Ruée vers la Baie-James

La Baie-James, terre d’hydroélectricité? Plus seulement. Aujourd’hui, les chercheurs d’or se disputent ce territoire.

«Quand je pense à Fernande / Je bande, je bande / Quand j’pense à Félicie / Je bande aussi / Quand j’pense à Léonor / Mon dieu je bande encore / Mais quand j’pense à Lulu / Là je ne bande plus.» En écrivant les paroles de cette guillerette chanson, Georges Brassens ne pensait certainement pas qu’il allait un jour influencer l’une des plus importantes ruées vers l’or de l’histoire du Québec. Et pourtant.

En juin 2001, quand Jean-François Ouellette et Michel Gauthier ont posé leur hydravion dans une baie du réservoir Opinaca, au cœur de la Baie-James, les deux prospecteurs d’or, fervents amateurs de Brassens, ont fait honneur à la tradition française voulant que l’on donne des noms de femmes aux veines et filons trouvés par les géologues. Excités par leurs observations sur le terrain, ils ont baptisé le site «Éléonore». «Nous nous sommes trompés», avoue Michel Gauthier, professeur de géologie à l’Université du Québec à Montréal, qui, cet été-là, avait mis son expertise au service de l’entreprise Virginia, en compagnie de Jean-François Ouellette, ancien étudiant maintenant consultant pour cette société d’exploration minière, dont le siège est à Québec. «Ça aurait dû être Léonor.»

Il est vrai que la prononciation de Brassens prête à confusion. Qu’importe! Aujourd’hui, personne ne se soucie de ce menu détail. En 2006, Virginia a remporté le titre de prospecteur de l’année de l’Association canadienne des prospecteurs et entrepreneurs pour la découverte d’Éléonore: un gisement d’or qui, selon les prévisions, pourrait mener à l’une des plus grandes exploitations aurifères jamais vues au Québec. La vancouvéroise Goldcorp a récemment payé 500 millions de dollars à Virginia pour acquérir le site. Elle projette d’investir 300 millions de dollars supplémentaires pour y construire une mine, qui, si tout se déroule comme prévu, devrait produire ses premiers lingots en 2010.

Le succès de Virginia a laissé pantois bien des géologues. «Peu d’entre nous auraient prédit qu’un gisement aussi important serait trouvé dans cette région», dit Benoît Dubé, chercheur à la Commission géologique du Canada et spécialiste des dépôts aurifères. Les prospecteurs de la Belle Province préféraient investir leurs efforts du côté de l’Abitibi ou dans le secteur sud de la Baie-James, là où se trouvent des ceintures de roches vertes. «Elles renferment des roches d’origine volcanique formées sous l’eau il y a environ 2,7 milliards d’années, explique Benoît Dubé. On y trouve des filons de quartz qui contiennent, par endroits, de l’or libre.»

Au-delà du 51e parallèle, les roches vertes se font rares. «Le gisement découvert par Virginia se situe dans un tout autre contexte géologique, poursuit Benoît Dubé. L’or ne se trouve pas dans des roches volcaniques, mais plutôt dans des roches sédimentaires. De plus, il n’est pas visible à l’œil nu dans le quartz, mais disséminé dans le minerai.»

La teneur en or moyenne évaluée dans le gisement Éléonore se situe entre 10 et 15 g par tonne de minerai. Il faudra, autrement dit, extraire et traiter environ une demi-tonne de matière brute pour produire un jonc standard de six grammes. À titre de comparaison, la teneur moyenne des gisements en exploitation en Abitibi ou dans le sud de la Baie-James varie plutôt de six à sept grammes par tonne. Étant donné qu’Éléonore s’étire sur 1,9 km — traçant une forme qui s’apparente vaguement à un croissant de lune — et plonge à une profondeur de plus d’un kilomètre, Goldcorp espère qu’elle pourra en tirer quatre millions d’onces d’or (110 tonnes), ce qui en ferait un gisement de classe mondiale.

La nouvelle a eu l’effet d’une bombe au sein du milieu minier. «C’est complètement fou!» s’exclame Patrick Houle, géologue au bureau de Chibougamau du ministère des Ressources naturelles et de la Faune. «La carte des titres miniers — qui illustre les droits acquis par les sociétés d’exploration — est pour ainsi dire peinte en rouge, de la baie James jusqu’aux monts Otish, vis-à-vis de la rivière Eastmain. Il y a trois ans, c’était tout ouvert, et aujourd’hui, il n’y a presque plus de terrains disponibles. On voit apparaître des acteurs qu’on n’avait jamais vus auparavant.» Des petites compagnies aux multinationales, toutes espèrent trouver le prochain Éléonore.

