Sauvons un paquet par jour

«La plupart des patients vont arrêter de fumer après le choc de l’infarctus, avec de l’aide. Mais pourquoi ne pas arrêter avant de venir me voir à l’urgence ?», suggère le Dr Alain Vadeboncœur, qui signe ici un billet pour souligner la Semaine pour un Québec sans tabac.

cigarette2014 finalL’homme dans la civière est pâle et souffrant, le poing serré contre sa poitrine. Son front est couvert de sueur. Il étouffe.

Depuis huit heures, un étau lui écrase le thorax. Son père est mort à 42 ans d’un infarctus aigu du myocarde. À 46 ans, il a vite compris. Mais il ne voulait pas venir. C’est sa femme qui a tout de suite appelé l’ambulance quand elle est revenue à la maison.

Je l’ausculte. Œdème pulmonaire important. De l’eau jusqu’à la moitié des poumons, ça crépite partout. L’électrocardiogramme fait rapidement ne laisse aucun doute : un gros infarctus antérieur qui prend la moitié du cœur.

«Démarrez la nitro et donnez-lui 40 milligrammes de lasix.»

Il a perdu une bonne partie de son cœur et s’en va vers le choc cardiogénique. Il en sera quitte pour de l’insuffisance cardiaque pour le restant de ses jours ou, éventuellement, une greffe cardiaque. Venu trop tard. Maudite négation.

L’hémodynamicien arrive en trombe, jette un coup d’œil au patient, regarde l’électrocardiogramme, fronce les sourcils, explique brièvement la procédure, puis se tourne vers moi.

«Combien de temps ?
– Huit heures.
– Y est pas venu avant ?
– Y avait peur.
– O.K., on le prend dans trois minutes.»

On démarre l’héparine, on ajoute de la morphine. Je regarde le patient, qui fixe le mur. Puis, soudainement, il tourne de l’œil. L’alarme du moniteur sonne. Je regarde : fibrillation ventriculaire.

Le patient serre les dents — simple réflexe, il n’est plus là, déjà. Sa tête devient bleue et il commence à convulser. Je charge à 200 joules.

«Clear !»

Choc donné. Le patient se soulève sous la secousse et pousse un cri rauque. Le tracé s’organise. C’est bon.

Il reprend conscience. Pouls à 108.

«Bolus d’amio et on va STAT en hémo.»

On part avec lui. Sa femme nous suit en courant.

«Y a commencé à fumer à 12 ans.
– J’espère qu’il va arrêter.
– Hey, j’ai arrêté !
– Depuis quand ?
– Hier.»

Il s’en sortira, probablement.

*

Les 4 000 produits toxiques provenant de la combustion du tabac ne pardonnent pas. Un fumeur sur deux va mourir des conséquences du tabac. Un fumeur meurt en moyenne 10 ans trop tôt. Le tabac est la principale cause de décès évitables. Tout cela est bien triste.

Les fumeurs meurent des cancers du poumon, dont 85 % proviennent de la cigarette. Mais aussi des maladies cardiaques, subitement ou après une longue incapacité, comme j’en vois tous les jours. Il y a aussi les troubles circulatoires, comme ce patient vu ce matin, qui ne pouvait marcher plus de 100 mètres sans éprouver de vives douleurs aux jambes.

L’Organisation mondiale de la santé estime que 6 millions de personnes meurent chaque année dans le monde des conséquences du tabagisme. C’est épouvantable. Au Québec, on parle de 10 400 décès par année. C’est énorme : quatre fois plus que les décès causés par les meurtres, l’alcool, les accidents de la route et les suicides réunis. C’est 96 fois plus que le nombre total de décès de la grippe H1N1 en 2009-2010.

Ça fait 28 morts par jour à cause de la cigarette.

Quand j’ai lu ça hier, 28 morts, je me suis dit que c’était à peu près le nombre de cigarettes dans un paquet. Alors j’ai écrit à mon ami le Pharmachien pour lui proposer d’en faire une image.

La plupart des patients vont arrêter de fumer après le choc de l’infarctus, avec de l’aide. Mais pourquoi ne pas arrêter avant de venir me voir à l’urgence ?

Demandez de l’aide. Célébrez la semaine pour un Québec sans tabac, du 19 au 25 janvier, en arrêtant de fumer. Visitez le site J’arrête ou appelez au 1-866-JARRETE (1-866-527-7383).

Sauvons un paquet par jour.

Un paquet de morts, contre un paquet de cigarettes. Deal ?

Moi et le Pharmachien, on pense que ça vaut la peine.

***

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Je suis d’accord avec vous sur toute la ligne que la cigarette est dangereuse et moi-même suis un fumeur et reconnaît son impact sur la santé. Ce que je ne comprend pas c’est pourquoi les gouvernements ne rendent pas sa vente illégale. Si c’est un produit toxique, qu’on le retire du marché un point c’est tout mais pour ça il faut de la volonté politique et surtout de la volonté économique. La vente de cigarette rapporte beaucoup, beaucoup d’argent aux gouvernements, n’en déplaise les détracteurs.

Mais aie, on ne touche pas au profit de la cigarette, c’est ça qui a payé le déficit du stade olympique et ç’est ça aujourd’hui qui finance en partie la rénovation patrimoniale de nos infrastructures parce qu’autrement, églises, édifices patrimoniaux et institutionnels vont continuer de tomber en ruine. Où allons nous prendre les argents, sans compter les économies dans nos programmes sociaux.

