Retarder la retraite pour éviter l’alzheimer ??

Une étude britannique a démontré que les personnes qui arrêtent de travailler plus tard éviteraient plus longtemps le déclenchement de la maladie d’Alzheimer, rapportaient de nombreux médias la semaine dernière (ici, et encore , par exemple).

Ne retardez surtout pas votre départ à la retraite sur cette base-là !

C’est exactement le genre d’étude que je déteste voir relatée dans les nouvelles où, de raccourci en demi-vérité, on finit par déformer complètement des résultats scientifiques pour donner naissance à des mythes qui n’ont aucun fondement. C’est n’importe quoi ! Je serais d’ailleurs prête à parier que la plupart des journalistes qui ont écrit ces nouvelles n’ont pas lu le compte-rendu scientifique de l’étude, se basant uniquement sur le communiqué de presse émis par le King’s College, l’université anglaise où travaillent les auteurs de l’étude, et le Alzheimer’s Research Trust, l’organisme de charité qui l’a financée.

Ces deux organismes insistent-ils autant qu’ils le devraient sur les limites d’une étude qu’ils ont pour mandat de promouvoir ? Dans le cas présent, mettons qu’ils ont « beurré épais » sur un sujet potentiellement très médiatique, à partir d’ une étude imparfaite et très exploratoire.

J’ai soumis la publication scientifique des chercheurs (qu’on peut lire dans sa version intégrale en pdf ici) à Danielle Laurin, professeure au Centre d’excellence sur le vieillissement de Québec, affilié à l’Université Laval. Selon cette épidémiologiste et spécialiste de l’alzheimer, l’étude présente plusieurs lacunes majeures qui invalident ses conclusions. Voici son analyse :

La principale lacune de cette étude tient au fait que la sélection des sujets est basée sur un échantillon de patients qui étaient référés par leur médecin dans le cadre d’une étude génétique.  Ces patients ne sont pas représentatifs de la population générale, ce qui empêche la généralisation des résultats qu’ils ont observés.

J’admets que les auteurs discutent de cette limite et reconnaissent que leur échantillon n’est pas idéal. Lorsque l’on regarde les caractéristiques de base de leur échantillon (tableau 1), il y aurait près de 54 % de leur échantillon avec un allèle 4. Ces personnes sont en partant plus à risque de maladies cardiovasculaires et de démence. Habituellement, on rencontre des prévalences variant entre 20 et 30 %. Les analyses statistiques sont élaborées mais sensées – on sent une forte expertise statistique parmi les chercheurs.

Les auteurs n’ont pas observé de résultat significatif sur l’impact de l’éducation, ce qui est très surprenant. Plusieurs études de grande envergure, basées sur des devis prospectifs et rigoureux, ont rapporté une association entre une scolarité élevée et un risque diminué de démence et de maladie d’Alzheimer. L’absence de cet effet si clairement démontré dans la littérature me fait par conséquent douter de la validité du résultat observé sur l’âge à la retraite. Plusieurs variables confondantes, c’est-à-dire pouvant interférer dans la relation entre l’âge à la retraite et la maladie d’Alzheimer, n’ont pas été prises en compte dans l’analyse, telles que la comorbidité, l’activité physique, les loisirs, etc.

Somme toute, il s’agit d’un article réalisé par des chercheurs d’expérience, bien discuté car ils reconnaissent à plusieurs reprises les failles de leur analyse. L’article suggère une hypothèse attrayante pour le lecteur, soit celle que demeurer actif dans un emploi tard dans la vie permet de retarder le début de la démence. Mais la démonstration reste à faire.

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Ce genre de « journalisme » me met en furie!

Pourquoi les médias ne poussent pas un peu plus loin l’analyse quand il est question de nouvelle scientifique? Pour la politique, l’économie ou la culture, les journalistes posent des questions difficiles, vont au-delà du communiqué de presse et tentent d’éviter qu’on leur donne la proverbiale « cassette ». Pourquoi en sciences ce ne serait pas la même chose? Vous êtes l’une des seules à le faire!

Cela dit, on voit que le marketing est devenu très important en sciences, parfois au grand dam des scientifiques. Les départements de communications des universités et des hôpitaux raffolent de ce genre d’études, et parfois les scientifiques sont rarement consultés sur le libellé du communiqué de presse. Bref on a des gens qui n’y connaissent rien qui écrivent un « résumé » à des fins promotionnelles, qui est repris par les médias, qui eux ne font pas l’effort de faire les vérifications d’usage comme tout bon journaliste devrait pourtant le faire. On se retrouve parfois avec des scientifiques qui voient leur étude complètement dénaturée par des gens de leur propre institution!

Pour tout vous dire, c’est franchement décourageant.

J’ai lu plusieurs études suggérant que conserver une activité intellectuelle retarde la maladie d’Alzheimer; ou qu’avoir une forte scolarité permet de décrocher un emploi intellectuel et retarde la maladie. Alors effectivement travailler plus longtemps peut retarder aussi la maladie. Mais c’est un raccourci qui suppose que les gens ont tous un travail intellectuel et qu’ils n’ont aucune activité intellectuelle ou sont incapables d’en avoir (lecture, mots croisés, échecs…) en dehors de leur emploi.

Malheureusement pour cette étude, presque tous les gens que je connais qui font de l’Alzheimer ont toujours été très actifs intellectuellement.

Pis encore, parmi eux, ce sont les plus actifs qui ont progressé le plus rapidement.

Une personne proche travaille avec des gens qui souffrent d’Alzheimer. Dans son milieu on dit que l’activité intellectuelle retarde la maladie, mais personne dans son entourage ne peut témoigner de résultats perceptibles.