Sauver le roi du nord

Menacé, l’ours blanc, ou, au contraire, en pleine explosion démographique? Notre reporter a accompagné une équipe de chercheurs sur une île pas comme les autres…

Voici donc l’île Wabusk, comme l’appellent les Cris, du fait qu’elle est peuplée d’ours blancs (wabusk, en langue crie) pendant la saison où la mer est libre de glace. L’île aux Ours, en français, est sise à 25 km environ du cap Henrietta Maria, qui sépare les baies James et d’Hudson.

De l’hélicoptère, j’aperçois quelques minuscules points blancs sur ce morceau de terre, comme des étoiles dans le ciel. Mais s’il y a de la poésie dans les étoiles, rien de la sorte devant Ursus maritimus! L’ours blanc et l’ours kodiak (Ursus arctos middendorffi),son cousin, sont les plus grands et les plus puissants carnivores de la planète. Un mâle peut peser jusqu’à 800 kilos. La femelle est environ deux fois plus petite. L’ours blanc, comme le grizzli (Ursus arctos horribilis, un autre proche parent), ne craint pas l’homme.

Nous sommes au cœur de septembre. Il pleut des cordes. Il fait 5°C et il vente à écorner les bœufs. J’accompagne Martyn Obbard, du ministère des Ressources naturelles de l’Ontario. Ce spécialiste des ursidés participe à une recherche qui aura duré trois ans, l’une des plus importantes jamais consacrées à l’ours blanc. Le moment le plus angoissant est arrivé: nous allons atterrir sur l’île. Le pilote tente de trouver un coin de terre qui n’est pas occupé par l’un de ces géants. Nous sommes cinq à bord et je fais partie des trois qui devront descendre. Nous emportons une arme à feu de gros calibre, des munitions, une radio satellite, une radio bidirectionnelle et des fusées éclairantes. Nous devons descendre afin de réduire le poids de l’hélicoptère, car celui-ci risque d’avoir à effectuer des manœuvres périlleuses s’il veut talonner un ours d’assez près pour que Martyn Obbard puisse l’atteindre d’une fléchette anesthésiante.

Jumelles vissées aux yeux, j’observe l’hélico qui poursuit un ours. Les patins de l’appareil frôlent parfois dangereusement la caillasse. Une fois l’animal touché, l’hélico s’éloigne de plusieurs mètres, pour ne pas le stresser pendant que les drogues agissent. En quelques minutes, le seigneur de la banquise ralentit, chancelle, puis s’affaisse. Environ neuf millilitres du cocktail administré suffisent à endormir un mâle de 500 kilos pendant plusieurs heures. Aussitôt que le nanuk cesse de bouger, on vient nous chercher pour que nous aidions à tourner l’énorme bête sur le dos. L’équipe effectuera en une heure de nombreuses tâches: prise de sang, tatouage de la gencive, prélèvement d’ADN, biopsie, marquage des oreilles, etc.

Je jette régulièrement un regard inquiet à l’horizon, car si vous apercevez un ours, il y a de fortes chances qu’il vous ait vu aussi. Son odorat est très développé: il peut sentir une proie à un kilomètre. D’ailleurs, deux membres de notre équipe ont bien failli servir de festin à l’un de ces carnassiers la semaine même de ma visite. Le pilote avait déposé comme d’habitude les deux techniciens de la faune à l’endroit le plus sûr de l’île. Juste avant, ils avaient aperçu une femelle accompagnée de deux oursons, mais elle était loin et s’éloignait de leur point d’atterrissage. Après le départ de l’hélicoptère, elle s’est mise à humer l’air d’une manière curieuse, puis s’est dirigée vers les deux hommes, qui ont aussitôt lancé des S.O.S. Celui qui était armé hésitait à tirer: il était là pour étudier les ours blancs, non pour les abattre. Et l’ourse avait des petits. Elle allait montrer à sa portée que la chair humaine peut s’ajouter à un menu composé de phoques, d’algues, de poissons, d’œufs d’oiseaux, de morses, de bélugas et parfois de narvals. Seuls l’épaulard, le morse, l’homme et les autres ours peuvent représenter un danger pour l’ours blanc. Quand l’hélicoptère est enfin revenu, 10 m à peine séparaient les deux hommes de l’ourse, qui a fui, effrayée par l’appareil.

