Revoir notre image de la science

Suivre en direct les progrès de la science en a dérouté plus d’un depuis le début de la pandémie. C’est que derrière les percées annoncées en grande pompe, il y a un processus méconnu, compliqué et surtout très humain. 

Unitonevector / Getty Images / Montage L'actualité

La pandémie a permis à la science d’occuper le devant de la scène médiatique, pour une rare fois. Dès le début de l’année 2020, les élus et les médias se sont vite tournés vers les « experts » pour savoir quoi penser et surtout quoi faire face à ce nouveau virus qui a pris les réseaux de la santé au dépourvu. 

Les chercheurs, les communicateurs scientifiques et autres amateurs de science se sont réjouis de cette soudaine visibilité enfin accordée à la recherche. La situation d’urgence et même de panique créée par le SRAS-CoV-2 a cependant amené les médias à suivre en temps réel l’avancée ou la stagnation des recherches, les élus et les citoyens réclamant à grands cris des médicaments ou des vaccins pour enrayer rapidement une hécatombe dont on n’avait plus vraiment l’expérience depuis des décennies. 

Cet éclairage a ainsi rendu visible la « science en action », ou la « recherche en action », un processus très déstabilisant pour un public qui n’est pas familier avec les réalités du monde de la recherche scientifique.

De l’idéal à la réalité

Rappelons d’abord le processus de production des connaissances scientifiques. Munies de subventions, d’instruments de pointe et d’assistants de recherche, des équipes de chercheurs conçoivent des expériences pour tester des hypothèses et ainsi mieux comprendre le comportement des objets qu’elles étudient. Si tout va bien, elles font une découverte et présentent à une revue scientifique reconnue, plusieurs mois ou même plusieurs années plus tard, un article qui explique leurs expériences et leurs résultats. 

Avant de le publier, la revue le fait relire par des évaluateurs indépendants. Critiques et eux-mêmes experts dans le domaine, ils se fondent sur l’état actuel des connaissances et des techniques pour confirmer (ou non) que les résultats sont plausibles. Ces évaluateurs peuvent refuser la publication ou demander des précisions aux chercheurs. Ensuite, la revue pourra publier une version améliorée de l’article proposé, grâce aux commentaires des évaluateurs qui sont habituellement anonymes, pour ne pas que la peur de représailles limite leurs critiques.

En temps normal, les médias se penchent peu sur ce processus. Ils se contentent souvent de faire écho aux résultats finaux, annonçant alors la bonne nouvelle : l’ajout au capital scientifique de l’humanité d’une connaissance robuste qui a résisté aux critiques rationnelles de la communauté scientifique. 

Depuis le début de la pandémie, les citoyens ont eu accès, par le truchement des médias, au processus en temps réel de production du savoir biomédical, qui est loin d’être un long fleuve tranquille. Ils ont découvert que les chercheurs se contredisent, sont souvent en désaccord, changent d’avis après six mois et au mieux disent ne pas savoir. Mais c’est normal ! Par essence, la recherche se confronte à l’inconnu.

Le SRAS-CoV-2 étant nouveau, il fallait d’abord découvrir ses propriétés et le caractériser précisément pour ensuite tenter de trouver une façon de bloquer sa reproduction dans les cellules humaines ou de stimuler la production d’une armée d’anticorps pouvant le combattre. Au début, la seule manière d’avancer pour les chercheurs est de procéder par analogie sur la base des connaissances déjà acquises. Ils se sont dit, par exemple, que le nouveau virus étant de la famille des coronavirus, il devrait se comporter, en gros, comme eux. Belle hypothèse, mais qu’il fallait vérifier ! Or, cela prend du temps et des surprises peuvent survenir. Au tout début de la pandémie, certains chercheurs ont ainsi cru que la COVID-19 serait essentiellement une « grippette ». Ils se sont trompés, mais cela n’a rien de scandaleux : c’est la science en action et donc non encore stabilisée et sanctionnée. C’est seulement en observant les effets du nouveau virus au fil du temps qu’on apprend.

