Sa guerre a un goût d’espoir

Les livres sur les aliments anticancer du Dr Richard Béliveau ont fait des vedettes du chou-fleur et de la graine de lin. Le biochimiste a donné des armes à tous ceux qui veulent faire de la prévention au quotidien.

On a déjà surnommé Richard Béliveau «le samouraï de la recherche», en raison de la vieille passion qu’il nourrit pour le Japon, son histoire, ses coutumes, sa cuisine et ses antiquités. Ce biochimiste vit d’ailleurs entouré d’une remarquable collection d’art, d’artisanat, de porcelaines, d’armes, d’armures et autres trésors japonais.

On pourrait l’appeler aujourd’hui «le samouraï du cancer», en raison des travaux fort savants de son équipe d’une cinquantaine de personnes, dans le laboratoire de médecine moléculaire qu’il dirige à l’Hôpital Sainte-Justine, à Montréal. En raison aussi des chaires de recherche dont il est titulaire, l’une en prévention et traitement du cancer, à l’Université du Québec à Montréal, l’autre en neurochirurgie, à l’Hôpital Notre-Dame (Centre hospitalier de l’Université de Montréal).

Ou encore «le samouraï de la prévention du cancer», par allusion au succès phénoménal des livres grand public qu’il a publiés avec son collègue Denis Gingras: Les aliments contre le cancer (déjà plus de 165 000 exemplaires vendus!) et Cuisiner avec les aliments contre le cancer, tous deux aux Éditions Trécarré. Les aliments contre le cancer a d’ailleurs valu à ses auteurs, en novembre, le Prix du grand public Salon du livre de Montréal / La Presse, battant des auteurs aussi populaires que Fred Pellerin, Josélito Michaud et Bryan Perro, le «père» d’Amos Daragon.

Depuis un peu plus d’un an que le premier de ces deux ouvrages sur le cancer est sorti, Richard Béliveau, 53 ans, est de toutes les tribunes et de tous les médias. Il a donné près d’une centaine de conférences sur la prévention du cancer par l’alimentation, à des cadres de la Banque Royale du Canada comme à des travailleurs du Syndicat des métallos, à des médecins comme à des nutritionnistes, à des membres du Parlement fédéral comme à des élèves du secondaire. Radio, télé, presse écrite, il a été interviewé partout. Entre autres à L’actualité, pour le dossier «Manger mieux, vivre mieux» du 1er mai dernier. Il tient même une chronique hebdomadaire sur le sujet, toujours avec Denis Gingras, dans Le Journal de Montréal.

Mais pourquoi ce réputé chercheur en oncologie (la science du cancer), pourquoi celui qui a publié plus de 200 articles scientifiques hyper-pointus en près d’une trentaine d’années, pourquoi cet éminent universitaire est-il sorti de son laboratoire pour parler à Monsieur et Madame Tout-le-monde?

«C’était à mes yeux une obligation morale», répond-il sans ambages. Le cancer est une catastrophe, répète inlassablement Richard Béliveau. «À l’échelle de la planète, chaque jour, c’est comme quatre Boeing 747 qui s’écrasent.» Et dans nos pays, nous avons considérablement plus de cancers que dans le reste du monde. Or, les données scientifiques sur les relations entre alimentation et cancer «sont devenues on ne peut plus claires». Selon l’Organisation mondiale de la santé, 30% de tous les cancers sont dus à l’alimentation, 5% à l’obésité et 2% seulement à la pollution. Les observations épidémiologiques ont montré que plus une population mange de légumes, de fruits, de champignons et d’algues, moins elle a de cancers. Depuis quelques années, en outre, des milliers d’articles ont expliqué, à la suite d’études menées en laboratoire semblables à celles qu’il mène lui-même, l’effet anticancer de certaines substances contenues dans ces aliments.

«C’est exactement cela que je voulais dire aux gens. Dans un langage simple et en m’adressant à leur intelligence. Oui, le cancer est compliqué. Non, il n’y a pas de solution miracle pour le traiter. Par contre, on peut faire quelque chose avant qu’il se déclare, quelque chose pour le prévenir: changer nos habitudes alimentaires.»

