Quel statut pour ces « sans-terre » ?

Doit-on inclure le « réfugié environnemental » dans la définition de l’ONU ? Deux experts s’affrontent.



 

POUR
Norman Myers, de l’Université d’Oxford, a mené la plus grande étude à ce jour sur les réfugiés climatiques. Auteur d’une vingtaine de livres et de centaines d’articles scientifiques, il milite pour une reconnaissance officielle.

 

 

 



 

CONTRE
Richard Black est codirecteur du Centre de recherche sur les migrations de l’Université du Sussex et consultant pour divers organismes, dont l’ONU. Auteur de nombreuses publications sur les réfugiés, il s’oppose à la reconnaissance des migrants environnementaux en tant que réfugiés.

 

 

 

 

POUR
Norman Myers, de l’Université d’Oxford, a mené la plus grande étude à ce jour sur les réfugiés climatiques. Auteur d’une vingtaine de livres et de centaines d’articles scientifiques, il milite pour une reconnaissance officielle.

 

Vous souhaitez un élargissement de la définition de réfugié. Pourquoi ?
— La définition actuelle date de 1951. Il y avait alors un besoin pressant pour les orga­nisations internationales, en particulier l’ONU, de s’occuper d’un nombre impor­tant de réfugiés de la Deuxième Guerre, surtout en Europe. Aujourd’hui, le con­texte est différent. Il y a des réfugiés environne­mentaux en Asie, en Afrique et en Améri­que latine. Ils ne sont pas chassés par la guerre, mais par des causes environnemen­tales. Le monde a changé depuis 1951.
La notion de persécution est pour­tant centrale dans la définition de réfugié…
— Eh bien, élargissons la définition pour y inclure les pressions environnementales ! Ces gens n’ont pas migré par choix, ils l’ont fait pour rester en vie. Ils cherchent un refuge, c’est pourquoi je les appelle « réfugiés ».

Ces migrations ont toujours existé. Pourquoi parler maintenant de « réfugiés environnementaux » ?
— Bien sûr, il y a des migrations dues à des facteurs environnementaux depuis des milliers d’années. Moïse menant les Israélites hors d’Égypte, ça avait un lien avec la désertification et les sécheresses. Mais le phénomène est devenu beaucoup plus important depuis une trentaine d’années. En 1970, on comptait quelques dizaines de milliers de per­sonnes incapables de survivre dans leur habitat traditionnel. Elles sont main­tenant entre 30 et 40 millions dans le monde.

Que devons-nous faire ?
— Deux choses. La première est un effort pour parer au plus pressé. La communauté internationale doit venir en aide à ceux qui ont dû migrer. Mais le plus important est de faire disparaître les raisons qui poussent les gens à fuir. Nous devons prendre toutes les mesures nécessaires, comme replanter les forêts, repousser les limites des déserts, fournir de l’eau. Il faut leur permettre de jouir d’un développement durable chez eux.

Et obtenir le statut de réfugié serait un pas dans cette direction ?
— Oui, si cela peut persuader des pays comme le Canada d’apporter leur aide à ces personnes. Il y aura bientôt 50 millions d’écoréfugiés. Avec les changements climatiques, ce nombre augmentera à 250 millions. Certains parlent d’un demi-milliard. Nous ne pouvons plus les ignorer en leur disant : « Vous ne cadrez pas dans notre petite catégorie d’une convention de 1951. »

Mais n’y a-t-il pas une énorme zone grise entre les réfugiés environnementaux et les migrants économiques ?
— Il s’agit de deux catégories tout à fait différentes. Les migrants économiques font le choix d’émigrer. Les réfugiés environnementaux, eux, sont chassés par leur environnement. Il y a une petite zone grise, mais elle est négligeable par rapport à l’ensemble. Nous avons réussi à faire la distinction entre les réfugiés ethniques ou politiques légitimes et ceux qui n’en sont pas. Ce n’est pas toujours parfait, mais nous pouvons nous accommoder de cela. Je ne vois aucune difficulté à faire de même avec les réfugiés environnementaux.

CONTRE

Richard Black est codirecteur du Centre de recherche sur les migrations de l’Université du Sussex et consultant pour divers organismes, dont l’ONU. Auteur de nombreuses publications sur les réfugiés, il s’oppose à la reconnaissance des migrants environnementaux en tant que réfugiés.

