Qui nous sommes et ce que nous sommes

À la suite du décès de son père, notre chroniqueur explique la désorganisation du corps, ce « vaisseau emprunté à la nature », au moment de la mort.

Photo : Antoine Bordeleau pour L'actualité

À notre arrivée aux urgences, l’infirmière au triage nous accueille avec son questionnaire. « Avez-vous de la fièvre ? », « Avez-vous des symptômes ? », « Avez-vous été en contact avec quelqu’un qui a reçu un résultat positif ? » Non, non et non. Je réponds cordialement, elle ne fait que son travail. Je n’ai pas envie d’être ici. Il est 22 h et la tempête souffle dehors. En plus de ne pas respecter le couvre-feu imposé par le gouvernement, j’ai bravé les routes enneigées pour me présenter ici. Je suis épuisé, mais un mélange d’adrénaline, d’amour et de tristesse fait que je tiens encore debout.

Ma mère et moi entrons dans la salle d’attente des urgences, le cœur gros. Je regarde autour de nous : les lieux sont pratiquement déserts. Pandémie oblige, du ruban jaune bloque la moitié des places assises le long de chaque rangée de chaises. Nous sommes masqués, mais l’infirmière parvient sans doute à lire la peine et le choc dans nos yeux. « Assoyez-vous, ce ne sera pas très long », nous dit-elle.

Au moment d’écrire ces lignes, la COVID-19 a tué plus de 20 000 Canadiens, dont près de la moitié étaient des Québécois. Or, combien d’autres personnes sont mortes hâtivement non pas en raison de l’action directe du virus, mais simplement à cause de la durée interminable de cette pandémie ? Problèmes de santé mentale, cancers non diagnostiqués à temps et opérations retardées ont entraîné des pertes de vies, tout comme tellement d’autres cas qui ne seront étudiés que lorsque nous aurons le luxe du temps et du recul. Nous n’en sommes pas encore là.

L’oxygène nécessaire au fonctionnement de nos organes est transporté par le sang, qui lui-même est propulsé par le cœur. Si le cœur s’arrête ou s’il ne parvient plus à pomper suffisamment de sang, non seulement le cerveau commence à manquer d’oxygène pour agir, mais il se produit une accumulation abrupte de dioxyde de carbone dans le sang. Résultat : la concentration d’ions hydrogène grimpe en flèche, le pH du sang chute. Cette acidité dans le sang cause des dommages cellulaires irréversibles : des protéines se dénaturent, les neurones se désintègrent, les circuits nerveux de l’encéphale cessent de fonctionner, ce qui coupe le lien entre la conscience et le monde extérieur. À cet instant, le corps ne répond plus aux stimulus externes.

Si le cœur reprend ses fonctions après quelques minutes, les organes peuvent se réactiver, mais il est possible que la conscience reste en dormance. C’est alors le coma. Le cœur n’a pas besoin de la conscience, mais la conscience a besoin du cœur.

Si celui-ci demeure inactif, la détérioration continue. Les signaux électriques du système nerveux s’éteignent à tour de rôle et les autres organes du corps tombent en panne. Dès lors, c’est l’entropie qui l’emporte. Toujours l’entropie.

La matière qui nous fabrique n’est pas « qui » nous sommes, mais « ce que » nous sommes. La différence est fondamentale : ce que nous sommes se désorganise, mais qui nous sommes s’éteint.

Dans la mythologie et plusieurs religions, nous interprétons la mort comme une séparation, parfois même la libération, de l’âme et de son corps. Il y a quelque chose de réconfortant dans cette vision de la mort, car elle ne décrit pas ce processus comme une fin tragique, mais comme un renouveau. Ce désir de réconfort est particulièrement puissant quand nous sommes émotivement vulnérables. Lors de la perte d’un être cher, nous nous racontons qu’il ne souffre plus, qu’il est enfin paisible et, surtout, qu’il est maintenant libre d’entreprendre ce nouveau chapitre de l’existence. Y croire fait du bien, même si rien de tel n’a été démontré par la science.

Après quelques heures et beaucoup de larmes, l’infirmière nous appelle enfin. Nous rencontrons le coroner, il a besoin de signatures. Nous entrons dans une pièce illuminée où se trouve le corps de mon père, recouvert d’un long drap blanc, sur une table de métal. Le coroner s’approche et soulève le coin du drap qui couvrait son visage. Les yeux remplis d’eau, je hoche la tête et prends ma mère dans mes bras. Oui, nous confirmons son identité. Ma mère se tourne, en sanglots silencieux, pour signer les papiers.

