Science sans conscience en Arabie saoudite ?

Tant que Raïf Badawi n’aura pas été relâché, l’Arabie saoudite devra vivre avec la menace de voir KAUST — une université prometteuse, qui aspire à devenir l’une des 20 meilleures au monde — se réduire comme peau de chagrin… en plus d’enterrer avec elle l’idée de survivre à l’après-pétrole.

kaust
L’Université des sciences et technologies du roi Abdallah (KAUST) – Photo : Wikimedia Commons

Philippe Couillard est loin d’être le seul à avoir mis un temps son intelligence au profit de l’Arabie saoudite.
Sante_et_science

Non loin de l’endroit où le blogueur Raïf Badawi croupit en prison en attendant les 50 coups de fouet qu’il doit recevoir chaque semaine — parce qu’il a osé émettre des critiques modérées sur l’islam et le régime saoudien —, des dizaines de scientifiques étrangers, parmi les plus brillants qui soient, profitent des conditions de travail exceptionnelles que leur a offertes le défunt roi Abdallah.

Celui-ci leur a permis de mener leurs recherches dans une petite bulle de liberté, où la charia ne s’applique pas et où les femmes peuvent suivre les mêmes cours que les hommes, ne pas porter de voile et même… conduire une voiture.

Inaugurée par le roi en personne le jour de la Fête nationale, en 2009, l’Université des sciences et technologies du roi Abdallah (KAUST) représenterait un investissement monstre de quelques 20 milliards de dollars.

L’établissement est né de la volonté du souverain d’utiliser ses pétrodollars pour financer des découvertes scientifiques susceptibles de préparer l’Arabie saoudite à entrer dans l’économie du savoir et à faire face à l’épuisement inexorable de ses ressources pétrolières.

Au programme : enseignement supérieur et recherches de pointe dans les domaines de l’eau, de l’énergie, de l’environnement et de l’agroalimentaire, menées en collaboration avec d’éminentes institutions de toute la planète.

Établie sur un campus futuriste certifié LEED au bord de la mer Rouge, au nord de Jeddah, KAUST aspire à devenir l’une des 20 meilleures universités au monde et recrute activement professeurs et étudiants étrangers de niveaux maîtrise et doctorat.

Elle compte déjà 220 professeurs originaires des cinq continents (dont plusieurs Canadiens) et plus de 2 000 étudiants, dont la moitié sont saoudiens.

La semaine dernière, 18 lauréats de Prix Nobel répartis partout dans le monde ont réaffirmé leur appui à l’existence de ce qui constitue aujourd’hui l’un des plus hauts lieux du savoir dans la région arabe — et un formidable espoir de progrès.

Mais ils ont rappelé que la liberté académique, sans laquelle la science ne pourrait progresser, ne peut pas être dissociée de la liberté de pensée.

Dans une lettre pleine de respect, ils ont appelé les autorités à reconsidérer la sentence infligée, pour l’exemple, à Raïf Badawi. Un tel affront aux droits humains fondamentaux mine la collaboration entre l’Arabie saoudite et ses partenaires scientifiques internationaux, préviennent-ils.

En clair, si l’Arabie saoudite veut suivre la voie du progrès entrouverte avec la création de KAUST — et continuer de pouvoir compter sur la collaboration des chercheurs étrangers dont elle a tant besoin —, elle doit être cohérente et laisser ses citoyens agir eux aussi en esprits libres.

La lettre a beau être polie, la menace est à peine voilée. Si les professeurs de KAUST ne se sont pas exprimés sur la place publique (par devoir de réserve envers leur institution), ils n’en pensent pas moins et ils pourraient claquer la porte d’une entreprise qui ne serait plus associée à la promesse de progrès pour cette région du monde.

Parmi eux, il y a sans doute des âmes insensibles que seuls les salaires et bourses alléchantes — de même que le pouvoir de dépenser sans compter pour mener leurs recherches — ont attiré en Arabie saoudite.

Mais il y a aussi de nombreuses personnes qui croient que la recherche académique peut «déteindre» sur la société et aider les «valeurs saoudiennes» à évoluer.

Même si le campus est coupé du reste du pays, et même si les lois religieuses et la discrimination envers les femmes ne s’y appliquent pas, les centaines d’étudiants et d’étudiantes saoudiens s’y imprègnent sans nul doute d’un esprit de liberté qu’ils pourraient disséminer dans le reste du pays.

Tant que Raïf Badawi n’aura pas été relâché, l’Arabie saoudite devra vivre avec la menace de voir KAUST se réduire comme peau de chagrin, et enterrer avec elle l’idée que le pays a des chances de survivre à l’après-pétrole.

En 2012, déjà, le magazine Science rapportait, dans une enquête fouillée intitulée «Growing pain in the desert», les multiples déceptions rencontrées par des chercheurs qui avaient cru à l’aventure KAUST… mais qui réalisaient que de partir de rien, serait-ce avec des milliards de dollars, n’est pas aussi facile que cela en a l’air.

En cause, notamment : une administration que certains ont qualifiée (sous le couvert de l’anonymat) de «brutale» et de multiples promesses rompues, sans compter les bâtons dans les roues gracieuseté des dirigeants de la société pétrolière Aramco.

En 2013, la présidence de KAUST a été confiée au français Jean-Lou Chameau, qui était auparavant directeur de Caltech, la prestigieuse université californienne du génie. Cette nomination laisse penser que les autorités saoudiennes avaient compris le message…

Mais sont-elles prêtes, aujourd’hui, à aller un cran plus loin et à satisfaire la communauté scientifique internationale en relâchant Raïf Badawi ? On ne peut que l’espérer… et manifester son appui.

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

Laisser un commentaire