Richard Béliveau — il faut l’avoir vu donner une conférence pour le savoir — est un excellent communicateur. Il a le sens de l’image, du punch. «L’humanité a passé 200 000 ans à apprendre à se nourrir avec des végétaux, dit-il. Elle a appris à les cultiver depuis 10 000 ans. L’industrie de la malbouffe a détruit tout ça en 80 ans.» Ou encore: «Si on me demandait, comme chercheur, de concevoir une alimentation procancer, j’aurais du mal à imaginer mieux que l’alimentation nord-américaine: trop grasse, trop sucrée, trop salée, déficiente en fruits et en légumes.»

Le ton est direct. Le message est limpide. Mais passe-t-il vraiment? A-t-il, comme le veut son auteur, «une incidence sur la société»? Difficile, bien sûr, de l’affirmer preuves à l’appui. Des habitudes alimentaires, ça ne se modifie pas du jour au lendemain, ça ne se change pas simplement en criant «thé vert» ou «choux de Bruxelles». Mais les faits sont là: 165 000 exemplaires vendus d’un livre sur le cancer et la bonne alimentation, ce n’est pas rien; des traductions en 20 langues (l’anglais, évidemment, mais aussi le russe, le coréen, l’arabe, le polonais, etc.), ce n’est pas rien non plus. Qu’il y ait eu pénurie de curcuma pendant plusieurs semaines au Québec après la publication de ce livre n’est pas non plus insignifiant: le curcuma est une épice indienne en vedette dans l’alimentation anticancer.

Et il y a surtout les témoignages des lecteurs. Ils touchent plus que tout notre auteur, qu’on reconnaît souvent dans les endroits publics et à qui on va facilement parler. Un ouvrier du bâtiment descend un jour de son échafaudage et lui ouvre sa boîte à lunch: pain complet, saumon au curcuma, graines de lin, bleuets, thermos de thé vert. Un agent immobilier, grand gaillard et gros mangeur de bouffe rapide, assiste à l’une de ses conférences puis vient lui dire qu’il avait ce jour-là mangé «le dernier smoked meat» de sa vie. Une jeune punk comme on en voit beaucoup aux alentours de l’UQAM, «cheveux bleus et anneaux dans le nez», l’arrête pour lui dire qu’elle a été «élevée au baloney et au Coke», mais qu’elle a lu son livre: «Depuis, ma vie a changé.»

Bon vulgarisateur et auteur à succès, épicurien de la table — «Pour changer son alimentation de façon durable, il faut du plaisir, pas une calculette» —, Richard Béliveau reste profondément ce qu’il a toujours été: un chercheur, un homme de laboratoire, un professeur d’université. Il poursuit ses travaux sur la chimiothérapie des cancers du cerveau, sur la résistance multiple des tumeurs aux médicaments anticancer, ou encore sur les mécanismes fins de l’angiogenèse (la formation et la croissance de nouveaux vaisseaux sanguins) et de l’antiangiogenèse dans le cancer.

Il veut aussi découvrir d’autres secrets concernant les bienfaits des fruits et des légumes. Il y a eu naguère le programme Génome humain, pour cartographier tous nos gènes; il s’est lancé, lui, dans ce qu’il appelle le «programme Nutrinome et cancer». Le but? Dresser l’inventaire de toutes les substances ou molécules anticancer qu’on puisse trouver dans les végétaux comestibles. «Il y a pour 20 millions de dollars d’ordinateurs et d’équipement scientifique dans mon laboratoire, explique Richard Béliveau avec un clin d’œil. L’un des appareils les plus utiles, c’est un extracteur de jus à 100 dollars.»

Prévention du cancer par l’alimentation
Une alimentation anticancer devrait contenir, le plus souvent possible, les aliments suivants: choux, ail, oignons et famille; épinards et famille; soya; graines de lin moulues; tomates; curcuma, poivre noir et autres épices et aromates; petits fruits; raisin; chocolat noir; jus d’agrumes; thé vert; vin rouge; algues et champignons.

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