Se fier à Wikipédia pour ses questions en santé… ou pas ?

Devant la popularité de Wikipédia — le sixième site Web le plus populaire au monde —, il y a lieu de se demander si cette grande encyclopédie en ligne constitue une référence fiable pour obtenir de l’information médicale. Voici ce qu’en pense le docteur Alain Vadeboncœur.

Les 10 ans de Wikipédia
Illustration : Wikipedia

Tout le monde se pose des questions sur la santé. C’est parfois même une obsession.

Pour ceux qui naviguent sur le Web, les sites abondent. Le problème, c’est de trouver des réponses valides et de pouvoir les utiliser.
Sante_et_science

Alors que faire, surtout quand le médecin est en vacances ? Utilisez-vous Wikipédia ? Tout dépend de ce que vous cherchez et de quel genre de question vous souhaitez obtenir des réponses.

Le plus connu des «wikis» (1), c’est Wikipédia, visité par 365 millions de personnes chaque mois. C’est tout de même le sixième site Internet le plus populaire au monde, comme me le rappelle mon collègue, le chercheur Patrick Archambault, un urgentologue de Lévis dont le programme de recherche porte justement sur l’utilisation des wikis en pratique clinique. De 47 % à 70 % des médecins et étudiants en médecine utiliseraient aussi Wikipédia comme référence, et peut-être plus sans le dire.

Mais est-ce que Wikipédia est un site fiable pour permettre au grand public de récolter de l’information médicale ?

D’autres chercheurs ont récemment passé au crible les pages (anglophones) de Wikipédia au sujet de dix maladies parmi les plus coûteuses socialement : les maladies coronariennes, le cancer du poumon, la dépression, l’arthrose, la broncho-pneumopathie chronique, l’hypertension, le diabète, le mal de dos, l’hyperlipidémie et le traumatisme crânien.

Le résultat ? Les articles de neuf pathologies sur dix contiennent des inexactitudes.

Est-ce grave ? Oui et non.

Wikipédia est partiellement fiable

Que nous apprend vraiment cet article ? Que la plupart des pages de Wikipédia contiennent quelques erreurs, soit. Mais comme aucun exemple n’est fourni, il est difficile de se faire une idée juste du niveau d’erreur. De plus, on n’indique pas non plus la quantité d’inexactitudes par article.

Notons-le bien : il s’agit d’écarts par rapport à la meilleure évidence scientifique offerte. Or, la plupart des sites de vulgarisation médicale comportent de tels écarts, souvent par omission. Souvent, même, les meilleurs journaux médicaux en contiennent beaucoup — même après révision par les pairs et toutes les étapes de validation scientifique.

C’est donc dire que la persistance d’erreurs sur un site Web n’est pas très surprenante.

Mais qu’en est-il de la fiabilité de Wikipédia ? Selon Patrick Archambault, de manière générale, la qualité d’une information médicale publiée sur un wiki est bonne si elle est éditée par des experts… mais limiter cette tâche aux experts diminuerait beaucoup la quantité de contenu offerte.

Le chercheur a recensé les différentes évaluations déjà réalisées à propos de Wikipédia. Sur les 24 études qui se penchent sur le site d’information, il a constaté :

– que 14 études jugent l’information valide (3) ou partiellement valide (11).
– que 7 études jugent l’information souvent non valide.
– que 3 autres études n’offraient pas de conclusion à cet égard.

Il ajoute que la définition de la «fiabilité» est importante et que, par ailleurs, des encyclopédies «papier» contiennent aussi beaucoup d’informations non validées (en comparaison avec Wikipédia), mais qu’elles sont… plus difficiles à corriger.

L’information médicale dans les médias de masse

Le défi de proposer du contenu médicalement valide n’est donc pas réservé aux sites Web. Tous les médias font face à la même quête. Pour avoir animé l’émission Les docteurs pendant trois ans, c’était un défi quotidien de s’assurer de l’exactitude de l’information transmise pour chacune des 325 émissions, qui ont traité plus de 3 000 sujets.

C’était d’autant plus important dans un média de masse que nous rejoignions près de 200 000 personnes chaque jour. Imaginez les répercussions de la diffusion de conseils erronés. Or, nous n’avons reçu pratiquement aucun commentaire portant sur des erreurs de faits.

Ce qu’il faut, c’est beaucoup de travail, de la rigueur à tous les instants, une solide équipe de recherche et la supervision d’experts. C’est vrai pour n’importe quel médium de vulgarisation médicale.

À l’émission, nous validions nous-mêmes ou demandions régulièrement aux recherchistes de valider certaines informations sur des sites de référence comme www.cochrane.org, où se trouvent les meilleures synthèses de connaissances disponibles en médecine.

Opinion d’expert ou vérité scientifique ?

On peut se poser une autre question : est-ce que dans les médias, de manière générale, les opinions sont fondées ?

Comme il s’agit souvent d’experts donnant leur point de vue — qui est rarement univoque en médecine, comme dans toutes les disciplines —, la rigueur peut varier.

Un exemple récent : l’opinion émise il y a quelques semaines dans le Telegraph par un neurochirurgien anglais, qui affirmait ne pas porter de casque de vélo et qu’à son avis, c’était inutile.

Or, la science sur le sujet est plutôt solide : le port du casque de vélo diminue les risques de complications graves en cas d’accident de vélo, comme j’en ai parlé dans un billet récent.

D’ailleurs, il faut bien le dire : entre médecins, on ne s’entend pas toujours, loin de là. D’où l’importance de donner un avis prudent et balancé, qui tient compte des opinions principales sur un sujet.