Les citoyens ont également découvert que la science est moins rose et plus humaine que ce à quoi ils s’attendaient. Dans le monde de la recherche, on trouve beaucoup de chercheurs parfaitement honnêtes, mais aussi de gros égos qui, stimulés par leur soudaine notoriété médiatique, pensent avoir raison contre tous. C’est le syndrome du « Galilée incompris ». Or, il ne suffit pas que le Dr Didier Raoult, par exemple, affirme dans des publications savantes et dans les médias que l’hydroxychloroquine est un remède miracle contre la COVID pour que ce soit un fait. Il faut également que ce soit corroboré par d’autres études indépendantes et ainsi confirmé hors de tout doute raisonnable. On peut comprendre la réaction outrée d’un chercheur qui voit ses affirmations contredites par d’autres scientifiques, mais ce sont bien ces analyses indépendantes qui assurent la robustesse d’un résultat. Cela prend du temps, durant lequel le virus continue de se propager, mais c’est ainsi que la science avance. Aller trop vite, « tourner les coins ronds », comme on dit, risque de multiplier les erreurs, qui peuvent avoir de nombreux effets néfastes sur la santé des gens.

Quand on regarde la science de loin, on suppose que les responsables des revues, les évaluateurs anonymes et les auteurs des articles sont tous honnêtes, impartiaux et ont à cœur la production de connaissances vérifiées, confirmées et donc objectives, pour le plus grand bien de l’humanité. Mais la perfection n’est pas de ce monde.

La pandémie a fait connaître le phénomène des « prépublications », ces études rendues publiques avant qu’elles aient été validées par un comité d’évaluateurs, que des médias ont souvent rapportées sans précaution. Mais il arrive aussi que les revues savantes les plus prestigieuses, censées publier des résultats scientifiques vérifiés en détail par d’autres chercheurs qualifiés, cherchent le scoop et divulguent trop vite des résultats bâclés et parfois même totalement inventés, qu’elles sont alors forcées de rétracter. 

C’est arrivé en juin 2020 à la revue The Lancet, qui avait publié le mois précédent une grande étude concluant que l’hydroxychloroquine n’était pas bénéfique aux malades de la COVID hospitalisés et pouvait même être néfaste. Le problème, c’est que cette étude était basée sur des données qu’une société privée, détenue par le quatrième auteur de l’étude, disait avoir recueillies dans des hôpitaux un peu partout dans le monde. Celles-ci étaient très surprenantes, et l’étude a aussitôt été critiquée dans les médias par d’autres chercheurs. On a alors appris que les évaluateurs de la revue n’avaient jamais pu vérifier les données, puisque la société privée avait refusé de les fournir. « Nous ne pouvons plus nous porter garants de la véracité des sources des données primaires », ont écrit les trois premiers auteurs de la publication au Lancet, qui a dû se résoudre à retirer l’étude qu’il n’aurait jamais dû accepter. 

La science carbure aussi à la promesse et à l’argent. Par exemple, les promoteurs d’une approche scientifique particulière vont insister sur le fait qu’ils sont convaincus d’être sur la bonne voie et que les recherches des « compétiteurs » sont moins plausibles ou plus risquées. De même, pour s’assurer que les millions de dollars nécessaires pour faire tourner les laboratoires continuent d’affluer, les chercheurs insistent souvent sur le fait qu’ils ont des résultats « intéressants » ou « prometteurs » à la phase initiale des essais, espérant ainsi pouvoir passer à l’étape suivante, plus coûteuse car il faut enrôler davantage de patients sur lesquels on testera un vaccin ou un médicament pour vérifier son efficacité.

