Selon une étude…

Les études scientifiques, ça vous interpelle ? Le Dr Alain Vadeboncoeur explique pourquoi il faut parfois les prendre avec un grain de sel, en les mettant en contexte, avant d’en faire tout un plat.

Photo : Daphné Caron

Ce n’était qu’une petite phrase d’humeur, mais elle est partie en folie. Écrite en réaction à ma lecture d’un énième titre d’article comportant une petite phrase que je lis souvent : « selon une étude ». Je ne m’attendais pas à ce que ce tweet suscite autant de réactions.

À mon étonnement s’ajoute mon contentement, pas tant d’avoir été pour une rare fois viral, moi qui n’aime pas les virus, mais surtout du fait que les gens s’intéressent à ces questions tout de même un peu pointues. Et c’est tant mieux ! Et que l’on peut partager une phrase somme toute plutôt sérieuse.

Mais au fait, de quelle « question » s’agit-il ? Celle du poids de l’évidence scientifique, notamment dans les médias. J’en ai contre la diffusion d’études scientifiques parfois placées hors de leur contexte.

L’état de la science à propos d’une question donnée s’établit à partir du poids de « l’évidence » qui l’appuie, expression souvent utilisée en français. Elle semble dérivée de son usage anglais, qui signifie des « informations qui donnent à penser qu’une idée, une hypothèse, est vraie ». Le concept est plus simple en français : « caractère de ce qui est évident, de ce qui s’impose à l’esprit. »

On pourrait donc plutôt parler de « l’ensemble des preuves » ou encore de « consensus scientifique » quand elles convergent vers une conclusion commune, ce qui n’est pas toujours le cas.

Diffuser la bonne information

Pourquoi l’expression « selon une étude » m’énerve-t-elle donc ? Ne devrais-je pas au contraire me réjouir de constater le partage des informations scientifiques dans les médias d’information grand public ? N’est-ce pas utile de voir ainsi sortir les notions scientifiques de la tour d’ivoire des revues spécialisées ?

Absolument ! J’y consacre même une bonne partie de mon travail de vulgarisation et de transfert des connaissances. Et je suis bien content de pouvoir apprécier l’excellent travail de plusieurs journalistes scientifiques qui se donnent comme mission d’opérer ce transfert des connaissances vers le public.

Or, parfois, on néglige de mettre en contexte les études présentées. En d’autres termes, on ne cherche pas toujours à mesurer « le poids de l’évidence » d’une telle étude.

Ce « poids de l’évidence » permet de mettre en contexte une affirmation, une publication, une idée, une hypothèse, en regard de l’état de la science sur cette même question. Un peu comme on soumet couramment, ces jours-ci, les affirmations de nos politiciens en campagne à l’épreuve des faits, en les comparant à ce qu’on sait être vrai ou faux (pourvu qu’on puisse le savoir), à propos de telle ou telle question.

Le niveau de preuve

Surtout dans les dernières décennies, l’un des objets de la science est de s’étudier elle-même, et de tenter d’évaluer le niveau des preuves associées aux diverses questions qui nous préoccupent, notamment en santé. L’évaluation du niveau de preuve occupe même en soi des pans de la recherche, permettant d’outiller les scientifiques (et le public) pour s’y débrouiller mieux.

Certaines organisations, comme la Collaboration Cochrane, qui regroupe plusieurs dizaines de milliers de scientifiques répartis à travers le monde, en font même leur principale activité. Elles s’occupent de mesurer le mieux possible le niveau de preuve associé à une foule de questions en santé, de produire des synthèses de connaissance et même des versions pour le « grand public ».

Revenons à ma phrase. Au départ, je ne manifeste ainsi que mon agacement. J’affirme ensuite que la science (on pourrait mieux dire « l’état des connaissances ») est basée sur « la somme des études » et non sur une étude.

D’abord, puisque certains m’en ont fait le commentaire, une étude correspond bien, parfois, à l’état de la science, quand il n’y a… qu’une seule étude sur un sujet donné, ce qui est rare, ou encore qu’une étude est tellement bien faite et vaste qu’elle représente à elle seule le meilleur état de la connaissance sur un sujet donné.

Diverger ou pas

Mais pourquoi est-ce que j’ajoute « surtout si elle est divergente » ? L’état de la science sur une question donnée, à moins qu’il n’existe qu’une seule étude ou encore qu’on ne trouve pas de données, se construit patiemment au fil du temps, au fur et à mesure que des chercheurs émettent des hypothèses et tentent de les « valider ».

