Querelle dynastique chez les hassidims

Dur d’imaginer des juifs hassidiques en venir aux poings. Pourtant, une vraie guerre interne secoue la communauté de Satmar, voisine du YMCA aux fenêtres givrées.

La mort d’un rabbin, à Brooklyn, provoque une âpre querelle de succession entre ses deux fils, querelle dont les échos se font entendre jusque dans les ruelles de l’arrondissement d’Outremont, à Montréal. L’enjeu: le titre de guide spirituel et politique des Satmar, qui constituent la plus importante communauté hassidique au monde, et la mainmise sur un parc immobilier d’un demi-milliard de dollars à Brooklyn.

«Nous sommes divisés en deux camps, comme les Québécois en 1995», m’explique un client d’une épicerie kascher, à Montréal. Dans le brouhaha du commerce, les femmes font leurs courses en prévision du shabbat, les hommes causent politique à la caisse. «C’est moitié-moitié», m’explique le client, qui tient à garder l’anonymat.

La succession du rebbe n’est pas sans conséquence. Dans le monde hassidique, le rebbe est considéré à la fois comme un pape et un roi. Il a le dernier mot sur les affaires économiques et politiques de son groupe. Il autorise chaque mariage. Les petits garçons portent son prénom, s’échangent des photos de lui ou de sa famille. Le rebbe décide aussi pour qui la communauté vote lors des élections.

L’aîné des deux fils du rebbe Moshe Teitelbaum, Aaron, croyait qu’il succéderait à son père. Or, des conseillers influents le trouvent trop froid et trop arrogant pour susciter l’appui indéfectible des 120 000 membres de la communauté dispersés dans le monde, dont 2 000 à Montréal. Ils lui préfèrent le cadet, Zalmen, que les journaux hassidiques décrivent comme chaleureux et charismatique.

En 1999, le vieux rebbe annonce à Aaron que Zalmen héritera de la fonction, de même que du parc immobilier à Brooklyn, estimé à 500 millions de dollars. L’aîné refuse. Pendant sept longues années, la guerre entre les frères ennemis se propage à l’ensemble de la communauté. Qui se divise lentement, mais sûrement, en deux camps aussi irréconciliables que les Montaigus et les Capulets.

Le 25 avril dernier, Moshe Teitelbaum meurt, à 91 ans. Le soir même des funérailles, une bataille éclate à Brooklyn, envoyant le secrétaire du défunt rebbe à l’hôpital. La rumeur se répand rapidement et des échauffourées ont lieu un peu partout dans les endroits où sont installés les Satmar, même dans les ruelles d’Outremont. Quelques semaines plus tard, le New York Post rapporte qu’Aaron a engagé des hommes de main pour casser la gueule des partisans de son frère à la porte de la grande synagogue de Williamsburg, à Brooklyn.

«Les juifs hassidiques sont des gens très pacifiques, qui ont très rarement recours à la violence, mais la succession du rebbe soulève tellement de passions qu’il n’est pas surprenant que certains perdent la tête. L’histoire des hassidim regorge de sagas semblables», explique l’anthropologue Pierre Anctil, de l’Institut d’études canadiennes de l’Université d’Ottawa.

La lecture du testament, en mai 2006, aurait dû calmer le jeu. Les volontés de Moshe Teitelbaum sont claires. Il demande à ses fidèles de se ranger derrière son cadet. Loin de se résigner, Aaron porte l’affaire devant les tribunaux new-yorkais et accuse Zalmen d’avoir manipulé son père sénile. Le 11 juillet, la Cour se prononce: elle ne peut se mêler d’une dispute de nature religieuse et il n’est pas de son devoir de décider à qui reviendra la gestion du parc immobilier. Ce jugement est loin de mettre un terme aux prétentions d’Aaron et de ses partisans.

Aaron Teitelbaum brandit la menace d’un schisme. Ce qui signifierait l’achat de nouveaux terrains, la construction de nouvelles écoles et synagogues. À Outremont, cette rupture pourrait être dramatique, d’autant plus que la plupart des familles vivent dans la précarité économique.

«Je n’ai pas envie que cette querelle intestine se retrouve dans vos journaux, dit Alex Werzberger, porte-parole de la Coalition des juifs orthodoxes de l’arrondissement d’Outremont. Nous n’aimons pas laver notre linge sale en public.»

À l’épicerie, à l’angle des rues Hutchison et Saint-Viateur, les journaux viennent d’arriver de Brooklyn. Les partisans d’Aaron achètent Der Blatte (la feuille) et ceux de Zalmen se précipitent sur Der Jude (le juif). Le jeune propriétaire de l’épicerie rigole. C’est un Satmar «mou». «Je n’aime pas la politique. Je préférerais Zalmen, mais je ne veux pas qu’on se sépare…»

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