Reporter la deuxième dose, c’est risqué ?

Le Québec ne donnera pas la deuxième dose du vaccin contre la COVID-19 trois à quatre semaines après la première, comme le recommandent les fabricants. Pourquoi ? Et quels sont les risques de cette nouvelle stratégie ? Notre chef du bureau science et santé fait le point. 

Seringues : Yulia Reznikov / Getty Images, Flacon : Iryna Veklich / Getty Images

Fin décembre, le Québec a décidé de ne pas réserver au congélateur la moitié des doses obtenues dans le but de les injecter trois semaines plus tard aux personnes ayant reçu leur première dose, estimant que la cadence des livraisons serait suffisante pour que d’autres doses arrivent à temps pour ces gens.

Puis, quelques jours plus tard, le gouvernement québécois a annoncé vouloir reporter carrément cette seconde dose. Dans un avis rendu public le 31 décembre, le Comité d’immunisation du Québec (CIQ) a recommandé au gouvernement de donner pour l’instant une seule dose au plus grand nombre de gens possible.

Nous ne sommes pas seuls à suivre cette voie. Le Groupe consultatif stratégique d’experts sur la vaccination de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a annoncé cette semaine qu’administrer la seconde dose jusqu’à six semaines après la première représentait un risque moindre que ne pas immuniser au plus vite les gens fragiles là où les approvisionnements sont insuffisants. Plusieurs pays, tel le Danemark, ont décidé de suivre cette recommandation, plébiscitée aussi par d’autres experts des vaccins, comme le chercheur Gary Kobinger. Le Royaume-Uni, lui, a carrément décidé de reporter la seconde dose de trois mois.

Cette façon de gérer la vaccination va à l’encontre des recommandations des fabricants, qui préconisent une seconde dose après 21 jours pour le vaccin de Pfizer-BioNTech et de 28 jours pour le vaccin de Moderna, les deux approuvés pour l’instant au Canada. Les États-Unis, de leur côté, entendent respecter le calendrier des fabricants.

Jusqu’à récemment, on disait qu’une seule dose n’était pas suffisante pour garantir l’immunité. Alors, que s’est-il passé ? Panique ? Improvisation ? Danger ? Ces revirements donnent l’impression que nos dirigeants font un peu n’importe quoi ! Pourtant, cette décision se justifie, même si elle n’est pas dénuée de risques.

Voici donc, pas à pas, le raisonnement suivi par le CIQ, qui conseille le gouvernement sur toutes les stratégies à suivre en matière de vaccination. 

Les calculs

Accrochez-vous, vous verrez beaucoup de chiffres dans les prochains paragraphes !

Au Québec, six groupes ont été identifiés comme prioritaires pour être immunisés. Ces personnes présentent plus de facteurs de risque que la population générale et sont surreprésentées dans les statistiques de cas de COVID-19, d’hospitalisation et de mortalité.

Il s’agit, dans l’ordre, des 40 000 résidants des CHSLD, des 325 000 travailleurs de la santé, des 136 000 personnes vivant dans les résidences privées pour aînés (RPA), des 46 000 habitants des communautés éloignées et isolées, des 418 000 aînés de 80 ans et plus vivant hors CHSLD ou RPA, et des 768 000 septuagénaires vivant hors CHSLD et RPA.

Au total, cela représente 1,733 million de personnes à vacciner au plus vite.

En supposant que 85 % de ces personnes acceptent le vaccin, il faudrait donc près de trois millions de doses pour qu’elles en reçoivent chacune deux.

Le comité estime que, d’ici la fin mars, environ 1,3 million de doses seront disponibles au Québec, si aucune mauvaise surprise ne survient dans les rares usines qui produisent les vaccins de Moderna et de Pfizer.

À la suite de la publication du résultat de l’essai clinique de phase 3 de Pfizer, en décembre, et de la divulgation de données supplémentaires fournies par Pfizer à la Food and Drug Administration américaine (FDA), le Comité d’immunisation du Québec a pu examiner les données détaillées d’efficacité du vaccin au fil des semaines après chaque dose. Jusque-là, seules les données globales après la première dose, puis après la seconde étaient accessibles. 

