Recherche biomédicale : de plus en plus pourrie?

Le pourcentage de rétractions dans les publications savantes en sciences de la vie et en recherche biomédicale a été multiplié par 10 depuis 1975, et près de la moitié des articles retirés de la littérature scientifique l’ont été pour cause de fraude, avancent des chercheurs dans un article publié ce mois-ci dans les Proceedings of the National Academies of Sciences.

Même les grandes revues comme Nature, Science, The Lancet, The New England Journal of Medicine  ou PNAS n’échappent pas à cette tendance et doivent de plus en plus souvent retirer des articles. Faudra-t-il bientôt une commission Charbonneau de la science ?

Les auteurs de cette étude, Ferric Fang et Arturo Casadevall, ont repéré dans la base de données PubMed pas moins de 2047 études qui ont été retirées de revues savantes pour cause d’erreurs ou de fraudes avérées de leurs auteurs depuis 1975.

Et année après année, le nombre de rétractions ne cesse d’augmenter.

Les scientifiques sont-ils encore dignes de la confiance de la population, qui sondage après sondage leur accorde une des meilleures cote de crédibilité qui soit, très très loin devant celle des politiciens et des journalistes ?

Tout d’abord, il faut réaliser que la base de données PubMed contient environ… 25 millions d’articles scientifiques.

En moyenne, on peut donc dire qu’une étude sur 12 200 environ n’était que du vent. C’est tout de même très peu !

Nul doute que le principe de la publication avec révision par les pairs, aussi imparfait soit-il, rend la science passablement plus honnête que bien d’autres milieux…

Reste que les tricheries des spécialistes en sciences de la santé, ou leurs erreurs, peuvent avoir des conséquences potentiellement dramatiques.

L’article du chercheur britannique Andrew Wakefield publié en 1998 dans The Lancet, finalement retiré en 2010, a eu un tel retentissement qu’il a incité des millions de parents et de médecins à déconseiller la vaccination des enfants par crainte d’un risque accru d’autisme, avec comme conséquence une recrudescence de la rougeole, mais pas moins d’autisme. 

Il a aussi forcé les chercheurs à examiner sous toutes les coutures cette cause potentielle d’autisme  (758 publications ont cité l’article de Wakefield avant qu’il soit retiré), au détriment d’autres pistes qu’il aurait été plus judicieux de suivre. L’article a aussi engendré des millions de dollars de vaines poursuites judiciaires intentées par des parents d’enfants autistes contre des compagnies productrices de vaccin.

Jusqu’à ce qu’on découvre que ce lien entre autisme et vaccin n’était qu’une invention, issue d’une sombre machination entre scientifiques, avocats et vendeurs de miracles. Quel gâchis!

Les données du Dr Naoyuki Nakao, aussi publiées dans The Lancet en 2003, ont quant à elles amené des milliers de médecins dans le monde à prescrire deux médicaments plutôt qu’un seul à leurs patients atteints d’hypertension (140 000 personnes aux États-Unis seulement!), avec comme conséquence une augmentation de graves effets secondaires.

Il aura fallu 6 ans pour qu’on découvre l’«erreur» et que l’article soit retiré, personne y compris le chercheur n’ayant jamais réussi à retrouver la trace des données sur lesquelles il s’appuyait !

Sur les 2047 articles retirés de PubMed, près de 900 l’ont été à cause de fraudes avérées ou suspectées, 437 résultaient d’erreurs et près de 500 rapportaient des études déjà été publiées ailleurs ou par d’autres.

Le nombre de rétractions ne représente sans doute qu’un petite partie des publications frauduleuses, avancent Ferric Fang et ses collègues.

On ne peut en déduire que les scientifiques sont de plus en plus malhonnêtes, disent-ils, même s’il est clair que la course aux subventions peut en inciter certains à «tourner les coins ronds» dans leurs publications, qui constituent le principal outil de mesure de la performance dans ce milieu.

Certains commentateurs y voient un signe clair que la science est désormais corrompue par l’idéologie néolibérale et les «lois du marché». Une assertion qui semble cependant bien difficile à prouver… d’une manière scientifique.

Plus pragmatiques, les auteurs  de cette étude suggèrent plusieurs pistes pour lutter contre fraudes et erreurs : mieux former les réviseurs, notamment à l’analyse statistique et à l’éthique, établir des régles de conduite en matière de rétractation pour les revues ainsi qu’un fichier centralisé des fraudeurs (qui s’essayent souvent dans plusieurs revues…).