Quelles seraient les conséquences d’un élargissement de la définition de réfugié permettant d’y inclure les migrants environnementaux ?
— Un tel élargissement ne risque pas de survenir. Dans le climat politique actuel, toute renégociation de la Convention relative au statut des réfugiés la rendrait plus restrictive, et non plus large. Discuter de ce sujet aurait donc un effet négatif sur les réfugiés traditionnels. De plus, toutes les définitions de réfugié environnemental que j’ai vues sont inutilisables, car les raisons environnementales qui poussent à la migration sont étroitement liées à divers autres facteurs. Déterminer qui serait admissible à un tel statut serait donc une décision largement arbitraire.

Mais des gens ne migrent-ils pas à cause de la dégradation de leur environnement ?
— Les migrations environnementales sont motivées par des incitations économiques. En cherchant à définir la catégorie « réfugiés environnementaux » pour ensuite estimer leur nombre, on comprend mal la nature de la décision de migrer. Comment peut-on séparer les facteurs environnementaux du fait que, d’une façon générale, les gens migrent des parties pauvres du monde vers les parties riches ?

Nombre d’experts parlent pourtant de 30 à 40 millions de réfugiés environnementaux…
— Ce n’est que pure conjecture. Il y a un manque flagrant de preuves empiriques. Avec un investissement important en recherche, il serait possible d’estimer l’augmentation nette du nombre de gens forcés à migrer à cause de la dégradation environnementale. Mais il demeurerait impossible de déterminer lesquels sont des réfugiés environnementaux, car il ne peut pas y avoir de définition qui isolerait adéquatement un tel groupe de gens.

La même difficulté n’est-elle pas présente dans le cas des réfugiés traditionnels ?
— Il est également difficile d’isoler con­cep­tuellement les réfugiés traditionnels, mais il y a des raisons politiques pour le faire. Je n’en vois aucune pour faire de même avec les réfugiés climatiques. Le statut de réfugié est, dans la loi internationale, une caté­gorie créée pour éviter que des millions de personnes, déplacées et ne pouvant rentrer chez elles, vivent sans appartenir à un État. Ce statut assure certains droits fondamentaux à des gens qui se retrouvent dans un pays qui n’est pas le leur.

Et si une définition utilisable d’éco­réfugié était élaborée ?
— Je suis opposé à une telle définition. Par­ler des réfugiés environnementaux équivaut à dire au monde : « Les réfugiés sont une menace qui nous guette si nous ne fai­sons rien à propos des changements climatiques. » Il est totalement inutile et inap­proprié de parler des réfugiés et des migr­ants de cette manière. Les changements climatiques sont un enjeu politique suffisamment important. On ne devrait pas avoir à utiliser la menace des réfugiés pour persuader les pays occidentaux d’agir.

LEXIQUE

Réfugié
Défini par la Convention relative au statut des réfugiés, datant de 1951, comme toute personne craignant, à juste titre, d’être persécutée en raison de sa race, sa religion, sa nationalité, son appartenance à un groupe social ou ses opinions politiques, et qui se trouve hors de son pays. Elle bénéficie de l’aide du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et peut demander l’asile politique dans les pays signataires de la Convention.

Réfugié environnemental
Expression née dans les années 1970, mais qui demeure sans définition officielle ni nature juridique. Elle désigne généralement une personne ayant fui son lieu d’origine à cause d’une dégradation environnementale qui ne lui permet plus d’assurer sa survie.

Migrant économique
Personne qui quitte son pays, sur la base de motifs économiques, pour aller chercher une vie meilleure ailleurs. Elle doit se plier aux lois sur l’immigration du pays d’accueil et satisfaire les besoins de celui-ci en matière d’emploi.

Qui doit venir en aide à ces personnes ?
— La majorité des migrations environnementales ont lieu à l’intérieur du pays. Il s’agit donc d’affaires intérieures. Certaines de ces migrations exigent cependant de prendre des mesures spéciales. C’est pourquoi il existe les Principes directeurs relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur de leur propre pays, établis par les Nations unies. Contrairement à la définition de réfugié, ces principes directeurs reconnaissent les facteurs environnementaux en tant que causes de migrations. De nombreux pays, dont l’Inde, pourraient être encouragés à appliquer ces principes.

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