Dans cet essai, 21 669 personnes ont reçu le vaccin, et 21 686 ont reçu le placébo. Entre la première dose et la seconde, 39 personnes ont attrapé la COVID dans le groupe vacciné, et 82 dans le groupe non vacciné, ce qui donne une efficacité de 52,4 %. Ce chiffre indique qu’avant la seconde dose, on a encore, en gros, une chance sur deux d’être protégé contre le virus.

Mais quand on regarde la variation de l’efficacité semaine après semaine, c’est un tout autre portrait qui ressort. 

Une semaine après la première dose, le vaccin ne procure quasiment aucun avantage par rapport au placébo : 21 personnes du groupe vacciné ont contracté la COVID dans les sept jours suivant cette première injection, et 25 dans le groupe placébo.

Autour du 12e jour, la défense immunitaire déclenchée par cette première dose commence à porter ses fruits, et le nombre de cas augmente plus vite dans le groupe placébo.

Deux semaines après la première dose, 37 personnes du groupe vacciné ont eu la COVID, contre 55 dans le groupe placébo. Puis, entre la deuxième et la troisième semaine, deux autres personnes ont attrapé la COVID dans le groupe vacciné, contre 27 de plus dans le groupe placébo.

Tout cela indique que, deux semaines après la première dose, l’efficacité du vaccin grimpe à 92,3 %.

Dans l’essai, la seconde dose a été donnée trois semaines après la première à la majorité des participants. Une semaine après cette seconde injection, l’efficacité du vaccin a monté à 94,8 % : à partir de ce moment-là, et au cours des 12 semaines suivantes, seulement 9 personnes ont attrapé la COVID parmi celles vaccinées, contre 172 parmi celles qui avaient reçu le placébo. 

La société Moderna a fourni des données détaillées semblables dans ce document rendu public par la FDA. 

Le résultat

Ces analyses montrent que l’efficacité du vaccin à partir de deux semaines après la première dose est presque identique à celle obtenue une semaine après la seconde dose : plus de 9 personnes sur 10 sont protégées contre le virus. Par contre, les données scientifiques ne permettent pas de savoir combien de temps cette immunité se maintient après une seule dose, puisque, lors des essais, presque toutes les secondes doses ont été administrées.

Des indices laissent penser que l’immunité acquise après une seule dose pourrait durer au moins quelques semaines. Une étude publiée dans la revue Nature en décembre montre notamment que chez les macaques rhésus, dont le système immunitaire réagit comme celui des humains, une faible dose d’anticorps neutralisants du type de ceux produits après l’injection initiale suffit à empêcher l’infection par le SRAS-CoV-2. Par ailleurs, avec plusieurs autres vaccins à deux doses, notamment contre la rougeole, la rubéole, les oreillons et la varicelle, la forte immunité acquise dès la première dose persiste pendant plusieurs mois.

La seconde dose favorise assurément l’obtention d’une réponse immunitaire complète susceptible de mieux protéger les personnes vaccinées à long terme, même si on ignore pour l’instant combien de temps cette protection va durer dans le cas de la COVID, faute de recul suffisant. 

Le Comité d’immunisation du Québec recommande qu’on mette sur pied un suivi de l’immunité des personnes vaccinées avec une seule dose. On ne sait pas encore quelle forme prendra ce suivi, mais comme plusieurs pays adoptent la même stratégie, on peut supposer qu’on disposera rapidement d’assez de données pour être en mesure d’estimer au bout de combien de temps une seconde dose s’avère nécessaire.

Les risques

Tous les experts s’entendent sur le fait qu’il y a très peu de risques que l’immunité conférée par une seule dose disparaisse brutalement. Mais certains, comme le professeur Alain Lamarre, spécialiste des vaccins à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), craignent qu’une immunité partielle augmente les possibilités de mutation du virus, ce qui lui permettrait peu à peu de s’adapter au vaccin. « Parmi les personnes vaccinées avec une seule dose, certaines vont quand même attraper la COVID, puisque l’immunité n’est pas de 100 %. Quand elles passeront le test diagnostic, il faudra garder leur échantillon et séquencer le matériel génétique du virus pour vérifier qu’il n’a pas de mutation qui indiquerait qu’il commence à résister au vaccin », dit-il.