La médecine est une science en constante évolution. Il y a aussi des courants de pensée — même pour les problèmes courants, comme la nécessité de traiter le cholestérol quand on n’a jamais fait d’infarctus, l’importance de dépister le cancer de la prostate et même l’examen gynécologique de routine, dont je parlais récemment.

Il est d’ailleurs ardu de se faire une idée «juste» de ce qu’est «la bonne information» en médecine. En réalité, l’univers de la médecine est complexe, et chaque affirmation est sujette à diverses interprétations. Il en va ainsi de toute la science, mais c’est aussi vrai en médecine.

Des sites ouverts comme Wikipédia permettent au moins de balancer les diverses opinions disponibles, contrairement aux interventions d’experts, qui prêchent parfois pour leur paroisse.

Information valide ou utilisable ?

Au-delà de la qualité de l’information et du fait qu’elle soit conforme ou non aux meilleurs standards scientifiques, la vraie question est de savoir si les patients peuvent vraiment l’utiliser, c’est-à-dire s’ils peuvent s’en servir pour prendre des décisions en rapport avec leur état de santé. Et, à terme, si l’information peut maintenir ou améliorer la santé des gens.

Le problème, c’est aussi que de l’information valide n’est pas nécessairement de l’information dont on peut se servir. Je peux lire un article tout à fait valide, à point, mais dont l’information n’est pas utilisable parce que mal présentée, mal organisée, non pertinente, ou tout simplement parce qu’elle ne permet pas d’agir.

Or, le but de l’information médicale, c’est tout de même de permettre d’agir en fonction d’une situation clinique. L’information médicale sur Wikipédia (ou sur le Web) devrait être évaluée non pas seulement en fonction de sa validité, mais aussi en fonction de sa capacité d’agir.

Il s’agit de questions complexes, pour lesquelles il existe bien peu de réponses. Personnellement, je constate que sur Wikipédia, l’information est souvent assez complète, mais touffue et difficile à consulter, surtout pour un profane. Ce n’est sûrement pas un site qui permet de prendre des décisions facilement. Notamment parce que l’approche est variable et jamais centrée sur la prise de décision clinique.

Des sites extrêmement bien conçus existent pourtant, comme ceux qu’on trouve dans certaines provinces du Canada. Ils permettent non seulement de trouver une information validée, à l’abri des influences pharmaceutiques, mais présentée sous une forme synthétique qui permet un véritable cheminement clinique à partir des symptômes — certainement une approche plus à même d’influencer positivement l’état de santé.

Conçus par des professionnels de la santé, de tels outils Web raffinés permettent de faire le lien entre l’information brute et validée et le patient. Un peu à la manière du rôle joué par le professionnel de la santé.

Informer : une responsabilité

Il reste que c’est une responsabilité publique d’informer et de former la population. Parce que malheureusement, j’ai parfois l’impression que les gens sont quelque peu analphabètes à propos de leur propre corps et de leur santé.

Ce n’est d’ailleurs pas très surprenant, dans la mesure où il n’existe à peu près aucune formation en lien avec la santé humaine. Ne serait-il pas utile et intéressant de sensibiliser, par exemple, les étudiants du secondaire aux problèmes de santé les plus courants, de manière à ce qu’ils puissent un peu mieux débroussailler tout cela plus tard ?

Mais consolons-nous : pour beaucoup de symptômes et de problèmes de santé courants, ce n’est pas si important d’aller dans tous les détails, comme Wikipédia le fait.

En général, on peut dire que si on se sent malade, on devrait consulter — par exemple, appeler Info-Santé (le 811), ou encore se rendre à l’urgence si les symptômes sont intenses — et que si on a des symptômes passagers et mineurs, ils vont souvent disparaître de par eux-mêmes.

(1) Définition Antidote de wiki : site Web dynamique dont les pages peuvent facilement être modifiées par les internautes visiteurs.

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À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, il enseigne l’administration de la santé et participe régulièrement à des recherches sur le système de santé. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter : @Vadeboncoeur_Al.

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Lorsque j’étais moi-même au secondaire, l’objectif avoué de cette étape était de développer chez l’écolier des connaissances qui lui permettront de passer à l’étape suivante. Il y avait quelques exceptions, notamment les cours d’enseignement religieux ou ceux portant sur l’hygiène corporelle, mais l’acquisition de connaissances pratiques quasi-immédiates ne cadrait pour ainsi dire jamais dans le curriculum. Par exemple, ce n’est pas à l’école que j’ai appris à dresser un budget ou à apporter des premier soins.

De temps à autre, unE intervenantE passait à l’école pour transmettre à la classe certaines informations plus pointes, comme les gens de TANDEM (à Montréal) peuvent le faire encore de nos jours. Il y avait (a toujours ?) des activités extra-curriculaire, ponctuelles au cours desquelles on s’initiait à d’autres « techniques » : par exemple au cours de celles-ci (et en guise d’illustration), j’ai été initié autant à la soudure à l’arc et à l’acétylène qu’à taper à la machine à écrire. Mais cet enseignement n’est pas uniforme sur le territoire de la province et le suivi/évaluation de la compréhension était inexistant. Je me trompe peut-être mais j’ai l’impression que l’objectif (avoué) n’a pas changé et en écarte (toujours) d’autres.

Étant donné que le nombre d’heures d’une journée ouvrable est limité, comment devrait-on s’y prendre pour intégrer de telles connaissances, sachant que le contenu du curriculum actuel n’est quand même pas mauvais ni inutile et que les aspects sanitaires ne sont pas les seuls dont la pertinence est avérée ?

Merci pour ce billet.