Ainsi, la somme des connaissances dans un domaine donné représente l’ensemble des études suffisamment rapprochées d’une question « X » pour qu’elles puissent servir à construire les connaissances scientifiques sur ce sujet.

Bien souvent, une étude n’arrive donc pas seule, mais elle est précédée de recherches apparentées qui ont également tenté de fouiller la même question. Or, si une nouvelle étude diverge de la somme des connaissances acquises, il faut en mesurer l’impact dans le contexte des études antérieures, qui formaient jusque-là le « poids de l’évidence ».

Habituellement, cette étude divergente n’aurait pas suffisamment de « poids » pour invalider les connaissances antérieures, à moins qu’elle ne possède des caractéristiques de puissance (nombre de sujets étudiés, qualité de la méthode, ampleur des résultats, crédibilité, etc.) qui réussissent à faire pencher la balance. C’est souvent le cas en médecine, quand une étude de très grande envergure va à l’encontre de conclusions proposées par de petites études antérieures.

Mais pour arriver à cette mise en perspective, il faut effectivement faire l’effort de trouver le contexte dans lequel s’inscrit cette étude, que j’ai appelée dans mon tweet la « somme des études », même si les méthodes qui permettent de mesurer ce contexte sont bien plus difficiles à établir qu’une « somme ».

Hiérarchiser

La bonne nouvelle est que des méthodes existent pour établir le « poids des évidences » faites des experts en méthodologie dont c’est un des rôles fondamentaux et des organisations (comme Cochrane) qui en diffusent les résultats.

Je me permets de partager une superbe illustration qui illustre très bien cette idée fondamentale en science de la hiérarchie des preuves.

Avant de commencer, je tiens à mentionner que la pyramide proposée ne suggère pas que le haut correspond toujours à la vérité et le bas à n’importe quoi. En science, tout fonctionne plutôt par probabilité : il est beaucoup plus probable de retrouver « la vérité » (l’état de la science) en haut qu’en bas.

Cela n’exclut pas que dans certains (rares) cas, le bas de la pyramide soit juste, et qu’en haut, on retrouve parfois n’importe quoi. Il est juste très improbable qu’il en soit ainsi.

Auteur: Stéphane Ponzi. Source: Image libre de droits, utilisée avec la permission de l’auteur.

Tout au bas, on retrouve donc les « rumeurs » et la « sagesse populaire ». Encore une fois, cela ne veut pas dire que les rumeurs sont toutes fausses et que la sagesse manque justement de sagesse — c’est juste moins probable que ces éléments représentent avec justesse l’état de la science sur une question donnée.

Viennent ensuite les fameux « témoignages », qu’on peut lire à foison dans les médias et sur les réseaux sociaux. Il est arrivé ceci ou cela à quelqu’un. Une autre a pris tel produit et s’est ainsi guérie. Une thérapie m’a sauvé. Etc.

Je me trompe peut-être, mais il me semble que quantitativement, c’est le savoir le plus souvent partagé. Ce n’est pas sans intérêt (et bien honnêtement notre cerveau fonctionne ainsi, en accordant un certain poids à ce niveau d’évidence), mais on est encore loin d’une preuve.

Or, ce qui agit avec encore plus d’efficacité sur notre cerveau et arrive à convaincre la plupart d’entre nous de la véracité d’une proposition, c’est ce qui nous arrive à nous-mêmes, également appelé « expérience personnelle ». Il m’est arrivé ceci ou cela, j’ai été malade je me suis soulagé ainsi, j’ai adopté telle méthode et ça m’a fait du bien.

Personne ne peut vraiment contester cette expérience, mais il faut reconnaître qu’une foule de facteurs confondants peuvent avoir joué, souvent sans rapport avec ce qui est mesuré, comme l’effet placebo, la croyance, l’état d’esprit, etc. Le principal problème de « l’expérience personnelle » vient toutefois du fait qu’il est difficile de savoir si on peut l’appliquer à d’autres. Mais bon, si ça nous fait du bien à nous, pourquoi pas ?

Tous ces faits constituent des témoignages. Mais un témoignage particulièrement prisé dans nos médias d’information, et souvent utile, c’est celui de l’expert. Comme mentionné dans le tableau, l’expert doit être « reconnu par ses pairs » et « dans son domaine d’expertise ». Bien entendu, il doit aussi être le plus possible libre de biais (financiers notamment) et s’exprimer librement. Il est loin de toujours remplir toutes ces conditions.

