« Quand un médecin casse, il casse profondément »

La communauté médicale du Québec est sous le choc après qu’un cardiologue de Piedmont ait été accusé du meurtre de ses deux enfants. Le président du Collège des médecins et psychiatre, Yves Lamontagne, confie en exclusivité ses réflexions à L’actualité médicale.

Un cardiologue de 36 ans, le Dr Guy Turcotte, a tenté de se suicider après avoir vraisemblablement tué ses deux enfants, Olivier, cinq ans, et Anne-Sophie, trois ans.

Le Dr Turcotte exerçait à l’Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme. Sa conjointe et mère des deux bambins est urgentologue au même hôpital. Le drame est survenu au matin, le 21 février, dans une résidence louée depuis peu par la famille à Piedmont, un village paisible des Laurentides.

Le Dr Turcotte était considéré comme un professionnel «exemplaire». Une rupture douloureuse l’aurait poussé à tuer ses enfants pour ensuite s’intoxiquer avec des médicaments. Il a été transféré à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal.

À l’Hôtel-Dieu de Saint-Jérôme, le personnel est sous le choc. Des équipes du Programme d’aide aux médecins du Québec ont été dépêchées sur place pour offrir du soutien psychologique.

Au-delà du fait divers, la tragédie touche non seulement les collègues de ces deux médecins, mais aussi toute la communauté médicale du Québec.

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Quel est l’impact de ce drame pour les médecins au Québec?

C’est l’ensemble de la profession médicale qui est peinée et se remet en question. On se demande pourquoi et comment c’est arrivé. Ça touche tous les proches de la grande famille de la médecine.

Malgré les informations partielles, quelle lecture faites-vous de l’événement?

Cela a tout l’air d’un drame familial parce qu’il semble que le cardiologue vivait des problèmes conjugaux. Peut-être était-il déprimé, je l’ignore. Souvent, lorsque les gens atteignent le fond du baril, ils voient le suicide comme la lumière au bout du tunnel.

Pourquoi tuer les enfants?

La personne souffre tellement qu’elle croit que ses proches sont également dans un monde de souffrance atroce. Elle se dit : je vais les emmener avec moi. Lorsque des gens tuent des proches et se suicident, ils ont l’impression de les amener vers la lumière. L’autre hypothèse qui a été avancée est celle de l’agressivité, mais j’ai moins tendance à y croire. Quand cela arrive, ils sont assez rayonnants. D’ailleurs, on rapporte que le Dr Turcotte est allé au travail vendredi et que son comportement était normal, il avait l’air parfaitement heureux. Il avait probablement trouvé sa solution et il était en paix avec lui-même.

Il n’y a donc pas toujours de signaux d’alarme chez une personne suicidaire?

On ne voit pas toujours les signes. Certaines personnes donnent l’illusion qu’elles vont mieux. Les hommes en particulier se font une carapace et sont dans le déni. Contrairement aux femmes, ils gardent ça davantage en dedans. D’ailleurs, il a utilisé des médicaments pour tenter de se suicider. Ce sont surtout les femmes qui utilisent la médication. Il a fait une affaire de docteur en prenant des médicaments.

Pensez-vous que les médecins sont plus vulnérables face au suicide?

Je ne crois pas. Statistiquement, les médecins ne se suicident pas plus que d’autres professionnels.

Ce drame est d’autant plus bouleversant que le travail du médecin consiste à sauver des vies…

Il faut faire attention à l’idéalisation du médecin. Le médecin n’a pas à être idéalisé. Ce n’est pas parce que tu es médecin que tu es plus solide sur les plans émotif, psychologique et physique. Nous sommes des humains comme tout le monde. La seule carapace que nous avons, c’est face aux patients. Le médecin doit être dans un état psychologique apte en rapport avec ses responsabilités. Les hommes n’expriment pas autant leurs sentiments que les femmes et c’est encore plus vrai chez les médecins. Le médecin doit montrer qu’il est invulnérable et ne sera jamais malade. C’est faux. Dans le jargon de la police, on utilise le terme «casse» quand un policier flanche à la suite d’un événement traumatisant. C’est la même chose pour un médecin qui se croit invincible. Quand un médecin «casse», il casse profondément.

Quel message aimeriez-vous transmettre aux médecins du Québec en rapport avec ce drame?

Qu’on soit un homme médecin ou une femme médecin, on doit réaliser qu’on est d’abord un humain. Si on ne se sent pas bien, il faut consulter et non pas tenter de s’autotraiter. Le grand problème des médecins, c’est qu’ils ne consultent pas et s’autotraitent. C’est la pire façon de s’aider.

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