Revenue de très loin

Les médecins d’urgence revoient rarement ceux qu’ils soignent jour après jour. Mais qu’arrive-t-il quand une patiente revient à l’urgence, afin de remercier ceux et celles qui se sont occupés d’elle ? C’est le cas de Sylvie. Un récit du docteur Alain Vadeboncœur.

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Photo : Getty Images

Je sors de la salle de choc pour aller me chercher un café. Dans le couloir, une femme souriante s’approche lentement de mon amie médecin, qui discute avec le cardiologue de l’urgence.

Blogue_mort«Bonjour, docteur. Vous me reconnaissez ?»

Louise-Isabelle se retourne, observant un moment la femme dans la quarantaine, immobilisée à quelques pas d’elle, pendant que je les rejoins discrètement.

«Vous… Oh ! Vous êtes…»

La femme ne lui laisse pas le temps de terminer sa phrase et confirme d’un hochement de tête. D’un seul mouvement, Louise-Isabelle la prend dans ses bras ; cela dure quelques instants. Puis, se reculant, elle ne lui lâche pas les mains.

«Ça me fait vraiment plaisir de vous voir, Sylvie.
– Moi aussi, vous savez. Vous étiez absente lundi, alors c’est le docteur Vadeboncœur qui m’a dit de revenir aujourd’hui.»

Elle me fait un clin d’œil, puis la conversation se poursuit.

«On parlait de vous, tout à l’heure. Comment ça va ?
– Vraiment mieux. Mon pied est presque guéri, le moral est bon, je m’entraîne même deux fois par semaine…»

Elle participe en effet au programme de réhabilitation offert, durant trois mois, aux patients de l’Institut au Centre Épic.

«Les autres femmes sont capables d’aller beaucoup plus loin. Pour moi, c’est difficile, j’ai encore de la misère. Je pense que je me rendrai pas au maximum, ça se termine bientôt…»

Le cardiologue la regarde en souriant :

– Je pense qu’on va pouvoir prolonger ça.

J’observe encore un moment ces retrouvailles émouvantes, puis Sylvie se retourne vers moi.

«Est-ce que le directeur est là ? Mon mari m’a dit qu’il a vraiment travaillé fort pour me sortir de là.»

Emmery Rondahl, « The Doctor's Orders, oil on canvas » (1882). Œuvre sélectionnée par Ianik Marcil.
Emmery Rondahl, The Doctor’s Orders (1882). Œuvre sélectionnée par Ianik Marcil.

Je les laisse conclure, puis je l’entraîne alors dans les couloirs, jusqu’au bureau du directeur de l’Institut, qui est aussi cardiologue.

Elle me suit d’un pas alerte. Il est justement près de la porte de son bureau.

«Il faut vraiment que je vous présente quelqu’un.
– Maintenant ?
– Ça va prendre cinq minutes.»

Il nous fait entrer dans son bureau. La patiente est un peu intimidée.

«Vous me reconnaissez peut-être pas ?
– Je vous présente Sylvie. C’est un peu… On pourrait dire que c’est la raison d’être de notre hôpital.»

Il m’interroge toujours du regard.

«C’est moi qui étais à terre, à l’urgence, en juin.»

Soudain, il comprend.

– C’est incroyable… On vient de parler de vous ! Madame…
– Sylvie.»

Troublé, le cardiologue cherche ses mots.

« Vous ne pouvez pas imaginer combien ça me touche. Vous n’avez… aucune idée. C’était vraiment… Vous savez, les gens ont travaillé fort, parce qu’on voyait… On savait qu’il y avait de l’espoir.
–  Mon mari m’a dit que vous étiez à terre ; vous m’avez fait le massage cardiaque avec les autres.»

Il a tout vu, durant sa longue carrière de cardiologue, mais je peux témoigner qu’il a les yeux brouillés devant cette patiente revenue de très loin.

«Vous savez, j’ai rarement vu quelqu’un qui est passé par tout ce que vous avez traversé, puis qui s’en est sorti comme vous.
– Je suis encore fatiguée, mais j’ai pas de séquelles, pas de perte de mémoire, rien.»

Sylvie, la gentille femme venue ce matin à l’hôpital, c’est la miraculée d’Hochelaga, dont je vous ai raconté l’étonnante histoire, il y a quelques semaines. Elle était de retour pour remercier ceux qui avaient pris soin d’elle.