Les chercheurs veulent vérifier l’effet réel du réchauffement de l’Arctique sur ces animaux étonnants. Car l’ours blanc — qui descend du grizzli et s’est distingué de cette lignée il y a de 100 000 à 300 000 ans — s’est si parfaitement adapté aux conditions des régions arctiques qu’il ne pourrait sans doute pas survivre à un brusque changement climatique. Son adaptation la plus importante est sa capacité de ralentir son métabolisme pour conserver son énergie. Et ses poils translucides conduisent (comme des fibres optiques) la lumière du soleil jusqu’à sa peau, qui est noire et absorbe la chaleur. Le cou s’est allongé, ce qui permet à l’animal de capturer le phoque annelé, sa proie de prédilection, dans les trous où celui-ci vient respirer. L’ours blanc est devenu un superbe nageur: ses pattes antérieures lui servent de rames et ses pattes postérieures, de gouvernails.

L’espèce n’est pas en voie d’extinction. Au contraire, ses effectifs à l’échelle mondiale ont plus que doublé en 25 ans, passant de 10 000 à environ 25 000 individus (chiffres estimatifs). Le Canada en compterait à lui seul 15 000, répartis en 14 populations distinctes. Les limites de ces populations sont déterminées à partir de l’observation des déplacements d’ours étiquetés de même qu’au moyen d’études télémétriques. Ainsi, on sait que trois d’entre elles fréquentent le territoire québécois: ce sont celles du sud de la baie d’Hudson (SH), du bassin Foxe (FB) et du détroit de Davis (DS).

La population SH, qu’étudie Martyn Obbard, serait de 1 000 individus environ. Ceux-ci passent l’été sur les côtes ontariennes des baies d’Hudson et James et se dispersent à l’arrivée des glaces jusqu’au milieu de la baie d’Hudson et dans le nord-ouest du Québec. Ces ours seraient d’une taille supérieure à ceux de l’ouest de la baie d’Hudson (WH), qu’on peut observer notamment à Churchill (Manitoba).

Bien que les effectifs totaux de l’ours blanc aient augmenté, le COSEPAC (Comité sur la situation des espèces en péril au Canada) l’a désigné en 1991 comme «espèce préoccupante» en raison de divers facteurs: un faible taux de reproduction (les femelles ne s’accouplent que tous les trois à six ans), l’augmentation de la pollution atmosphérique, le réchauffement climatique et la chasse par les autochtones, qui tuent plus de 600 ours blancs par année au Canada.

Martyn Obbard comparera ses données avec celles d’une autre recherche, menée de 1984 à 1986. Cependant, les chercheurs ont déjà remarqué quelques changements notables. Le vétérinaire Marc Cattet constate que les ours semblent avoir le corps moins long qu’il y a 20 ans. «La cause pourrait être un manque de nourriture», dit-il. Les températures printanières sont plus élevées. La glace fond plus précocement. Tous ces facteurs forcent les ours à regagner la terre ferme plus tôt et à vivre une plus longue période de jeûne.

À l’heure actuelle, l’ours des glaces est l’un des mammifères arctiques les mieux gérés. Si les dispositions et l’intention de l’Accord international sur la conservation des ours blancscontinuent à être respectées par tous les pays signataires, l’avenir de ce magnifique animal devrait être assuré. «De notre côté, souligne Martyn Obbard, nous pouvons également contribuer à la conservation du roi des glaces. Pour ce faire, il faut modifier nos habitudes de consommation en bannissant les produits qui sont nocifs pour l’environnement et qui causent la détérioration de son habitat.»

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