Tout ceci devrait aussi inciter les journalistes scientifiques à se montrer prudents (sans tomber dans la paranoïa !) face à toute publication qui semble extraordinaire, à plus forte raison quand elle est largement publicisée par ses auteurs, et même lorsqu’elle est publiée dans une revue d’excellente réputation.

Car une fois que le mal est fait, il est bien difficile de revenir en arrière…

Les commentaires sont fermés.

Entretemps, un « jeune » issu de l’immigration maghrébine obtient le prix Nobel 2012 de Physique. Je parle de Serge Haroche, bien sûr, qui a émigré du Maroc en France à l’âge de 12 ans.

Dans mon propre institut, j’ai vérifié les résultats d’un collègue. D’abord, il a été très hésitant, et très lent, à me donner des échantillons de ses mutants. Puis, dans les mêmes conditions que lui, j’ai montré que ses mutants n’avaient nullement, mais absolument nullement, les effets prétendus et publiés. J’ai essayé de publier ces résultats négatifs. Impossible. Au mieux, les arbitres notent que ces résultats contredisent ceux du collègue, et qu’il serait donc préférable que nous résolvions ce problème entre nous au préalable. Or ce collègue (fort ambitieux) se fout éperdument des résultats: il a sa publication, c’est tout ce qui compte. 15 ans après, on note que sa publication est relativement ignorée… tout le monde est content, aucune effusion de “sang”, et ce collègue continue, évidemment d’être hyperproductif et, donc, fort apprécié de la direction administrative…

Je termine en citant un article dans la catégorie “reflections” de mon directeur de thèse, qui vient de prendre sa retraite:

“At the time I began my career, science was an expanding enterprise in the United States
that welcomed the young. Only in such an opportunity-rich environment would 
someone like me have stood a chance. The contrast between that world and the dog-eat-
dog world young scientists confront today is stark.” (”Neutrons, magnet and photons: a career in structural biology”, in THE JOURNAL OF BIOLOGICAL CHEMISTRY VOL. 287, NO. 2, pp. 805–818, January 6, 2012)

Je recommande à tous la lecture de l’article au complet.

@honorable Je pense que les sciences médicales se prêtent mieux à la manipulation des données que d’autres domaines. En physique, tu as 100% de chance de te faire prendre si tu trouves quelque chose d’intéressant. En génie mécanique, la littérature est de base inintéressante. Alors, on théorie, on pourrait faire pas mal de millage avec des faux papiers. Cependant, rendu là, aussi bien d’en faire des vrais.

@Dutil: la recherche biomédicale est plus « tentaculaire. que la physique, qui est plus « essentielle ».

Pour simplifier à outrance, la recherche biomédicale se concentre sur 30 000 macromolécules, elles-mêmes constituées d’une centaine de résidus moléculaires, étudiées dans 30 organismes ou cellules différents, ainsi que sur les interactions de ces 30 000 molécules avec leurs partenaires macromoléculaires principaux (disons 5 ou 10). 30 000 x 100 x 30 x 5, cela fait 450 millions de conditions expérimentales différentes: les fraudeurs ont beau jeu: il leur suffit de publier un résultats qui n’aura guère de suite, ce qui est le cas de plusieurs résultats même si ce n’est pas nécessairement souhaité au départ.

@honorable C’est exactement ce que j’avais en tête. Dans le domaine du génie dans lequel je travaille maintenant, on a une situation similaire. Les chercheurs étudient une configuration géométrique particulière. Un autre groupe le fait sur un autre configuration. De sorte, qu’à peu près jamais les résultats ne sont reproduit.

Oui Madame, la science est désormais corrompue par l’idéologie néolibérale et les «lois du marché». C’est une assertion qui semble se confirmer chaque jour, il n’y a qu’à lire les critiques du savoir médical dévoyé par les conflits d’intérêts, critiques qui se retrouvent tant dans les revues savantes que dans les sites web de haut niveau dans le domaine biomédical (prescrire.org, et pharmacritique, sont de bons exemples)

Il y a des centaines de travaux sur le ghostwriting et la corruption du savoir médical, qui sont tout à fait sérieux et valides.

Sscientifique veut dire logique, structuré, rigoureux, transparent, indépendant, reproductible, intègre et toujours prêt à la critique méthodologique. Il y a parfois plus de ‘science’ dans les lettres à la rédaction que dans certains articles phares.