Pendant que les compétiteurs cherchent, les géologues de Goldcorp s’affairent à confirmer leurs premières prévisions. Dans le camp minier, cinq foreuses s’activent jour et nuit. Cet hiver uniquement, elles ont creusé environ 150 trous, perçant la glace pour recueillir des dizaines de kilomètres de carottes: de longs échantillons cylindriques de roche, extraits du sous-sol. Parce que le gisement s’étend sous le réservoir Opinaca, les sondages doivent parfois se prolonger de nombreux mètres sous l’eau. Les carottes sont coupées dans le sens de la longueur. Une moitié est envoyée vers un laboratoire externe qui analyse la concentration en or. L’autre est conservée sur le site. Entre la quarantaine de baraques qui composent le camp, les échantillons s’entassent par milliers.
À la surface du gisement, les géologues ont également décapé la couche quaternaire: ils ont retiré tout le sol qui reposait sur la roche-mère, pour mieux comprendre et décrire l’aspect du minerai qui se cachait dessous. «Avec tous ces renseignements, nous allons modéliser le gisement en trois dimensions», explique Hervé Thiboutot, ingénieur géologue et chef du projet Éléonore pour Goldcorp.

L’équipe pourra alors envisager la façon optimale d’exploiter la ressource. Déjà, le chef de projet prévoit qu’on pourra ouvrir une mine à ciel ouvert dans un premier temps, mais qu’il faudra ensuite recourir à des galeries souterraines pour extraire le minerai en profondeur. Cette étape sera repoussée le plus possible. Amener l’eau, l’air et l’équipement sous terre coûte un prix fou. «Pour une mine à ciel ouvert, les coûts d’exploitation se situent généralement entre 5 et 10 dollars par tonne de minerai. Avec les galeries, on parle plutôt de 60 à 90 dollars.»

En regardant la carte du site, Hervé Thiboutot — qui a travaillé entre autres au Mexique, au Venezuela, en Tanzanie et dans divers pays d’Afrique de l’Ouest avant de s’installer à la Baie-James — rêve à l’avenir. «Les baraques actuelles seront déplacées pour faire place au moulin, où le minerai sera broyé, traité et transformé en lingots, dit-il. Ici, dans le réservoir, nous allons installer des digues pour repousser les eaux. Là, ce sera la piste d’atterrissage.» La compagnie minière prévoit aussi ouvrir une route de 65 km qui reliera son site à la route principale de la Baie-James en passant par La Sarcelle, où Hydro-Québec se propose de construire un barrage et un camp.

Pour l’instant, tous les travailleurs de Goldcorp voyagent par hélicoptère jusqu’au camp, qui peut accueillir une centaine de personnes. Une barge sillonne le réservoir Opinaca pour livrer l’équipement lourd. «Le transport nous coûte une fortune», regrette Hervé Thiboutot. Les dirigeants de Goldcorp attendent les autorisations gouvernementales pour construire la nouvelle route, mais ils ont déjà négocié son emplacement avec la communauté crie de Wemindji, plus particulièrement avec la famille Mayappo, qui possède les droits ancestraux de trappe, de chasse et de pêche sur le territoire où se trouve Éléonore.

Selon les droits autochtones définis dans la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, les compagnies minières doivent négocier avec les communautés cries qui occupent les territoires où elles veulent s’installer, explique Philip Awashish, conseiller auprès du Grand Conseil des Cris.

Michael Mayappo a hérité de son père le titre de tallyman (maître de piégeage), en vertu duquel il doit défendre le territoire de trappe familial. Or, il voit plutôt d’un bon œil l’arrivée de Goldcorp dans la région. Il soutient que les activités minières n’occupent qu’une petite parcelle du territoire et ne pénalisent pas les pratiques ancestrales de sa famille. Il ajoute que la communauté de Wemindji est en croissance. «Nos jeunes ont besoin d’emplois.» Au camp de Goldcorp, 20% des employés sont des Cris originaires de Wemindji. En effet, l’attribution d’emplois fait généralement partie des négociations entre les compagnies et les communautés. Michael Mayappo lui-même travaille au camp, à différentes tâches manuelles. Ses enfants aussi.

Fondé en 2002 pour promouvoir la participation des Cris au développement minier de la Baie-James, le Conseil cri sur l’exploitation minérale (CCEM) initie les membres des diverses communautés aux techniques de géologie. «On travaille en lien étroit avec les compagnies minières, explique Marlene MacKinnon, géologue au bureau du CCEM, à Mistissini. On leur demande de quel type de main-d’œuvre ils ont besoin, puis on monte des formations sur mesure.»

