Santé : le protocole de triage est déjà commencé

Le report d’interventions chirurgicales, de consultations, d’évaluations et de dépistages a peut-être permis d’éviter de choisir qui allait accéder aux soins intensifs pendant la cinquième vague, mais a mené à une autre forme de triage.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

On craint toujours l’application du fameux « protocole de triage » quand les montées de cas de COVID-19 menacent de saturer les lits de soins intensifs. L’éventualité de devoir choisir entre deux patients lorsqu’on ne peut plus offrir à tout le monde les traitements appropriés se fait alors dramatiquement concrète. Pourtant, une forme plus subtile de priorisation hante le réseau de la santé depuis longtemps, et elle s’est accentuée depuis les débuts de la pandémie.

Le concept de triage nous vient de la médecine de catastrophe. Quand une guerre ou un désastre frappent, les blessés arrivent parfois trop rapidement pour pouvoir tous être soignés adéquatement. On doit décider à qui porter d’abord secours. Ce qui n’est pas un déni de soins, mais la conséquence pragmatique d’un rude constat : lorsque les besoins dépassent les capacités, il faut choisir qui doit être sauvé. C’est loin d’être une mince tâche.

Dans ce contexte extrême, il s’agit rarement de s’occuper des plus malades, sans signes vitaux ou en arrêt cardiorespiratoire, ceux-là n’ayant pratiquement aucune chance de s’en sortir, peu importe l’intensité des soins. En effet, à distance des services essentiels comme une salle d’opération, il est presque impossible de ramener à la vie des blessés en arrêt cardiaque. Leur consacrer une large part de ressources limitées ne mène à rien. Il s’agit plutôt de choisir les malades dont la condition médicale, grave sans être désespérée, offre une possibilité d’amélioration lorsqu’elle est traitée rapidement.

Dans l’environnement plus familier de l’urgence, le terme « triage » s’applique aussi à la démarche clinique visant à déterminer quels malades doivent immédiatement être soignés, puis à répartir les autres selon une hiérarchie de gravité reflétant au mieux les besoins réels. On pallie ainsi les délais souvent importants avant l’évaluation médicale rencontrés dans toutes les unités d’urgence.

Dans le contexte nouveau d’un dépassement possible des capacités de soins intensifs engendré par l’afflux rapide de patients affectés de la COVID-19, la crainte suprême est de ne pouvoir soigner adéquatement tous ceux dont l’état est grave, peu importe la cause de leur problème — et qu’ils soient atteints ou non du virus. Dans une telle situation, il faut choisir entre deux malades pour savoir lequel recevra, par exemple, une ventilation mécanique pour assurer sa survie, et lequel sera plutôt dirigé en soins usuels, insuffisants pour lui permettre de vivre. Un choix déchirant qui doit être balisé.

À cette fin, un ensemble de règles communément appelé « protocole de triage », élaboré par des experts de diverses disciplines et justement nommé Guide de priorisation pour l’accès aux soins intensifs en contexte extrême de pandémie, propose des mesures visant à prodiguer les soins intensifs aux personnes qui pourraient le mieux en bénéficier lorsque les ressources viennent à manquer. Un tel cadre permet d’appliquer une démarche structurée, objective et consensuelle à un moment où les choix ne devraient jamais être improvisés. Bien sûr, le premier objectif du plan est de ne jamais s’en servir.

Mais il faut voir que chercher ainsi à ne jamais l’appliquer constitue aussi un choix, qui conditionne en retour le délestage actuellement pratiqué dans l’ensemble du réseau, notamment pour éviter de se rendre jusqu’à ce sinistre « protocole de triage ». Un choix qui mène par lui-même, de manière indirecte et sans en porter le nom, à une autre forme de « priorisation » concernant cette fois des malades moins gravement atteints, qui en subissent néanmoins les conséquences bien réelles.

Dans un rapport commandé par l’Association médicale canadienne, publié à la fin de 2021, la firme Deloitte mesure d’ailleurs qu’en raison des retards dans les soins courants accumulés jusqu’ici durant la pandémie — évaluations à domicile, dépistages de cancer, consultations pour des maladies chroniques, crise des opioïdes, insécurité alimentaire, anxiété, etc. —, au moins 4 000 décès supplémentaires non liés à la COVID-19 seront dénombrés. L’obligation de consacrer à l’infection un surcroît de ressources sans disposer de solutions de rechange pour les autres problèmes moins urgents a vraiment des répercussions délétères.

Le fonctionnement même de notre système de santé, qui peine depuis longtemps à répondre dans les délais prescrits à tous les besoins, faute de moyens suffisants, contribue à cette forme de triage, moins immédiatement tragique que celui pratiqué entre deux malades pour un accès aux soins intensifs. Mais c’est un triage aux conséquences bien concrètes qu’on devra ajouter au passif de la pandémie et à celui d’un réseau de la santé qui a depuis longtemps, il faut l’admettre, des allures de champ de bataille.

Les commentaires sont fermés.

Ce délestage/triage qui a commencé il y a près de 2 ans est-il équitable ? Voilà la question que le bon docteur ne se pose pas ici.

Autrement dit, combien de malades du Covid sont intubés pendant des semaines et finissent par mourir, alors que le « délestage » cause la mort de gens atteints de cancers ou d’autres maladies ?

La plupart des gens qui meurent actuellement alors qu’ils sont infectés par le coronavirus ne sont-ils pas des gens non-vaccinés ou des gens ayant un système immunitaire affaibli ?

Deux groupes distincts. Quelle est l’espérance de vie des gens ayant un système immunitaire affaibli et ayant subi une intubation à cause du Covid ?

Est-il légitime que des gens ayant refusé la vaccination cause indirectement la mort des malades privés de soins suite au « délestage » ?

Éviter de répondre à ces questions n’est pas éthique.

La seule question qui me vient à l’esprit puisque s’est vous même qui en parler. Est-il éthique de laissé mourir une personne sous peine qu’elle n’est pas vacciné?? Cette années je me dirige sur mes 37 ans de carrière en soin infirmier dont 25 en salle d’urgence…..j’ai toujours décrié à chaque réforme du système de la Santé que jamais nous ne serions prêt en cas de catastrophe majeure. La Pandémie m’aura malheureusement donné raison. Il est grand temps de revoir et redéfinir notre réseaux de la santé et le coût social de ce que nous pouvons nous permettre. D’ici là malheureusement d’autres drames surviendront car nos politiciens toutes allégeances confondu ne sont pas prêt à relevé un tel défi.

Dans un texte de 4500 caractères, on parle de certaines choses, mais pas de toutes. Suivez-moi sur Twitter, et vous verrez que je me suis prononcé plusieurs fois sur ce sujet, en détail. En bref: il est impossible cliniquement de laisser mourir un patient maintenant juste parce qu’il est non-vacciné. C’est justement une forme de triage: les plus malades d’abord. En général, un patient gravement atteint de la COVID est en train de mourir étouffé par baisse d’oxygène. Si vous pensez que c’est possible de ne pas le soigner parce qu’il n’a pas reçu son vaccin, c’est que vous n’êtes pas un soignant. Bonne journée.

En lisant bien l’article de Dr Vadeboncoeur, vous comprendrez qu’il porte exactement sur ce que vos commentaires dénoncent.