Mais il est vrai que notre société, dans ses médias, ses cours de justice, ses appareils politiques, etc., regorge d’avis d’experts qui influencent largement les décisions prises. Ils jouent également le rôle d’interface entre la science et toutes ces instances. Bref, on leur doit beaucoup… et on leur confie également une grande responsabilité. Mais retenons que même un expert qui donne son opinion est de l’ordre du témoignage.

Sur le tableau, on voit une petite frontière ondulée, qui sépare tous ces témoignages des « preuves factuelles » — où l’on retrouve justement les faits scientifiques.

Les preuves

Au premier niveau des preuves, on retrouve les études dites « descriptives ». Elles décrivent la réalité du mieux qu’elles peuvent, en s’appuyant sur des méthodes parfois complexes, afin de rendre compte de l’état des choses. Pour reprendre des questions récentes : quel est le niveau de contamination de l’eau des écoles par le plomb ? Quels sont les impacts des pesticides sur la santé humaine ? Quels sont les impacts actuels du réchauffement climatique ?

Dans bien des cas, ce niveau est le plus élevé qu’on peut atteindre, du moins pour tout ce qui n’est pas accessible à ce que le tableau appelle des « essais expérimentaux ». Ces derniers visent plutôt à répondre à une hypothèse en proposant une méthode « de laboratoire », qui peut très bien se situer dans la vraie vie, permettant de valider ou non cette hypothèse.

Ces essais expérimentaux constituent un niveau de preuve encore plus élevé. C’est généralement celui utilisé, par exemple, pour mesure l’effet des nouveaux médicaments ou de traitements novateurs. L’intérêt est de pouvoir contrôler le plus de variables possible, pour isoler spécifiquement l’effet de ce médicament ou de ce traitement. On ne peut réussir aussi bien en mesurant des faits réels, qu’on ne contrôle pas toujours.

Cela ne veut absolument pas dire que ces « essais expérimentaux » sont toujours parfaits. En fait, l’un des domaines scientifiques les plus foisonnants consiste justement à étudier les limites de ces essais, souvent des biais qui remettent en question les résultats.

On retrouve ainsi des dizaines de biais possibles, allant de la sélection des patients, à l’influence de l’argent aux biais de publications, qui, malgré les qualités théoriques des méthodes proposées, peuvent en miner les résultats.

Une étude peut effectivement se retrouver dans cette catégorie ; bien faite, exempte de biais apparents, et, néanmoins, ne pas constituer vraiment l’état de la science sur une question donnée… parce qu’un niveau de preuve encore plus élevé existe.

En général, les études doivent être « répliquées » pour pouvoir être vraiment valables. D’où l’importance d’établir une méthode claire et de bien l’expliquer, afin que d’autres chercheurs puissent la répéter, au besoin.

J’en conviens : en médecine, bien des études uniques influencent, parfois indûment, les pratiques. Mais bien qu’il s’agisse souvent d’essais bien faits, ils ne sont pas toujours exempts de biais. Le problème est que de tels essais coûtent parfois des centaines de millions de dollars à réaliser, de sorte que c’est pour des raisons pratiques (ou d’intérêts) qu’ils ne peuvent pas être répliqués — ce qui est bien dommage.

Il demeure qu’au-delà de l’étude, on retrouve pour beaucoup des questions courantes un niveau supérieur de preuve qui est au sommet de la pyramide : la méta-analyse, qui a parfois ses propres limitations. Lorsqu’elle est bien réalisée, elle applique efficacement les principes d’analyse les plus rigoureux à la somme des connaissances disponibles, pour enfin établir « l’état de la science » sur une question donnée.

Mise en contexte

Mon tweet tient peut-être simplement à ceci : dans la mesure où il existe de telles synthèses de données (celles de Cochrane par exemple), on devrait toujours s’y référer, au moins pour mettre en contexte les résultats « d’une étude » que l’on présente au public.

De cette manière, non seulement on replace l’étude en question dans son contexte, mais on renseigne mieux les gens sur l’état de la science concernant une question qui les préoccupe.

En plusieurs paragraphes et une belle image plutôt que 188 caractères, c’est ça que je voulais dire. Et c’est d’intérêt public.

***

Un facétieux lecteur m’a fait remarquer que j’avais moi-même utilisé la phrase « selon une étude » au moins une fois, en 2017, en diffusant un texte traitant de l’usage des antibiotiques au Canada. À ma défense et après relecture de l’article, je note tout de même qu’il comportait plusieurs des éléments mentionnés dans mon texte, notamment une bonne mise en contexte de l’étude quant à l’état de la science sur la question.

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