Je vous résume : amenée en catastrophe par son mari, un samedi matin, elle est tombée comme une masse en entrant à l’urgence. Arrêt cardiaque ! Elle n’aurait pas dû survivre. Mais les circonstances ont joué pour elle.

Toute l’équipe a travaillé d’arrache-pied, durant un arrêt cardiaque prolongé d’une heure et vingt minutes. La circulation extra-corporelle ECMO a été utilisée à l’urgence pour la première fois. La perfusionniste, qui est essentielle pour utiliser l’appareil, passait par hasard ce matin-là. La résidente de chirurgie a posé les énormes cathéters requis en quelques minutes.

Toujours inconsciente, Sylvie a ensuite été transportée en hémodynamie, où l’artère ayant causé l’infarctus massif a été débloquée. Après quelques journées houleuses aux soins intensifs, elle a repris conscience. Et n’en gardait aucune séquelle. Un petit miracle.

« Mon mari m’a tout raconté. Vous, l’urgentologue, les autres médecins, les infirmières, la perfusionniste, la résidente qui a posé les tubes…
– Elle a fait ça d’une main de maître, la résidente. J’avais mis les gants pour l’assister. En fait, toute l’équipe s’est donnée à fond.
– Et quand vous avez dit à mon mari de rester fort…
– J’ai dit ça, moi ?
– Oui, ça l’a aidé. Il ne croyait pas… que je m’en sortirais.»

Le cardiologue reste pensif, un moment.

«Vous faites attention à vous ?
– C’est comme si j’avais une nouvelle vie.»

Il lui sourit de nouveau.

Je dois quitter pour retourner à l’urgence, parce que c’est une journée occupée. Mais prendre ces quelques minutes valait la peine. Après tout, c’est ce qui donne tout son sens à notre métier parfois un peu difficile.

*

Pour jaser de la mort et de la vie, venez me rencontrer au Salon du livre de Montréal!

 

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, où il enseigne, il participe aussi à des recherches sur le système de santé. Auteur, il a publié Privé de soins en 2012 et Les acteurs ne savent pas mourir en 2014. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter :@Vadeboncoeur_Al.

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6 commentaires
Les commentaires sont fermés.

Dr vadeboncoeur……nom prédestiné….ai entendu encore cette semaine l,interb=vention à la radio…quel être humain vous êtes!!!!! pi avec Loulou Rivard…belle gang…

Dr Vadeboncoeur,
Il est toujours enrichissant de vous lire Dr.
Vous portez vraiment bien votre nom!!
On sent très bien que vous avez un coeur d’or.
Vous savez, vous faîtes beaucoup plus de bien que vous ne le pensez aux personnes qui, comme moi, vous lient régulièrement.
Merci.

merci d’avoir pris le temps de rédiger cette note de gratitude. Oui les feedback sont importants dans la motivation, que dis-je dans l’inspiration au boulot; voir dans l’ensemble de nos vies.
Après tout, nous sommes des êtres psychosomatiques et l’interaction de nos diverses composantes (raison-sensations-émotions) font de nous des merveilles pour peu qu’on accepte de se laisser toucher.. pas toujours facile pour des performants.
Encore une fois merci

Cette personne doit la vie à toute l’équipe. Cependant, il y a des gens qui retournent remercier l’équipe à l’urgence pour des problèmes moins graves et tout aussi urgents. Un merci, une carte ou tout autre geste de gratitude, c’est peu pour le patient et beaucoup pour l’équipe qui l’a soulagé. Merci beaucoup.

Bonjour Dr Vadeboncoeur,

Très belle et incroyable histoire. Saisissant comme situation et quand tout va dans le bon sens…

Pouvons-nous travailler en amont et en sauver d’autres? 😉

Particulièrement interpellée par cet article lu hier:

http://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-affaires-criminelles/faits-divers/201411/26/01-4822661-suicide-dune-residente-du-chum-ses-etudes-en-medecine-lont-tuee.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_les-plus-populaires-actualites_section_ECRAN2POS1

Et au hasard d’une recherche le même jour:

http://www.medscape.com/viewarticle/834434

Je crois que vous feriez de ce sujet délicat, un écrit avec des retombées plus que positives.

Au plaisir de vous lire longtemps,

Sophie Bouchard