La seule façon d’enrayer la cigarette est de la rendre illégale et de rendre illégale son utilisation. Ainsi on pourra récolter des bénéfices en santé dans 25 ans. Paradoxalement, on va créer un nouveau problème: Comment gérer économiquement, selon vos propres chiffres de 28 décès par jour les 255 500 survivants de la cigarette dans nos régime de pension, nos régimes de santé et nos centres d’hébergement parce que c’est là, qu’économiquement, que ça va faire le plus mal. On aura une population en santé mais une population pauvre, vieille et laisser à elle-même faute de financement par la société en général et l’état québécois en particulier.

Vous avez raison. Mais j’imagine qu’un des problèmes… est qu’elle ne serait pas illégale partout. Donc que ça ouvrirait la porte a la contrebande. Il y a aussi des enjeux économiques. Et imaginez la réaction des fumeurs. Sans doute une politique difficile à faire passer. D’autant plus que les campagnes marchent et que le taux de tabagisme diminue. Merci du commentaire!

100% d’accord.
Je suis une non-fumeuse n’ayant jamais fumé. Une des décisions dans ma vie dont je n’ai jamais cessé de me féliciter. Je me suis éloignée d’amis d’enfance au secondaire parce qu’ils avaient commencé à fumer et que je refusais de le faire. C’était au milieu des années 80 et les politiques « cigarette à l’extérieur seulement » commençaient. Résultat, si vos amis fumaient et que vous ne fumiez pas, fallait se faire de nouveaux amis ou endurer la boucane dehors – et le froid l’hiver. Fallait avoir acquis la dépendance pour supporter ça. Moi, je me suis fait de nouveaux amis. Sans me faire des ennemis des autres, je précise. De toute façon, ils ont tous arrêté après 10 ou 15 ans de cigarette. Certains m’ont admis que j’avais eu raison quand je disais: « Pourquoi commencer quelque chose qu’il va falloir arrêter de toute façon, et ç’a pas l’air facile en plus! »

J’avais vu toute mon enfance mon grand-père, qui vivait avec nous, et qui était un grand fumeur. Il avait la peau jaune, les doigs jaunes, les lèvres jaune orange, ses chemises étaient pleines de traces de brûlures parce qu’il s’endormait parfois la cigarette à la bouche et la cendre tombait sur lui. Le nombre de fois que j’ai eu peur qu’il prenne en feu (avec mon imagination d’enfant)! Mon grand-père a été en bonne partie ce qui m’a rendue complètement déterminée à ne jamais fumer. Le reste, c’est un mélange de comment la cigarette m’a fait souffrir enfant dans les réunions familiales. J’en ai passé des réunions de famille couchée dans une chambre avec une serviette d’eau froide sur les yeux parce que j’avais trop mal aux yeux à cause de la fumée – il y avait peut-être 2, 3 adultes qui ne fumaient pas sur toute la gang. Et la démonstration des infimières quand j’étais au primaire – la machine avec le petit papier blanc qui représente les poumons et qui devient tout noir en contact avec la fumée. Adolescente, j’étais abasourdie quand tant de mes amis ont commencé. Je ne comprenais pas pourquoi ils faisaient ça.

Moi je trouve qu’il serait possible de rendre la cigarette illégale à condition que ce soit fait d’une façon intelligente et graduelle. C’est sûr que si c’est fait du jour au lendemain ça ne marchera pas. Mais une interdiction progressive commençant par la fin de la nouvelle production, puis l’écoulement des stocks existants, pour finir par l’interdiction de vente. Parallèlement à ça, une gratuité complète des méthodes reconnues pour cesser de fumer, pour tout le monde, etc. S’attaquer à la demande et à l’offre en même temps. Oui, il resterait un certain niveau de contrebande (mais bon, on ne se mettra pas à autoriser la vente d’héroïne et de crack parce qu’il y a du commerce illégal de ces substances, non?) mais dans le cadre d’une interdiction complète, avec des amendes ayant des dents, ça serait pas mal plus embêtant de griller sa cigarette dans un parc.

La cigarette est tellement toxique et elle affecte non seulement le fumeur, mais aussi tous ceux autour (même à l’extérieur, comme l’ont prouvé de récentes études sur la pollution de l’air sur une terrasse enfumée). C’est incompréhensible qu’elle soit vendue légalement.

Des victimes de la cigarette, j’en connais des légions. Des collègues de travail, et ma belle-mère, mortes du cancer du poumon, parfois au début de la cinquantaine. Incapables d’arrêter jusqu’à ce qu’elles se sentent trop faibles pour sortir fumer – tu parles d’un esclavage! Et c’est sans compter les gens qui vivent avec des problèmes invalidants qui ne tuent pas mais rendent la vie bien pénible.

PS: Merci de m’avoir fait connaître le Pharmachien il y a quelques mois! J’adore!

Bonjour, j’ai écouté avec intérêt l’entrevue à laquelle vous participiez concernant la cigarette électronique. Pourrais-je avoir le nom de la boutique que vous avez recommandée à votre fils? J’ai pas trop confiance à ce que je trouve sur internet… Merci, j’aurai probablement un ami non fumeur de plus bientôt 🙂