Les cours ne se limitent pas nécessairement à l’enseignement des notions de base. On encourage les Cris à apprendre toutes les techniques de prospection. Le CCEM dispose d’ailleurs d’une enveloppe annuelle de 300 000 dollars pour aider les membres des communautés à acquérir des titres miniers et à effectuer leurs propres travaux d’exploration. Les compagnies Wemex, de Wemindji, Cree Gold, de Mistissini, et Nimsken, d’Oujé-Bougoumou, sont les plus actives. «Nous avons actuellement un projet en collaboration avec Virginia, pour mener de nouvelles explorations aurifères sur le territoire de la Baie-James, raconte Jim MacLeod, qui dirige Cree Gold. Nous partageons les coûts moitié-moitié. Je fournis la main-d’œuvre, l’équipement et tout ce qu’il faut pour ravitailler le camp. En même temps, je gagne des connaissances en géologie.»

Michael Mayappo espère aussi devenir un jour propriétaire de sa propre mine d’or. Une roche rapportée par son grand-père lors d’une expédition de chasse s’est avérée un bon filon. Le tallyman a acquis, en collaboration avec Wemex, les droits miniers sur le territoire où son ascendant avait trouvé la pierre, il y a une quarantaine d’années, tout près d’Éléonore. Il est encore trop tôt pour savoir si la teneur en or est assez élevée pour qu’on espère ouvrir une mine.

«C’est certain qu’il va y avoir d’autres découvertes», croit Régis Simard, ingénieur géologue et directeur général de la Table jamésienne de concertation minière, association qui regroupe des prospecteurs, des compagnies d’exploitation, des représentants cris, des organismes gouvernementaux et d’autres acteurs intéressés par le développement minier de la Baie-James. La Table plaide notamment pour la construction de la route des Otish, un parcours de 450 km qui relierait les monts Témiscamie à la route Transtaïga. «Les routes sont le nerf de la guerre», soutient le directeur. Il souligne que c’est en bonne partie grâce à l’inauguration de la route du Nord, qui relie Chibougamau à Nemiscau, que la mine de cuivre et d’or Troilus a pu ouvrir dans le secteur sud de la Baie-James.

Pour Régis Simard, l’ouverture du territoire de la Baie-James aux compagnies minières est cruciale pour le développement non seulement de sa région, mais du Québec entier. Il rappelle que le cours de l’or a doublé dans les cinq dernières années. Il se vend aujourd’hui autour de 600 dollars américains l’once. Les métaux communs, comme le cuivre et le zinc, ont quintuplé de valeur. Selon les prévisions de l’Association minière du Québec, les prix devraient demeurer à la hausse pour les 15 prochaines années.

«La Baie-James occupe 55% du territoire de la province et regorge de ressources qui sont encore méconnues, avance Régis Simard. On ne parle pas seulement d’or, mais d’une variété de métaux et même de diamants.» Le tandem Ashton-SOQUEM explore en effet la possibilité d’ouvrir la première mine diamantifère du Québec, dans la région des monts Otish.

Président de Virginia, André Gaumond pense aussi que la Baie-James pourrait receler un véritable eldorado. Il souligne toutefois que les sociétés de prospection devront avoir les reins solides. Sa propre compagnie a passé huit ans à explorer la région avant que Jean-François Ouellette et Michel Gauthier posent finalement leur hydravion en bordure du site d’Éléonore, en 2001. Et la partie n’était pas encore gagnée.

Trois années de labeur acharné se sont écoulées entre le moment où les géologues ont trouvé les premiers indices et celui où ils ont localisé le gisement. «En 2002, notre équipe a découvert une énorme pierre à très haute teneur en or. Celle-ci avait toutefois été déplacée à six kilomètres de son point d’origine, poussée par les glaciers. Il a fallu travailler d’arrache-pied pour retrouver la source. Il n’y avait qu’une minuscule parcelle qui affleurait à la surface du sol.»

Benoît Dubé et son collègue Michel Malo, ingénieur géologue et chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique — Eau, Terre et Environnement, travaillent en collaboration avec Goldcorp pour étudier la géologie d’Éléonore. Ils espèrent qu’en comprenant comment le gisement s’est formé, ils pourront aider les compagnies à en trouver d’autres. Le ministère des Ressources naturelles et de la Faune a aussi prêté main-forte et entrepris d’importants travaux de cartographie, afin de mieux documenter la géologie et le potentiel minéral de la région.

Au cours de l’année 2007 seulement, Virginia prévoit investir 10 millions de dollars pour explorer quelques-uns des territoires de la Baie-James sur lesquels elle possède des droits. «Nous avons acquis des titres sur environ 5 000 km2», indique André Gaumond, dont la passion et la ténacité sont légendaires dans le métier. «C’est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin, mais notre équipe est plus que jamais déterminée.» Qui sait, la prochaine mine d’or de la Baie-James s’appellera peut-être Fernande.

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