Randonnée au Québec : semelles au vent

Avec ses sommets de plus de 1 000 m, ses panoramas sur le fleuve, ses probabilités de rencontre avec la grande faune et ses milieux sauvages encore intacts, le Québec a tout pour séduire les randonneurs.

Photo : Simon Diotte

Cet été, partez à l’aventure dans les archives de L’actualité pour (re)découvrir les grands classiques estivaux du Québec.

Yves Séguin, de Montréal, est un passionné de randonnée. Dans les années 1980, alors dans la jeune vingtaine, il partait chaque fin de semaine ou presque conquérir les Adirondacks, dans l’État de New York, les montagnes Vertes, au Vermont, ou les montagnes Blanches, au New Hampshire. À l’époque, jamais il ne lui serait venu à l’esprit de randonner au Québec. « Pour les randonneurs, le Québec était une destination inintéressante, en raison de l’absence de hautes montagnes », dit Yves Séguin, aujourd’hui dans la cinquantaine.

Trois décennies plus tard, l’auteur de cinq guides sur la randonnée ne boude plus le Québec — au contraire ! Selon lui, les Québécois ont réussi, dans l’aménagement des sentiers, à mettre en valeur les splendeurs du territoire. « On a un fleuve extraordinaire, des lacs et des rivières à n’en plus finir, des paysages vierges, le tout dans un décor relativement peu fréquenté. Ça vaut beaucoup ! » souligne-t-il.

En quelques années, le Québec a vu sa réputation en matière de randonnée pédestre changer du tout au tout : il est passé de destination plate — au sens propre comme au figuré — à paradis pour trekkeurs.

Le nombre de kilomètres de sentiers a presque doublé, pour dépasser les 11 000. Le balisage déficient et les pistes marécageuses ont fait place à des sentiers dont la qualité générale est de calibre international. « Le Québec n’est plus le parent pauvre de la randonnée pédestre en Amérique du Nord », soutient Daniel Pouplot, PDG jusqu’à tout récemment de la Fédération québécoise de la marche (FQM), laquelle fait la promotion de la randonnée sous toutes ses formes.

Aux États-Unis, des sentiers pédestres existent depuis près de 200 ans. En France, les premiers GR (sigle des sentiers de grandes randonnées) datent d’après la Deuxième Guerre mondiale. Alors qu’au Québec, l’idée de marcher en nature pour le simple plaisir a longtemps été un non-sens. « La forêt appartenait aux chasseurs, aux pêcheurs et aux bûcherons », rappelle Réal Martel, 63 ans, facteur à la retraite et guide à l’agence Randonnées Plein Air, un organisme sans but lucratif de Montréal. L’homme est un incontournable de la rando au Québec, lui qui a débroussaillé bénévolement des kilomètres de sentiers dans de nombreuses régions.

Il faut attendre le mouvement hippie pour que, dans les années 1970, les Québécois découvrent enfin la randonnée. C’est l’ère des explorateurs aux longues barbes qui s’aventurent dans l’arrière-pays. « Plus c’était difficile, plus le sentiment d’accomplissement était grand », se souvient Gilbert Rioux, 58 ans, aujourd’hui responsable du développement des sentiers à la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq).

Apparaissent alors les premiers sentiers consacrés à la marche. « C’était très rudimentaire : on empruntait des sentiers menant à des “tours à feu” et des pistes de ski de fond », se rappelle Nicole Blondeau, 61 ans, randonneuse depuis son tout jeune âge et rédactrice en chef du magazine Marche-Randonnée, publié quatre fois l’an par la FQM.

Dans les années 1990, la rando fait un grand bond en avant. La FQM se lance dans un énorme chantier : l’aménagement du Sentier national, un parcours de 1 500 km qui traverse le Québec de l’Outaouais jusqu’en Gaspésie. « L’introduction à la randonnée pouvait maintenant se faire, grâce à l’apparition de réseaux près des gens », explique Daniel Pouplot. Achevé à 70 %, le Sentier national forme effectivement l’épine dorsale sur laquelle se sont greffés au fil des ans une multitude de pistes.

Le milieu du plein air devient également plus professionnel. Les concepteurs de pistes s’inspirent des meilleures pratiques au monde. La Sépaq donnera l’exemple, au début des années 2000, en restaurant à grands frais les sentiers-vedettes de plusieurs parcs, comme celui menant à l’Acropole des Draveurs, dans le parc national des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie. « On a refait 250 km de sentiers pour les rendre plus attrayants et plus résistants à l’érosion. Les circuits inintéressants, on les a fermés », dit Gilbert Rioux, de la Sépaq.

