part. Je ne parle pas de son AVC, mais de ce qui s’est passé il y a bien longtemps, dans les années 1960 et 1970. Enfant doué, pianiste accompli — et même professeur de piano, plus tard —, Michel est d’abord un artiste dans l’âme et un original de nature. Un mélange qui ne garantit pas le succès auprès des camarades de sa classe, où, par ailleurs, il excellait.

Se relever à chaque fois

Michel à l'école
Michel Pitre à l’école.

«J’étais bon à l’école…» Ça, je n’ai aucune peine à le croire. La suite de sa phrase est néanmoins vraiment troublante : «… mais une fois par jour, je me faisais battre, je me faisais agresser.»

Michel a été toute sa jeunesse un souffre-douleur, victime d’intimidation et d’attaques à l’école. Après son AVC, il lui arrive souvent de penser à cette journée fatidique du 19 décembre 2004, quand il a été projeté contre le mur et que sa carotide s’est fendue. Il est troublé de voir que cette bousculade ressemble à ce qu’il vivait chaque jour à l’école primaire, lorsque ses camarades de classe le poussaient dans les casiers.

Ces mauvais traitements auront leurs propres conséquences : adolescent, il est hospitalisé pour une sérieuse dépression. Mais un jour, à l’hôpital, un de ses amis vient le voir et lui lance, avec une conviction qui étonne le jeune patient : «T’es capable de réussir.» Il vit alors une sorte de déclic et réussit à se convaincre que les choses vont effectivement s’améliorer pour lui.

«Je me suis battu tout seul. Je voulais de nouveau vivre.» Et il s’en sort, comme il l’avait pensé, puis termine avec succès ses études secondaires. Il entre ensuite au cégep et se retrouve un bon jour… avec moi, à l’initiation de médecine, à l’Université de Montréal ! Nous avons tous deux 19 ans, en cette fin d’août 1982.

À l’université, les choses vont mieux pour lui, et il y trouve sa place. Michel est alors un gars fort populaire, qui attire la sympathie. «J’étais un bouffon.» C’est vrai que son rire sonore emplit souvent nos locaux. Il termine ensuite sa médecine avec succès, puis s’engage sur la voie des soins aux patients, de la médecine familiale et de l’enseignement.

Malgré les hauts et les bas de la vie, tout va plutôt bien pour lui jusqu’en 1999. Michel aime alors beaucoup son métier, ses patients, ses pairs et ses étudiants. Et il adore ses enfants.

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Michel Pitre avec son fils et sa fille.

Parce qu’il a deux jeunes enfants. Je sais, je vous ai dit que Michel était homosexuel. Parlant d’épreuves, en voici donc une autre — et elle est de taille. Jusque-là marié et père de famille, Michel fait un coming out en 1999 et se sépare de sa femme.

On imagine le choc dans sa famille. Cinq ans avant son AVC, le stress lié à cette rupture est déjà grand, d’autant plus qu’il souffre beaucoup de ne voir ses enfants qu’une fin de semaine sur deux. Puis, ce sera la séparation avec son conjoint.

Encore loin de l'autonomie
Michel Pitre, encore loin de l’autonomie.

En 2007, Michel se retrouve donc seul dans son appartement d’Iberville, sans métier ni revenu ni ressources financières, puisque son divorce lui a coûté cher.

S’il progresse alors dans la parole, la lecture et l’écriture, tout est encore laborieux. Il se déplace avec difficulté. Il doit porter une prothèse afin de soutenir la moitié droite de son corps. Il marche avec une canne. Il a tellement de difficulté à monter les escaliers qu’il déménage de nouveau. Quand il se décourage, il se répète son simple mantra: «Je parlerai. Je marcherai.»

Je ne sais pas si les nombreuses épreuves ont forgé ce caractère ou s’il était fait pour se battre, mais vous savez quoi ? Il finira par prouver qu’il avait raison. Envers et contre tous.

(Suite et fin dans quelques jours.)

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4 commentaires
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Merci pour ce récit! Ces miracles du quotidien sont des plus inspirants. J’ai bien hâte de lire la suite!

Mon côté empathique ne peut qu’être «suspendue» à votre texte, et n’avoir que le désire de lire la suite. Mon côté «scientifique» se demande: qu’en est-il de la plasticité neuronale? Est-ce un phénomène prouvé et peut-on vraiment reconfigurer le cerveau? Ou au moins améliorer les capacités? Néanmoins, j’ai hâte de voir comment Michel a pû augmenter ses capacitée et où il est rendu en 2015.

Merccccccci pour ce magnifique témoignage. Bonne fin semaine. Une resiliente. Je vais, je suis encore la!

Rien de mieux pour devenir résilient que les abus et l’intimidation subis dans l’enfance! Attention, je ne dit pas qu’ils sont une bonne chose, non, c’est un véritable enfer subit chaque jour. Mais, j’ai aussi vécu cela et encore pire par la suite et pourtant, je suis une survivante! Je me suis sortie de situations ou souvent d’autres gens n’auraient pu survivre. La résilience se forge à la suite des problèmes vécus ou sont-ils attirés à nous car nous sommes résilients?