Le chercheur voit un autre risque insidieux dans cette stratégie : en brouillant les cartes avec des calendriers vaccinaux différents, il va devenir plus difficile de suivre la réelle efficacité des vaccins. Cependant, il est fréquemment arrivé dans l’histoire des vaccins que des calendriers autres que ceux proposés par les fabricants soient adoptés. Souvent, par prudence, voire pour des raisons commerciales, les fabricants préfèrent « blinder » leur proposition avec des doses qui, par la suite, sont revues à la baisse. C’est un peu comme la recette d’un grand chef qu’on peut adapter à son goût sans risquer pour autant la catastrophe ! La même logique a d’ailleurs amené le chercheur américain Moncef Slaoui, qui pilote l’opération de vaccination Warp Speed aux États-Unis, à proposer qu’on administre le vaccin de Moderna par demi-doses plutôt que d’injecter les doses entières prévues au protocole. 

Mais sa recette n’a pas plu au Dr Anthony Fauci, le directeur de l’Institut national des allergies et maladies infectieuses, qui a déclaré que les États-Unis s’en tiendraient pour l’instant au calendrier des fabricants. 

Comme l’explique Kate O’Brien, professeure à l’Université Johns Hopkins et membre du comité de l’OMS qui s’est penché sur cette question, chaque pays doit prendre sa propre décision en se basant sur la circulation du virus dans sa population, sa capacité à traiter les malades et les approvisionnements attendus.

À l’instar d’autres chercheurs, Alain Lamarre s’inquiète surtout du drôle de message que cette stratégie envoie aux gens. « Il faut justifier très clairement cette décision, sinon beaucoup vont prendre peur, ou à l’inverse pourraient bouder la seconde dose s’ils croient qu’une seule les protège assez », estime-t-il.

Parce que la science est compliquée et que ceux qui la comprennent ne trouvent pas toujours les bons mots pour l’expliquer, le message risque effectivement de passer de travers. Mais pour cette décision comme pour bien d’autres, Québec doit miser sur l’intelligence de la population et faire plus d’efforts pour communiquer efficacement.

Le gouvernement doit aussi respecter ses engagements : tout faux pas dans la mise en œuvre de cette campagne de vaccination peut peser très lourd dans la balance de l’opinion publique. Or, le meilleur des vaccins ne vaut rien si personne n’en veut.

Déjà, une douzaine de résidants du CHSLD Maimonides ont mis le gouvernement du Québec en demeure parce qu’ils n’ont pas reçu la seconde dose du vaccin à la date à laquelle elle leur avait été promise. Leur demande doit être entendue, car ils n’ont pas consenti à recevoir une seule dose, pas plus que tous les gens qui ont été vaccinés jusqu’à présent. Le respect du consentement est un élément fondamental en santé et devrait primer toute autre considération.

À garder en tête

Ni la vaccination à une seule dose ni le statu quo ne sont sans risques. Au jour d’aujourd’hui, la première option semble à même d’éviter plus d’hospitalisations et de décès, même si ce n’est pas garanti. Peut-être que ce ne sera plus vrai d’ici un temps, quand les connaissances auront progressé et qu’on verra comment se déroulent la campagne de vaccination et le suivi de l’efficacité d’une seule dose. Peut-être qu’on devra alors repasser à deux doses, ou que surgira une autre option plus pertinente.

Au final, la décision est à la fois éthique — peut-on rejeter une option qui semble meilleure même si elle est incertaine ? — et politique, puisqu’il revient au gouvernement de trancher.

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Excellente analyse. Très éclairante. Merci de nous informer avec un propos à la fois scientifique et très facilement compréhensible!

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Merci de cette longue analyse qui nous permet de bien comprendre les risques potentiels de retarder la deuxième dose du vaccin, mais qui nous permet aussi de comprendre l’urgence de donner une première dose au plus grand nombre possible de personnes à risque élevé de développer la Covid.

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Bravo Madame Borde! Bravo aussi au “Comité d’immunisation du Québec”! Très instructive analyse qui illustre la prise de décision en contexte incertain. Cela est particulièrement utile quand on se butte à des situations nouvelles. On procède par itérations «informées» et on apprend à la fois de ses erreurs et de ses bons coups. À chaque étape, la prise de décision est guidée par la science existante et les nouvelles données acquises.

Cette démarche scientifique s’appuie sur un raisonnement de type bayésien (du fameux théorème de Bayes / Laplace) qui renforce ou diminue la confiance en une hypothèse à mesure que les preuves s’accumulent en faveur de l’hypothèse ou la contredisent. Ceci permet l’intégration des risques et des hypothèses contraires comme celle apportée par le professeur Lamarre. On lui attribue une «plausibilité», on soupèse et on avance en gardant un oeil sur de nouvelles données qui pourraient nous faire changer d’idée.

