Réanimer le système de santé

Le plan du ministre Dubé pour renforcer le système de santé fonctionnera-t-il ? On ne le sait pas. Mais on n’a pas d’autre choix que de l’essayer, dit le Dr Alain Vadeboncœur.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

Lors d’une entrevue donnée récemment, un journaliste m’a demandé si le plan du ministre de la Santé, Christian Dubé, pour améliorer le système de santé fonctionnerait. J’avoue ne pas avoir eu de réponse claire. Parce qu’il n’est pas facile de bien répondre à cette question, sauf pour les devins, évidemment.

Incertain sur ce point, je reste toutefois convaincu que nous n’avons pas d’autre choix que d’essayer. Tout simplement parce que l’autre option, la résignation, correspond à une prise de risque énorme, compte tenu du contexte actuel.

D’abord, reconnaissons que notre système de santé prend assez bien en charge ce qui a le plus de conséquences à court terme : les urgences, les accidents, les problèmes graves, les grands malades devant être hospitalisés sans délai. Il en fait suffisamment pour que nous n’ayons pas à descendre dans les rues pour dénoncer des morts.

Il nous faut répondre rapidement à des questions primordiales. Que souhaitons-nous pour l’avenir ? Sur quoi miser ? Que devons-nous rénover ? Et laisser tomber ?

Mais il est aussi, tout le monde le sait, farci d’irritants variés, comme les problèmes d’accès, le manque de personnel et de lits d’hospitalisation, les longues attentes sur des chaises inconfortables, le retard dans l’informatisation, l’insuffisance dans l’offre de soins à domicile — pour ne nommer que cela. Tout ce qui mine la qualité des soins, la continuité des services, la cohérence des approches.

Si nous sommes un peu résignés, nous heurtant depuis (trop) longtemps à ces difficultés, ayant même acquis une sorte de tolérance à leur égard, il nous faut toutefois répondre rapidement à des questions primordiales. Que souhaitons-nous pour l’avenir ? Sur quoi miser ? Que devons-nous rénover ? Et laisser tomber ?

Et pourquoi cette urgence d’agir, pourquoi commencer — ou recommencer — maintenant ? C’est simple : la situation est plus fragile que jamais. On a souvent dit cela, souvent juré que nous étions rendus au bout — j’entends depuis 30 ans que les urgences vont « rentrer dans le mur bientôt », ce qui n’est encore jamais arrivé. Or, les difficultés qui s’accumulent depuis des années ont accéléré leur pression depuis le début de la pandémie.

D’abord, il y a ces problèmes d’attraction et de rétention du personnel, qui s’inscrivent en outre dans une pénurie de main-d’œuvre touchant tous les secteurs de la société. Sans cerveaux ni mains cliniques pour soigner les gens, on ne peut y arriver, aucune machine ne sait comment y faire.

La pandémie a aussi aggravé les retards pour un grand nombre d’interventions non urgentes, une tendance qui sera d’autant plus difficile à renverser que, pour augmenter la cadence, il faut préalablement régler la question précédente.

Enfin, nous avançons vers une phase de plus en plus complexe des soins en raison du vieillissement accéléré de la population, qui s’accompagne d’une inévitable hausse des maladies cardiovasculaires, des cancers, des troubles cognitifs et de plusieurs autres problèmes de santé chroniques, chacun avec son lot d’enjeux.

Tout cela demandera au bas mot une décennie complète de travaux inspirés, cohérents, validés et soutenus, pour améliorer la dotation en personnel, augmenter le nombre de médecins (surtout en médecine familiale), informatiser intelligemment les milieux de soins, mieux coordonner les suivis, bonifier la capacité de soigner les patients à domicile et réaliser un vrai virage préventif. C’est beaucoup, je le reconnais.

De manière plus large, il faut surtout revoir la pertinence des soins offerts. Parce qu’une intervention en santé ne devrait être proposée que si elle permet vraiment d’obtenir un effet bénéfique. Si cet effet est d’allonger la vie ou d’en améliorer la qualité, alors on peut qualifier l’intervention de pertinente. Tout ce qui nous en éloigne devrait être remis en question.

