Regardez-vous trop d’épisodes en rafale ?

La popularité des plateformes comme Tou.tv, illico, Netflix ou Crave s’explique en partie par leur abondance de contenu. Un expert donne six critères pour vous aider à déterminer si vous êtes accro au binge-watching.

Crédit: 10 000 Hours, Getty Images.

Mark Griffiths est directeur de l’International Gaming Research Unit et professeur spécialisé en matière de comportements addictifs à l’Université Nottingham Trent.

Le verbe « to binge-watch » (visionner compulsivement, ou en rafale) était en lice pour être élu mot de l’année du dictionnaire Oxford en 2013. Bien qu’il n’ait pas été retenu (c’est « selfie » qui a remporté la palme), cela a mis en évidence l’essor d’une activité populaire qui consiste à regarder d’un coup plusieurs épisodes d’une série télévisée.

De nos jours, des millions de personnes — dont moi — consomment régulièrement leurs séries préférées de cette manière, que la prolifération des services de lecture en continu a rendue facile. Comme on pouvait s’y attendre, les études montrent que, pendant le confinement dû à la COVID-19, beaucoup de gens ont consacré plus de temps que d’habitude au visionnement en rafale.

Mais cela peut-il devenir un problème ou une dépendance ? Et s’il vous est impossible d’arrêter, que pouvez-vous faire ?

Pour savoir si la situation est préoccupante, il ne suffit pas de considérer le nombre d’épisodes regardés (bien que la plupart des chercheurs s’accordent pour dire qu’il faut au moins deux épisodes consécutifs) ou la quantité d’heures passées devant la télévision ou l’écran d’ordinateur. Comme pour d’autres comportements qui entraînent une dépendance, il est plus important de déterminer si la compulsion a un effet négatif sur d’autres aspects de la vie de la personne concernée.

Mes nombreuses années de recherche sur les dépendances m’ont amené à dégager six éléments essentiels des comportements de dépendance. En ce qui concerne le visionnement en rafale, cela signifie que :

  1. Le visionnement d’émissions est devenu l’élément le plus important dans la vie de la personne (prépondérance).
  2. La personne fait du visionnement en rafale pour changer son humeur, c’est-à-dire pour se sentir mieux à court terme ou pour échapper temporairement à quelque chose de négatif dans sa vie (modification de l’humeur).
  3. Le visionnement excessif compromet des aspects majeurs de la vie de la personne, comme les relations, l’éducation ou le travail (conflit).
  4. Le nombre d’heures quotidiennes que la personne passe à regarder des émissions a augmenté de manière notable au fil du temps (tolérance).
  5. La personne éprouve des symptômes de sevrage psychologique ou physiologique si elle ne peut pas faire de visionnement en rafale (manque).
  6. Si la personne parvient à arrêter temporairement sa compulsion, lorsqu’elle reprend l’activité, elle retombe directement dans le cycle dans lequel elle se trouvait auparavant (rechute).

À mon avis, quiconque répond à ces six critères est réellement dépendant du visionnement en rafale. Si certaines de ces caractéristiques ne s’appliquent pas, on parlera d’un problème de visionnement compulsif, mais la personne ne sera pas classée comme dépendante, selon mon schéma.

Comme bien d’autres dépendances comportementales, telles que celles au sexe, au travail ou à l’exercice, la dépendance au visionnement n’est pas reconnue dans les manuels de psychiatrie. Nous ne disposons pas non plus d’estimations précises de sa prévalence. Mais la recherche sur ce phénomène progresse.

Coup d’œil sur les données

Dans la dernière étude publiée sur le sujet, une équipe de scientifiques polonais a interrogé 645 jeunes adultes, qui ont tous déclaré avoir regardé au moins deux épisodes d’une émission en une seule fois. Les chercheurs ont voulu comprendre certains des facteurs sous-jacents du visionnement compulsif problématique.

Les auteurs (qui ont fondé leur définition du visionnement en rafale problématique en partie sur mon modèle des éléments de la dépendance) ont utilisé un questionnaire qu’ils avaient élaboré dans une étude antérieure pour évaluer le visionnement compulsif chez les participants. Parmi les questions posées, citons : « À quelle fréquence négligez-vous vos obligations pour regarder des séries ? », « À quelle fréquence vous sentez-vous triste ou irrité lorsque vous ne pouvez pas regarder des séries télévisées ? » et « À quelle fréquence négligez-vous votre sommeil pour regarder des séries en rafale ? »

Les participants devaient donner des réponses sur une échelle allant de un (« jamais ») à six (« toujours »). Un résultat supérieur à un certain nombre de points était considéré comme une indication d’un problème de dépendance.

À l’aide d’autres barèmes, les chercheurs ont constaté que la difficulté à contrôler ses impulsions, le manque de préméditation (le mal à planifier et à évaluer les conséquences d’un comportement donné) ainsi que le fait de regarder des séries pour fuir et oublier ses soucis ou pour éviter de se sentir seul figurent parmi les prédicteurs les plus significatifs du visionnement en rafale à caractère problématique.

En utilisant les mêmes données, les scientifiques avaient montré dans une étude précédente que le visionnement compulsif est associé au syndrome anxiodépressif. Plus les symptômes d’anxiété et de dépression d’une personne sont importants, plus le visionnement en rafale est problématique chez elle.

D’autres études ont fait état de résultats semblables. L’une d’elles, qui portait sur des adultes à Taïwan, a révélé que le visionnement en rafale excessif est lié à la dépression, à l’anxiété sociale et à la solitude.

Une étude américaine a montré que ce comportement est associé à la dépression et à un attachement anxieux. La plupart des études connexes — comme celle-ci, réalisée au Portugal — ont également conclu que le visionnement excessif est souvent causé par un désir de fuite.

Pour ce qui est des traits de personnalité, la recherche a constaté que le visionnement compulsif problématique semble lié à une faible conscienciosité (avec une tendance à l’impulsivité, à la négligence et à la désorganisation) et à un important névrosisme (avec de l’anxiété et une tendance aux émotions négatives). Nous observons ce type d’associations dans les comportements de dépendance de manière plus générale.

Rompre la dépendance

Si vous souhaitez réduire l’enfilade, je vous suggère d’interrompre votre visionnement au milieu d’un épisode. Il est très difficile d’arrêter à la fin, car l’épisode se termine souvent avec du suspense.

Je vous conseille également de fixer des limites quotidiennes réalistes. Pour moi, c’est 2,5 heures si j’ai du travail le lendemain, ou jusqu’à 5 heures si je n’en ai pas. Et commencez à regarder la série pour vous récompenser seulement après avoir rempli toutes vos obligations professionnelles et sociales.

N’oubliez pas que la différence entre un enthousiasme sain et une dépendance est que le premier ajoute du sel à votre vie, alors que la seconde vous en détourne. Si vous avez l’impression que le visionnement en rafale est envahissant, vous devriez demander à votre médecin de vous orienter vers un psychologue clinicien. La plupart des dépendances sont des symptômes d’autres problèmes sous-jacents.

Cet article est republié à partir de La Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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