Il faut comprendre que la science n’est pas une promesse d’infaillibilité et surtout pas du premier coup. En science comme dans tout autre domaine la perfection n’existe pas. La science n’est pas bâtie sur la perfection mais sur l’erreur et le doute sans cesse corrigés et révisés. Les connaissances scientifiques sont par essence incertaines. Par exemple, rien ne nous garantit l’immuabilité des lois physiques sinon l’habitude. La Terre continuera très probablement de tourner demain et les corps de tomber en chute libre. Aussi, les mesures expérimentales sont toujours entachées d’erreurs.

Cette incertitude est normale en science et avec le temps et l’effort de scientifiques plus intelligents que vous et moi, les études s’affinent et les résultats se font plus précis. Oui, la science est inexacte mais c’est tout ce que nous avons pour comprendre le monde et prévenir le pire… Il m’apparaît important que les gens intègrent la compréhension de ce processus à leur culture générale.

Scientifiquement vôtre!

Claude COULOMBE

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Très bon commentaire de votre part.
Ce qui m’attriste est que le gouvernement Legault et le Dr Arruda n’ont jamais consulté l’Australie occidentale.
Pourtant c’est l’endroit le plus sécuritaire au monde vis à vis la covid19.
Voir mon commentaire détaillé si vous êtes intéressé.
Félicitations pour votre commentaire

Ceux qui auront reçu un premier vaccin se croiront invulnérables et feront des dégâts dans leur entourage. L’attente mènera possiblement à ce qu’un troisième vaccin soit nécessaire. Et il y aura risque de mutations. On ne s’en sortira jamais. Pourquoi les politiciens se mêlent de décisions qui devraient venir avant tout des scientifiques?

On va donner des contraventions à des personnes qui marchent seule avant de dormir. Les bars, les cinémas, les restaurants sont fermés de toute façon. On devrait plutôt serrer la vis aux communautés qui vivent à part et marchent ensemble 3 hommes 2 femmes et 6 enfants, pas nécessairement de la même famille, sans masques évidemment. Est-ce qu’on a peur du mot racisme? au risque de nos vies.

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L’efficacité de la vaccination à une dose est assez bien établie pour les vaccins de Pfizer et de Moderna, à partir de leurs données publiées.

Par contre, il ne faudrait pas faire la même chose avec le vaccin d’Astra Zeneca dont l’efficacité ne semble être que de 70% après deux doses.

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Merci beaucoup pour votre excellente analyse détaillée.

Tout cela ne serait pas nécessaire si le Dr Arruda et le gouvernement du Québec et le fédéral géraient bien la crise.

J’habite maintenant à Perth Australie occidentale.
Nous avons aucun cas de transmission de la covid19 dans la communauté depuis 275 jours.
On a aucun confinement, aucun besoin de masques ou de vaccin. Il y a aucune restriction pour les résidents.
Comment expliquer ce succès phénoménal?
Le gouvernement de l’état d’Australie occidentale avait mis des mesures très draconiennes dès le début en février l’an dernier.
Confinement total… vraiment total.
Toutes les frontières fermées.
Cela a duré environ 6 semaines jusqu’à Pâques.

Depuis Pâques on est libre comme l’air à l’intérieur de l’état d’Australie occidentale.
Les voyageurs doivent aller en quarantaine dans les hôtels.
S’il y a un bris des directives de quarantaine, ce n’est pas une amende… c’est la prison.
6 personnes ont passé entre 4 et 7 semaines en prison.
Le message a passé.

Comme boni, le gouvernement de l’état a annoncé un surplus budgétaire pour l’année 2020.

C’est vraiment tragique que le Dr Arruda et le gouvernement Legault n’a jamais consulté l’Australie occidentale pour s’enquérir des pratiques qui ont fait de Perth et l’Australie occidentale l’endroit le plus sécuritaire au monde.
C’est à rien y comprendre.

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Brillant, simple et effectif! Tout cela dans un pays démocratique.
Pouvez-vous partager un hyperlien vers un document (en anglais je suppose) qui explique les mesures et des résultats obtenus.
Merci de partager cette information.
Claude COULOMBE