Dans la recherche biomédicale, on trouve aussi des sociétés pharmaceutiques qui annoncent à l’avance qu’elles sont « sur le point de produire un vaccin », faisant ainsi mousser — pour un temps du moins — leur valeur boursière. De plus, certains chercheurs universitaires, censés être neutres et objectifs, ont des liens étroits avec les firmes dont ils vantent les remèdes. Les subventions qu’ils ont obtenues pour réaliser leurs recherches, payées en partie par l’ensemble de la population par l’intermédiaire des gouvernements, se retrouvent en fin de compte transformées en brevets, ce qui fait que les profits sont privatisés par le jeu de la propriété intellectuelle.

Les chercheurs universitaires peuvent difficilement ne pas travailler de concert avec les sociétés pharmaceutiques, les seules à même de produire à grande échelle les vaccins que la recherche publique contribue à mettre au point. Et cela engendre forcément de possibles conflits d’intérêts, qu’il faut gérer et non nier.

Enfin, la recherche qui concerne la santé publique a des effets politiques, ce qui complique encore davantage une dynamique déjà complexe. Dans l’urgence d’une pandémie, les publications sont susceptibles d’être trop vite traduites en recommandations. Par exemple, avant même qu’elle soit rétractée par The Lancet, l’étude sur l’hydroxychloroquine a amené l’Organisation mondiale de la santé à interrompre ses essais sur cette molécule, avant de les relancer… pour qu’ils confirment finalement qu’elle n’a pas d’effet sur la COVID. Les présidents Trump et Bolsonaro, eux, avaient déjà décidé qu’elle était miraculeuse.

La pandémie est arrivée dans un contexte politique troublé. La lutte économique et idéologique entre la Chine et les États-Unis a fait douter des affirmations des dirigeants chinois sur l’origine du virus ; l’élection américaine de novembre a amené le président Trump à promettre — contre l’avis de tous les scientifiques — un vaccin en octobre pour faire oublier sa gestion catastrophique de cette crise qui, à la fin de son mandat, aura entraîné la mort de plus de 400 000 Américains. Il est aussi frappant que les médias nord-américains parlent peu des vaccins russes et chinois, pourtant déjà donnés à des millions de personnes. Il n’y a pas de raisons de croire les chercheurs de ces pays moins capables de mettre au point des vaccins efficaces.

Pour un sociologue des sciences, tous ces phénomènes inhérents à la science en action n’ont rien de nouveau ni de surprenant, mais le citoyen moyen n’est pas habitué à cette vision. Les chercheurs eux-mêmes préfèrent mettre en avant les images d’Épinal de Marie Curie et d’Albert Einstein, car faire voir le processus de recherche en temps réel pendant une pandémie anxiogène a peu de chances d’accroître la confiance que les citoyens accordent aux scientifiques. Ce n’est pas tout le monde qui peut continuer à manger des saucisses après avoir vu en détail la façon dont elles sont fabriquées !  

Susciter la confiance en admettant l’ignorance

Qui croire devant un tel chaos ? Heureusement, la norme du « scepticisme organisé » — selon le terme des sociologues des sciences — permet de contrôler collectivement les affirmations des chercheurs. Bien que cela soit difficile et toujours incertain, il faut apprendre à jauger le degré de consensus de la communauté scientifique en s’assurant qu’on a affaire à un porte-parole légitime et non à un « expert » autoproclamé ou encore ainsi désigné de manière arbitraire par des médias… Il faut demeurer vigilant non seulement face au virus lui-même, mais également face aux discours des experts ! Tout cela est bien compliqué, mais on doit s’y faire, car c’est là le monde réel de la recherche scientifique en ce début du XXIe siècle.

La meilleure façon de s’assurer que les citoyens gardent confiance en la science reste de leur offrir une image moins idyllique et plus réaliste de cette recherche scientifique en action. On doit pour cela conserver en mémoire un fait trop souvent oublié : si on cherche, c’est parce qu’on ne sait pas ; et si on ne sait pas, alors il est impossible de dire à l’avance si et quand on trouvera ! Il est donc tout à fait possible que cela prenne beaucoup de temps et même qu’on ne trouve finalement pas ce qu’on cherchait. 