Aspect bien moins visible que le débordement des urgences ou l’attente pour un rendez-vous avec son médecin de famille, une vraie « crise de non-pertinence » est effectivement en cours, qui nous coûte une fortune et dont l’intensité va s’accroître si rien n’est fait. Au bas mot, on parle de plusieurs milliards de dollars en soins dispensés sans gain réel.

Ces changements requièrent beaucoup de réflexion, de doigté et, surtout, une implication soutenue de tous les acteurs du réseau. Sous cet angle, la décennie actuelle peut aussi être vue comme une occasion de relever des défis passionnants, visant à réanimer le système de santé — lui redonner une âme, au sens étymologique du terme.

Mais dans la mesure où elle demandera énormément d’efforts à des gens qui ont mis les bouchées doubles depuis 2020, il faut d’abord les aider à se relever, redonner un sens à leur engagement et leur permettre de retrouver leur dignité de soignants.

Même si je suis loin d’être certain que nous réussirons cette mission, pour toutes les raisons évoquées plus haut, nous devons quand même essayer. Et ça doit commencer le plus tôt possible — disons le 4 octobre prochain, si on veut être réaliste.

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“Une “crise de non-pertinence” vous ciblez un immense problème de notre système de santé. Je suis toujours étonnée d’entendre des proches réclamer leur visite annuelle et leur bilan chez un médecin de famille. Ils font prendre leur pression, font renouveler leurs ordonnances,reçoivent les résultats de leurs prélèvements normaux ou presque et font un peu de jasette avec le médecin!
Ils vont se trouver encore plus satisfaits si le médecin leur fait une consultation en pneumo vu qu’ils sont d’anciens fumeurs! Une consultation avec un pneumologue! alors qu’un simple RX aurait détecté un problème s’il y en a un. Ce fait vécu par une amie grande consommatrice de rendez-vous médicaux pour elle et son conjoint m’avait scandalisé! Comment se fait- il que ces personnes réussissent à cumuler les rendez- vous chez les spécialistes, ORL, dermato etc pour tous leurs petits bobos? Je déplore que cet exemple se multiplie à l’ infini et on se demande pourquoi on trouve en première page des journaux des témoignages de personnes qui malgré une situation grave n’ont pas reçus les soins nécessaires à leur état.
Les bien portants n’ont pas à voir le médecin et surtout pas les médecins spécialistes. Une conversation téléphonique annuelle ou même aux 18 mois avec une infirmière clinicienne éviterait des abus qui gangrènent notre système de santé.
Merci de continuer à nous éclairer si intelligemment.
Maryse Piuze.

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Cet article du Dr. Vadeboncoeur m’étonne. La supposée 10e réforme du système par le ministre Dubé n’en est pas une. Il ne réalise qu’un changement mineur sous beaucoup de belles phrases et son attitude de bon père de famille. Ce qu’il fait c’est de compléter la privatisation du système de santé entreprise par nos trois bons docteurs ministres de la santé en leur temps : Couillard, Boldu et Barette. Au GMF s’ajoute les cliniques privées.
Nous avons déjà eu la bonne idée : les CLSC en leur temps. La réforme Dubé continue de les tuer en les dépouillant au profit de ses GMF privés.
Le système n’était pas brisé. Il était malade parce que trop de médecins s’en sont occupé!

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Bien d’accord avec ce commentaire. Je ne veux pas trop parler de revenus mais ils sont peut-être la cause du désintéressement de certains médecins, le principe de rémunération des médecins devrait être revisité. Est-il plus rémunérateur de répéter des prescriptions que d’examiner et soigner?