Je pose ma main sur le front de mon père. Il est froid. Ses sourcils ne sont plus froncés comme avant. Les rides autour de ses yeux n’épousent plus les mêmes formes. Sa peau est déjà grisâtre. Ce que je vois devant moi n’est pas mon père, mais le vaisseau qu’il a emprunté à la nature pendant son périple éphémère dans le temps. « Ce qu’il est » se trouve sur cette table, inanimé, sans couleur, sans chaleur. Mais « qui il était » n’existe maintenant que dans notre mémoire, qui elle-même ne fait que danser temporairement le long de l’axe du temps.

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C’est l’usage pour ceux qui apprennent la perte d’une personne de transmettre ses condoléances, comme c’est l’usage de les vouloir sincères. Ainsi, je transmets à Philippe J. Fournier mes sympathies pour la perte récente de son père. C’est surtout de la compassion que j’éprouve.

Comme je suis un peu plus âgé que monsieur Fournier, je suis passé par cette expérience de perdre mon père, puis ma mère voici encore quelques années. Ce sont des expériences qu’on n’oublie jamais.

La science ne peut probablement pas tout expliquer. Notre perception de ce qu’est la mort est intrinsèquement liée à nos connaissances, encore de ressentir ce qui nous unit à ceux qui nous ont créé. La richesse de l’âme ou quelquefois sa pauvreté repose dans cette quantité presque imperceptible d’énergie qui sépare les morts des vivants.

Les corps ne meurent usuellement jamais du jour au lendemain. Une transformation se poursuit. Tout comme des changements se poursuivent sans cesse de la vie au trépas. Le fait que certaines âmes ne peuvent se séparer complètement de celles ou ceux auxquels ils ou elles étaient attachés, démontre que les âmes souffrent tout autant que les corps lorsque la dissociation de l’une et de l’autre ne résout quelquefois jamais rien.

La question scientifique serait de savoir pourquoi cette séparation est inéluctable et s’il serait possible de prolonger ce moment presque indéfiniment. Lorsque la science pourra répondre à cette question, je pense que les humains pourraient vivre 150 ou même 200 ans.

On pourrait même penser à des allers/retours sur Mars, puis sur Venus et qui sait même sur Saturne ou sur Jupiter. La grande odyssée de l’espace ne ferait que commencer, elle serait alors dans notre cour et non plus dans un cinéma près de chez nous.

Touchant! Bon courage…
Maudite entropie!
Scientifiquement et humainement vôtre
Claude COULOMBE

Merci pour ce merveilleux texte empreint de aagesse, d’amour, de clairvoyance et de science.
Toutes mes plus sincères condoléances à vous et votre mère ainsi que toute mon affection si je puis me permettre.

Merci pour ce texte sobre et sensible.
Il me rejoint dans la mort de mon propre père…

« Y croire fait du bien, même si rien de tel n’a été démontré par la science. ».
Le propre de la science est de relever du quantifiable et du spatial. Le « «Qui » relève du qualitatif et du « non local ».
L’absolument autre n’est pas du domaine de la science. CQFD

Les Dr Jean-Jacques Charbonnier, anesthésiste à Lyon et Mario Beauregard, neuroscientifique à Montréal et Phénix, Az, ont publié des livres sur leurs recherches: 7 raisons de croire en l’au-delà et Du cerveau à Dieu. Le mystère qui persiste est combien de temps, après le décès, la vie se poursuit-elle? Je ne suis pas pressé de le savoir.

Je dois dire que votre chronique m’a remuée alors que j’ai toujours mes 2 parents mais qu’une amie proche est en train de perdre son père même pas 6 mois après avoir vévu le deuil de sa mère. Je suis très triste pour elle et surtout j’appréhende me retrouver dans la même situation…

Je n’avais d’ailleurs jamais envisagé l’entropie sous cet angle. Maudite entropie comme dit plus bas!!

Toutes mes condoléances…

Bravo! Très beau texte. Touchant et te tellement réaliste. Il faut avant vécu la mort d’un proche pour en saisir l’essence profonde .

Mes condoléances M.Fournier. J’ai moi-même passé par le même chemin il y a presque un an à Pâques. C’était ma mère qui était en fin de parcours, depuis quelques semaines. Notre absence , pandémie oblige, a accéléré son départ. Le CHSLD où elle se trouvait a accepté une dernière rencontre de compassion pour les proches, une personne à la fois . J’ai été le dernier, son aîné et favori à la sécuriser pour cette ultime étape de sa vie . Ma douleur exacerbée par l’horreur de voir la détérioration de la mort qui avait déjà commencé son œuvre de destruction sur le corps de ma mère qui avait été si belle dans sa jeunesse. J’avais devant les yeux une momie tout droit sortie d’un de ces films fantastiques que j’aime tant et non une petite vieille de 91 ans en fin de vie . Expérience traumatisante… mais la mort aussi çà fait partie de la vie . C’est bien la fin et çà ne fait pas de doute .