Safari de banlieue

La journaliste scientifique Hannah Holmes a passé un an à explorer les mystères de sa cour de banlieue, près de South Portland, dans le Maine.

C’est un jardin typique de banlieue. Avec une forêt (un chêne, quelques pins, un cerisier à grappes, des sumacs et trois pommiers), une prairie (quelques dizaines de mètres carrés de pelouse), quelques arbustes, une zone d’ombre, une autre de soleil. En tout, moins d’un quart d’hectare.

Et pourtant, en un an, Hannah Holmes n’a pas eu le temps de faire le tour de son jardin. Même en appelant à la rescousse des dizaines de scientifiques — biologistes, chimistes, climatologues, environnementalistes — dont les travaux contribuent à percer les mystères de l’écosystème urbain, si peu étudié et si mal connu.

Bien sûr, elle a noué quelques liens d’amitié avec ses voisins immédiats (une famille de corneilles, une autre d’écureuils, un tamia solitaire) et fait connaissance avec les visiteurs de passage — des ratons, quelques mouffettes, des centaines d’oiseaux. Mais elle n’a pu qu’effleurer la surface de l’univers qui se cache sous sa pelouse et de celui, plus secret encore, des plantes qui la composent. Ce voyage, un des plus fascinants au palmarès de cette globe-trotter, Hannah Holmes le raconte dans Suburban Safari (publié en 2005 aux éditions Bloomsbury). L’actualité l’a jointe chez elle.

 

Quelle est la plus grande leçon que vous avez apprise pendant cette expédition banlieusarde?
— Que la ville rend des services à la nature. Il semble même que la pelouse — écologique, bien sûr — capte davantage de gaz à effet de serre que certaines forêts!

L’homme aime et fabrique toutes sortes d’environnements, avec une végétation très diversifiée et très dense. Et la nature adore ça. Ces écosystèmes très riches attirent un large éventail d’oiseaux et de petits mammifères qui, à leur tour, attirent des animaux plus gros. Si vous avez un jardin propre et sain, sans herbicides ni pesticides, vous offrez un habitat de très haute qualité à un certain nombre d’espèces. La quantité d’oiseaux, calculée en biomasse, est plus élevée en ville qu’en pleine nature. Parce que la ville est un meilleur habitat.

Le côté sombre du phénomène, c’est que cet habitat ne convient pas à toutes les espèces. Il y a beaucoup de pigeons, mais pas tellement de fauvettes….

Reste qu’on peut vivre en ville et ne pas se sentir coupable! Surtout si on est vraiment citadin. Car si vous êtes banlieusard, comme moi, vous avez tout de même sur la conscience le péché mortel de la destruction des habitats…

L’écosystème urbain est-il en transformation?
— Les animaux sauvages, partout dans le monde, viennent peupler les villes. Il semble même que ce soit une étape dans le développement des sociétés et des environnements urbains. Quand les hommes commencent à construire des villes, ils tuent tous les animaux qui leur font concurrence. Jusqu’à ce que, la ville étant devenue trop densément peuplée, il soit dangereux de s’en prendre à la vie non humaine en tirant dessus ou en utilisant des pièges. Les animaux finissent par comprendre que la ville et la banlieue sont des endroits sûrs, exempts de chasseurs et d’ennemis mortels. Alors, ils reviennent, tout doucement. En Amérique du Nord, les corneilles ont été les premières à le faire, il y a 40 ou 50 ans. Elles sont arrivées en masse. Il y a maintenant des ratons laveurs, des mouffettes, des cerfs de Virginie et des renards dans la majorité des grandes agglomérations. Des villes de la côte Ouest ont aussi vu arriver des panthères et des couguars, attirés par les cerfs.

Votre vision de votre jardin et de ses habitants a-t-elle changé?
— Au début, je lançais des chaussures aux écureuils qui osaient venir piller mes mangeoires à oiseaux. Plus tard, après avoir lu sur leur biologie, leurs habitudes et la vie difficile qu’ils mènent, j’allais leur porter de la nourriture au pied des arbres où ils nichaient pour leur éviter de marcher dans la neige. Je suis devenue une grande admiratrice des animaux et même des plantes qui partagent notre vie.

Avez-vous noué des amitiés avec vos voisins à plumes et à fourrure?
— De profondes amitiés. Mon tamia rayé — je l’avais baptisé Cheeky… — avait fini par entrer chaque matin dans ma maison. Il montait l’escalier pour me rejoindre dans mon bureau, où je lui donnais des graines de tournesol. Quand il a été dévoré par le chat de mon voisin, j’ai été très triste. J’ai perdu mes écureuils de vue, mais mes corneilles viennent encore dans mon chêne et mon érable et me croassent après pour m’intimer l’ordre de sortir les nourrir…

Un spécialiste vous collerait sans hésiter un diagnostic d’anthropomorphisme!
— Ce n’est pas de l’anthropomorphisme. Je fais bien attention de ne jamais prêter des intentions aux animaux. Et je me base sur la littérature scientifique, publiée dans les revues savantes. Les biologistes s’accordent maintenant sur le fait que les animaux ont des personnalités, tout comme les hommes. Que c’est la même soupe biochimique qui fait qu’un individu est agressif et que son voisin est timide, tant chez l’homme que chez l’écureuil ou le raton laveur.

Un bon nombre de spécialistes conseillent cependant de laisser la faune urbaine vivre sa vie sauvage et de ne pas intervenir…
— Les animaux n’ont pas besoin qu’on les nourrisse, c’est vrai. Mais l’homme a envie d’avoir un contact avec la nature. Et si on veut nourrir les oiseaux ou les petits mammifères, comme les écureuils, pourquoi s’en priver? Il ne peut en résulter de catastrophe. Le problème vient de nos rapports avec les animaux plus gros. Les cerfs de Virginie qu’on trouve mignons… jusqu’à ce qu’ils broutent nos thuyas et nos rosiers. Les Britanniques ont commencé par s’émouvoir sur les renards qui venaient les visiter dans leurs jardins. Ils les nourrissaient. Maintenant, ils essaient de les empoisonner. C’est injuste pour l’animal. On commence par l’attirer, puis, on le punit parce qu’il s’approche.

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