Cet article est bien pertinent, terre-à-terre et objectif. J’aimerais ajouter un point: la première ligne, c’est-à-dire les médecins généralistes qui me semblent de plus en plus détachés de leurs patients, ils renouvellent les prescriptions, signent des références aux spécialistes et soignent très peu. Pourtant ils sont formés pour soigner. Les problèmes psychologiques devraient-ils toujours leur être confiés alors qu’ils ne font pas de suivis (TDAH, dépressions). D’un autre côté, sont-ils vraiment formés pour soigner les problèmes articulaires, boiteries, tendinites? Les physiotherapeuthes font de meilleurs suivis et offrent des traitements sans, de prime abord, référer au des spécialistes pour les cas qu’ils peuvent soigner. Les généralistes seraient alors libérés et pourraient agir à leur tour pour suivre les patients malades de conditions pour lesquelles ils devraient intervenir. Nous serions mieux soignés! Impossible de soigner sans suivis et actuellement c’est ce qui se passe.

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J’ai toujours le même problème quand on parle du système de santé… Dans les faits, les gens qui y entrent sont malades. C’est parfait ainsi mais il manque des étapes. On rêve depuis des décennies que chaque personne ait un médecin dit de famille. On n’y est pas arrivé. Les premiers gestes devraient revenir à chacun, chacune. Comment se prendre en charge, comment se responsabiliser. Arrêter de courir à l’urgence à la moindre inquiétude. Même l’attente interminable n’arrive pas à décourager ceux et celles qui s’y rendent. Se faire faire des bilans de santé pour savoir si on peut continuer à vivre comme on l’entend.
L’apprentissage des gestes qui sauvent, d’une saine alimentation, de l’entretien personnel d’un corps dont on se préoccupe moins que de sa voiture. C’est curieux, la voiture, on la paie et elle coûte cher. Notre santé, elle dépend des autres et c’est gratuit…. Dans bien des cas, le lien est direct entre la situation économique et l’état de santé, ce bout-là revient à l’État… Ne pourrait-on former la population à prendre des responsabilités plutôt que de lui imposer une dépendance? Je n’ai aucune prétention de dire que la prévention remplacera les interventions urgentes et nécessaires mais elle pourrait leur laisser beaucoup plus de place.
La pandémie aura permis de développer de nouvelles avenues, telles la consultation téléphonique, la prise de rendez-vous pour des tests, vaccins… En espérant seulement que cela puisse continuer et s’améliorer.

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Le problème n’est pas que ce n’est pas tout le monde qui a un médecin de famille. Ce n’est pas tout le monde qui en a besoin. Les personnes en bonne santé qui n’ont pas besoin de suivi et qui doivent consulter de temps à autre pour une blessure ou pour une infection à la gorge ont simplement besoin d’avoir accès à un médecin sans rendez-vous sans devoir se présenter à l’urgence, et ce en tout temps. Et un vrai sans rendez-vous, pas un sans rendez-vous pour lequel il faut prendre rendez-vous (ils disent « s’inscrire pour le sans rendez-vous mais on s’accorde que ça revient à prendre un rendez-vous). Oui c’est plate de devoir faire la file avant l’heure d’ouverture mais au moins quand il y avait des cliniques où on pouvait faire ça, on arrivait à consulter un médecin dans la journée sans devoir se rendre à l’urgence où on n’a pas d’affaire. Je l’ai fait souvent. Une demi-heure/3/4 d’heure à patienter et en gros une demi-heure/une heure une fois la clinique ouverte, je trouve que ce n’est rien à côté de 7-8 heures et plus à l’urgence quand tu es classé priorité 5 et que tu sais que chaque ambulance qui arrive et chaque personne nouvellement arrivée et classée plus haut retardera le moment d’être appelé. Non, je n’étais pas à l’urgence pour le fun ou pour m’occuper, mais parce que j’avais besoin de consulter et que ça faisait plusieurs jours que je tentais de « m’inscrire au sans rendez-vous » sans succès.
Donc si le plan d’un guichet d’accès avec une infirmière clinicienne peut aider, je n’ai rien contre! Que ces dernières puissent faire les suivis, renouveller les ordonnances et prescrire les bilans annuels, 100% pour!

L’important est que lorsqu’on a besoin d’un suivi on puisse avoir un médecin de famille et ce rapidement. Car quand on a un problème de santé qui a besoin d’un suivi ou qu’un problème grave se déclare, ça en prend un. Y avoir accès à ce moment-là c’est ce qui compte.

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