Il est dommage que parfois le journalisme scientifique ne supporte pas les critiques de la science et des scientifiques ‘sous influence’, car ces critiques font partie intégrante du processus scientifique

Pierre Biron md, professeur honoraire, Université de Montréal

Recherche bio-médicale? La psychiatrie, ça vous dit quelquelchose? Pour avoir pendant plus de 35 ans côtoyé des « chercheurs » en psychologie et en psychiatrie, j’ai vu notamment certains utiliser des approches « concluantes » qui ont donné d’excellents résultats-améliorations avec des schizophrènes qui ne l’étaient absolument pas… J’ai vu aussi des psychologues refuser dans leurs recherches en cognitivo-comportemental les patients qui étaient vraiment malades et souffrant pour ne prendre que des cas légers pour prouver que cette approche étaient une panacée. Confier le problème des interactions entre psychotropes aux apothicaires? Un pharmacien ne contestera presque jamais la prescription d’un médecin, qu’il soit cardiologue ou psychiatre, puisque son intérêt numéro 1 est de vendre, qu’il soit notre « ami » ou non et un philantrope qui s’est enrichi sur le dos de ses employé(e)s payé(e)s au salaire minimum, S.V.P. On peut pavoiser, a posteriori, sans considérer l’historique dans son ensemble. Après mon infarctus, mon cardiologue m’a répondu que si j’avais des étourdissements à 60 ans, c’était normal et que je devais continuer à prendre mes hypotenseurs. Pour une fois, mon pharmacien a suggéré en aparté que ma décision d’avoir abandonné l’hypotenseur avait été judicieuse… En voulez-vous d’autres?…

Et rajoutons à cela les recherches bâclées comme celle sur les OGM dernièrement.

Plus les grands médias qui rapportent souvent mal l’information.

Oui, les scientifiques vont malheureusement perdre un peu de crédibilité dans le futur.

Tant que les chercheurs travailleront avec un couteau sur la gorge, ce genre de situation ne pourra que se multiplier.

Dans un éditorial de Science cette semaine, James S. Langer résume bien une situation qui s’applique tout autant en sciences biomédicales, et peut-être encore plus au Canada:

« In my area of condensed-matter and materials physics, the U.S.
National Science Foundation (NSF) can fund only about 10% of the individual-investigator proposals it receives. [The Department of
Energy (DOE) has similar difficulties.] Each proposal is sent to a
group of peer reviewers, who rank it on a scale ranging from “excellent” to “poor.” NSF then funds only those proposals that receive the uniformly highest reviews. One less-than-“excellent” review, no matter how misguided, is usually enough to doom a proposal. Any proposal that is truly innovative, interdisciplinary, or otherwise unusual is almost certain to be sent to at least one reviewer who will be less than enthusiastic about it. (…)

The U.S. system for funding research was designed 60 years ago to function well in times of growth. It is failing now, not because peer review is failing, but because the system as a whole is contracting. Much of today’s proposal pressure is caused by underfunded investigators who must compete for multiple grants to survive professionally. They do this under stress from promotion committees and with growing uncertainty about peer review. Such scientists have little time or incentive to be innovative.

What is to be done? The funding agencies, especially NSF and the DOE, must admit that it is not humanly possible to predict, with high accuracy, which research projects ultimately will have the most impact. Peer review, at best, can identify fundable proposals. When there are too many of these, as at present, the agencies must find other ways to decide which to support. That will be hard. »

(James S. Langer, Science, 12 oct. 2012)

@Yvan Dutil

Le couteau sur la gorge?
Comment pourraient-ils donc en être arrivés là?

La recherche est question de billets verts.

@Hélène qui demande « comment en est-on arrivé là »?
Réponse:

1) acceptation d’un nombre largement excessif d’étudiants gradués par les universités, des plus sérieuses aux moins sérieuses. Faut dire que les études graduées peuvent être un pactole pour les universités: des frais de scolarité payés pendant 5 ans alors que des cours ne sont suivis par l’étudiant que pendant 1 an: pendant les 4 autres années, il « donne » à l’université et paie pour « donner »! Son patron accepte de payer parce que cela est beaucoup plus rentable que de payer un assistant ou un associé de recherche qui gagnera 2 ou 3 fois plus et travaillera 20 heures de moins par semaine…

2) aucune connection entre la poche qui paie pour la construction d’instituts de recherche et la poche qui paie pour les subventions de recherche. Résultat: un nombre excessif de postes de chercheurs créés eu égard aux fonds de recherche disponibles. C’est un peu le syndrome du béton ou de la pépins: ce qui coute le moins cher, et est le plus visible, c’est la construction d’un édifice (comme c’est visible et pas cher, les fonds sont plus aisément trouvés, surtout que les fonds de construction n’engagent que pour 2 ou 3 ans!); ce qui coute le plus cher, et est le moins visible, c’est l’opération d’un édifice.

Je vous laisse maintenant connecter les points (connect the dots…)

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