Un tracé susceptible de plaire maximise les points de vue, explore des forêts diversifiées, révèle l’histoire des lieux, présente des attraits tout au long et s’intègre au milieu naturel — adieu escaliers et trottoirs de bois ! « La création d’un sentier, ça exige des heures et des heures de repérage sur le terrain », explique Frédéric Asselin, directeur général de la Vallée Bras-du-Nord, dans la région de Portneuf, destination en vogue chez les pleinairistes.

La boucle des Cimes-de-Franceville, dans le parc national du Mont-Mégantic, est un exemple de ce qui se fait de mieux en rando au Québec. En plus d’offrir de multiples points de vue sur la montagne et sa couronne de hauts sommets, ce sentier inauguré en 2011 serpente à travers une grande diversité de végétation, de l’érablière à sucre à la forêt de bouleaux, avant d’atteindre la vallée.

Les attentes des randonneurs ont changé au fil du temps. « Ils veulent entrer en contact avec la nature plutôt que de planter leur drapeau au sommet d’une montagne », constate Manu Tranquard, 38 ans, directeur du module de plein air et tourisme d’aventure à l’Université du Québec à Chicoutimi. Alors qu’on voyait autrefois peu d’enfants, les familles envahissent aujourd’hui la forêt. « La randonnée intergénérationnelle devient tendance », constate Nicole Beauvais, qui a fondé en 1981 l’agence Randonnées Plein Air.

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La rando est désormais un attrait touristique. Ainsi, Tourisme Cantons-de-l’Est vient de lancer la certification « Bienvenue randonneurs ». Les auberges et autres B & B certifiés distribuent les cartes des réseaux pédestres environnants — la région compte 1 300 km de sentiers — et servent des repas comblant les besoins nutritionnels des randonneurs. Leur personnel est également formé pour répondre à des questions techniques. « Une quinzaine d’établissements ont déjà obtenu leur certification », dit Alain Larouche, directeur général de Tourisme Cantons-de-l’Est.

L’attrait dépasse même les frontières. La Fédération française de la randonnée pédestre (FFRP) vient d’accorder sa première certification GR en Amérique du Nord au Sentier international des Appalaches (SIA-Québec), qui traverse la Gaspésie sur 650 km, de la vallée de la Matapédia au parc national Forillon.

Armand Ducornet, qui est chargé des relations internationales à la FFRP et qui a arpenté de longues portions du SIA, vante son caractère sauvage. « On y trouve une part d’aventure que l’on ne retrouve plus très souvent en France, affirme ce Français originaire d’Alsace. Les Européens sont prêts à tout pour voir les couleurs de l’été indien ! »

Daniel Pouplot, l’ex-PDG de la Fédération québécoise de la marche, croit effectivement que le Québec, avec ses sentiers peu fréquentés, sa diversité de parcours et sa nature accessible, peut bien s’en tirer face à la concurrence mondiale. Selon lui, les réseaux devraient sortir de la forêt dense pour traverser aussi les villages. « Les voyageurs pourraient découvrir le patrimoine et les produits du terroir tout en parcourant une région à pied », propose-t-il. La nuit, ils dormiraient à l’auberge plutôt que sous la tente. Le meilleur des deux mondes, quoi !

Mais il y a encore beaucoup de sceptiques. « On manque de sommets dénudés, offrant des paysages aériens, ce que recherchent les passionnés », estime Gilbert Rioux, de la Sépaq.

Frédéric Asselin, de la Vallée Bras-du-Nord, aimerait combler les grands randonneurs en aménageant des sentiers de difficulté extrême. « Je rêve d’un circuit à flanc de montagne où l’on aura l’impression de frôler la mort ! » évoque-t-il avec enthousiasme.

Des purs et durs pestent contre certaines des restrictions imposées au Québec. « Aux États-Unis, on jouit d’une liberté totale. On arrive quand on veut et on campe où bon nous semble. Au Québec, tout est hyper-réglementé », se plaint Éric Hamel, un randonneur de 42 ans de Montréal.

Ainsi, dans les Adirondacks, l’accès aux 3 200 km de sentiers et au camping sauvage est gratuit ; l’entrée dans un parc national québécois coûte 6,50 $ par jour (7,80 $ dans un parc fédéral), plus les frais de bivouac. « Les Québécois ont une approche trop mercantile de la randonnée, dit Éric Hamel. Cet équipement collectif devrait être gratuit afin d’encourager un mode de vie actif. »

La poussée de croissance du réseau québécois engendre par ailleurs le défi de l’entretien. Un sentier, c’est vivant, ça bouge. Sans corvée de nettoyage, la végétation reprend vite ses droits. Les élus sont prompts à débloquer de l’argent pour ouvrir des sentiers, « mais dès qu’on veut des sous pour l’entretien, ils disparaissent dans la nature », se plaint Daniel Pouplot. Sera-t-il possible d’assurer la survie des 11 000 km de pistes ? La question se pose.

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