L’histoire des recherches sur le sida depuis 40 ans, qui ont englouti des milliards de dollars et impliqué des dizaines de milliers de chercheurs partout dans le monde sans pour autant aboutir à un vaccin, le montre bien. Cette histoire devrait aussi nous rappeler qu’il peut cependant exister des médicaments autres que les vaccins pour amoindrir nettement les effets néfastes d’un virus et faciliter la vie des personnes infectées. À l’inverse, on a été grandement surpris que plusieurs vaccins efficaces contre la COVID aient pu être mis au point en moins d’un an. Certaines approches ont échoué, mais les recherches sur d’autres types de vaccins et de médicaments qui pourraient aussi s’avérer efficaces continuent de plus belle, les chercheurs n’étant jamais à court d’imagination. 

Il ne faut donc fermer aucune porte de recherche à l’avance et accepter de s’engager sur plusieurs pistes différentes, tout en sachant que plusieurs, et même la plupart, seront vouées à l’échec et que les investissements ne rapporteront rien de tangible à court terme. On oublie trop souvent que la recherche scientifique ferme plus de voies qu’elle n’en ouvre — en montrant que telle ou telle hypothèse est fausse — et que cela est utile, nécessaire et de toute façon inévitable. 

Revoir notre image de la science
Eh oui! La science est « imparfaite »… puisque ce sont des hommes qui la font et qu’eux-mêmes sont « imparfaits »!
Merci de nous rappeler cette importante vérité!

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À chaque nouvelle chronique j’apprends à vous apprécier davantage. Je retrouve le Yves Gingras de «L’impossible dialogue» .

La science n’est pas une promesse d’infaillibilité, surtout pas du premier coup. La science n’est pas bâtie sur la perfection mais sur l’erreur et le doute sans cesse corrigés et révisés.

Enfin, les connaissances scientifiques sont par essence incertaines. Par exemple, rien ne nous garantit l’immuabilité des lois physiques sinon l’habitude. La Terre, qui est presque sphérique, continuera très probablement de tourner demain et les pommes de tomber en chute libre. Aussi, les mesures expérimentales sont toujours entachées d’erreurs.

Les gens devraient intégrer la compréhension de ce processus à leur culture générale.

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

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Votre article est précis et nuancé, et je vous remercie de l’ecrire si clairement. J’ajouterai quelques mots pour dire que malgré le chemin tordu, la démarche scientifique est celle qui nous donne des résultats fiables. Et que si une chose a été clairement démontré cette année atypique c’est que plus de recherche, plus de financement, moins de barrières bureaucratiques et surtout, une classe politique et une société qui comprend et agit conformément aux résultats trouvés, peuvent effectivement régler des situations catastrophiques. Cette leçon devrait servir surtout pour decider comment on approchera la crise climatique et écologique qui est en cours, j’ose espérer que ça ne sera pas le retour à la normale où l’immédiatisme et l’argent parlent toujours plua fort.

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Vous allez faire plaisir à ceux qui sont dans le déni des changements climatiques.

Vous savez ceux qui aiment bien polémiquer sur demain avec un doigt mouillé dans le vent, mais qui n’acceptent pas ce qui a été mesuré scientifiquement hier.

Ils ne demandent pas mieux que des articles comme le vôtre pour appuyer leur idéologie.

Votre article dédouane commodément les scientifiques à faux-nez qui ont été payés pour défendre l’industrie du tabac et qui ont inspirer les autres industries qui font des profits aux détriments de la santé et de l’environnement.

Autrement dit quand on veut camoufler nos larrons on a qu’à accuser tout le monde du même péché donc personne ne peut être blâmé, pcq tout le monde le fait.
Votre article pue le pétrole à plein nez.

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