Quand les morts aident la vie

Donneriez-vous votre corps à la science ? Une visite à un laboratoire d’anatomie humaine a convaincu notre chroniqueur de l’utilité de ce geste altruiste.

Photo : Antoine Bordeleau pour L'actualité

Je m’approche de la table métallique avec un peu d’hésitation et d’anxiété. L’odeur de formol qui atteint mes narines me fait sursauter. « Ce n’est que de la matière, tout va bien se passer », me dis-je à plus d’une reprise. La professeure ouvre l’enveloppe plastifiée avec délicatesse, puis retire doucement un tissu protecteur imbibé d’éthanol.

Et je vois le cadavre.

À mon arrivée au Laboratoire d’anatomie humaine de l’Université du Québec à Trois-Rivières, j’ai tout de suite pensé au corps de mon père, décédé l’hiver dernier, mais ces émotions ont rapidement été estompées par un intense sentiment de curiosité scientifique comme je n’en avais pas ressenti depuis des années. J’accompagne un groupe d’étudiants en soins infirmiers et sciences de la nature de mon collège pour cette sortie pédagogique hors de l’ordinaire. L’objectif ? Que ces futurs travailleurs et travailleuses de la santé examinent un vrai corps humain, car voir et toucher de véritables organes est une tout autre expérience que d’apprendre l’anatomie dans un manuel scolaire. Qu’est-ce qu’un prof d’astrophysique fait ici, me direz-vous ? Je tente de sortir de ma zone de confort. Et, jusqu’à maintenant, c’est drôlement réussi.

Dans le vestibule du laboratoire se trouvent des inscriptions sur les murs. Au-dessus d’une longue liste de noms, on peut lire : « Le Département d’anatomie rend hommage à toutes les personnes qui ont généreusement donné leur corps au laboratoire. » Et ailleurs, en latin : « Hic locus est ubi mors gaudet succurrere vitæ. Ici est le lieu où la mort est heureuse d’aider la vie. »

Équipé de gants, d’un masque et de lunettes protectrices, je m’approche et inspecte les muscles abdominaux habilement découpés en lanières pour qu’on puisse en distinguer les différentes couches. Nous sommes encouragés à toucher le corps afin de bien sentir sa texture. Je ne suis pas encore prêt pour cela, mais ça viendra.

Une étudiante près de moi soulève doucement le bras d’un autre corps, celui-ci dépouillé de ses muscles. Elle identifie un par un les os, articulations et tendons. Je lui demande : « Que sont ces longs fils minces et gluants qui ressemblent à des spaghettis trop cuits ? » « Ce sont des ligaments », me répond-elle avec un sourire. Wow.

Le corps est étonnamment souple et flexible, car il a été embaumé avec une solution mise au point par un professeur d’anatomie autrichien du nom de Walter Thiel. Cette « méthode Thiel » permet une préservation remarquable des cadavres, idéale pour une étude approfondie de l’anatomie humaine ainsi que pour l’amélioration de nombreuses interventions chirurgicales et autres pratiques médicales.

Nous nous déplaçons vers la table suivante. Sous le tissu protecteur se trouvent les deux moitiés d’une tête humaine tranchée transversalement, où l’on peut clairement observer le cerveau, le cervelet et le haut de la moelle épinière. À l’aide d’une mince tige métallique, la professeure désigne les cavités derrière les voies nasales, vers la moitié de langue et la moitié de gorge. Nous voyons les vertèbres cervicales où tout le « filage » du système nerveux aboutit au cerveau. Je ne mentirai pas : mon sang-froid est mis ici à rude épreuve.

La professeure pose des questions aux étudiants et des mains se lèvent. J’écoute les réponses et n’en reviens pas de constater à quel point… je ne connais rien. Non, je ne sais pas à quoi sert le cervelet, mais je sens que je devrais le savoir. Non, je ne sais pas non plus comment des chirurgiens parviennent à retirer du cerveau des tumeurs (n’ouvrent-ils pas le crâne du patient comme on soulève le capot d’une voiture ?). La professeure nomme des régions du cerveau qui sécrètent telles et telles hormones. Je me rends compte, à mon grand chagrin, que je suis totalement ignorant de cette science pourtant ô combien cruciale pour la société. Il s’agit d’une incroyable leçon d’humilité. Je ne connais rien, mais je veux apprendre.

Je pose délicatement ma main sur un cerveau sorti de son crâne. Quelle texture complexe et fascinante. Combien de rires et de peines, combien de souvenirs et de désirs ont imprégné cette matière grise avant qu’elle ne s’éteigne ? J’ai une pensée pour ceux et celles qui choisissent de donner leur corps à la science. Quel altruisme de s’offrir ainsi au bénéfice de l’humanité.

Le ferai-je aussi ? 

En regardant ces corps et organes dans le laboratoire, on prend conscience que cette matière est tout ce que nous sommes. Ce qui compte, c’est ce que l’on en fait. Alors, moi qui gagne ma vie en enseignant la science, ne serait-ce pas un magnifique pied de nez à ce cruel et inévitable destin qu’est la mort si je pouvais continuer de transmettre un savoir même une fois l’âme rendue ? Plus j’y pense, plus j’en ai la certitude.

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Oh, oui, rien de mieux que de bien vouloir prendre la peine de donner de sa mort pour la vie.

Si, en effet, n’était pas vrai ultimement qu’il y aura[it] résurrection de la chair, comme exprimé in le credo catho ou comme énoncé en épîtres et évangiles ainsi que plus encore (souvent/abondamment) in Le Coran; eh bien, au moins peut-il y avoir survivance en dons de soi, mort, pour du vivre ou mieux vivre (d’)autre(s).

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