Silence, il pixellise… sa vie

La technologie permettra bientôt de filmer et d’archiver les moindres détails de son quotidien : tout ce que l’on fait, voit, lit et entend. Vous avez oublié le nom d’un collègue, votre mémoire numérique viendra à la rescousse !

Vous êtes crevé, mais heureux. La conférence s’est bien déroulée. Vous avez rencontré des gens intéressants et établi une foule de bons contacts. Cependant, de retour à votre hôtel, une question vous hante : qui est cet homme qui dit vous avoir rencontré il y a trois ans et qui vous a parlé avec tant d’enthousiasme de nouvelles occasions d’affaires ?

Heureusement, vous avez filmé votre conversation à l’aide de votre BlackBerry et de la lentille intégrée à la monture de vos lunettes. Vous revisionnez la scène. Vous revoyez la personne vous aborder sans se présenter et vous parler d’un obscur déjeuner d’affaires à Québec. Mais rien n’y fait. Vous décidez donc de faire appel à votre autre mémoire – la numérique. Vous vous branchez à Internet et accédez à un site sécurisé où sont stockés tous les films vidéo de toutes vos rencontres des 10 dernières années. Vous sélectionnez l’icône « Québec », et les visages de chaque personne rencontrée dans la Vieille Capitale apparaissent. Ah, voilà votre homme ! Vous appuyez sur la touche de lecture pour revoir votre échange d’il y a trois ans. Tout s’éclaire : il s’appelle Pierre Tremblay et, ma foi, c’est vrai que ses idées sont intéressantes.

Farfelue, cette histoire de stockage de vidéos ? Pas tant que ça. La technologie permettra bientôt de filmer et d’archiver les moindres détails de sa vie : tout ce que l’on fait, voit, lit et entend, les endroits où l’on va et les gens à qui l’on parle. On pourra même enregistrer chaque petit changement dans notre état de santé grâce à un capteur placé au poignet.

La tendance est bien amorcée, en fait. Nombre de gens immortalisent déjà sur vidéo les moments importants de leur vie. Des caméras intégrées au téléphone cellulaire ou à un appareil photo permettent de filmer des images, puis de les transférer sur un disque dur ou de les télécharger dans Internet. Ajoutez à cela les GPS (qui peuvent vous suivre à la trace), les courriels (que vous n’effacez pour ainsi dire jamais), et vous obtenez tous les outils pour créer une gigan­tesque banque de données numériques sur votre vie. Un mégajournal intime électronique, quoi ! Reste à savoir quelles seront les conséquences sur votre vie et sur votre identité de cet archivage intensif…

Car une menace guette. Ces technologies de stockage de l’information finiront par être tellement abordables et répandues que la question ne sera plus de savoir comment une personne recueil­lera souvenirs et renseignements, mais bien quel usage elle en fera. Jusqu’ici, cette question demeure sans réponse.

Mais selon Gordon Bell, chercheur principal de Microsoft Research et coauteur de Total Recall : How the E-Memory Revolution Will Change Everything (comment la mémoire électronique révolutionnera le monde), la numérisation de notre existence est inévitable. Bell et son collègue Jim Gemmell en veulent pour preuve trois tendances lourdes dans le domaine de la technologie : la prolifération des appareils d’enregistrement numérique, la possibilité de stocker des données à un prix de plus en plus raisonnable et l’apparition de logiciels de classement de ces données. Aujourd’hui, pour 100 dollars, il est possible d’acheter un téraoctet de mémoire. Dans 10 ans, on s’en procurera pour le même prix 250 téraoctets. Assez pour stocker des dizaines de milliers d’heures de vidéo et des dizaines de millions de photos.

Depuis 1998, Bell et Gemmell travaillent à une entreprise pharaonique : ils tentent d’enregistrer dans leurs moindres détails les activités quotidiennes de Gordon Bell. Ils filment tout ce qu’il lit, enregistrent tout ce qu’il fait à son ordinateur et toutes ses conversations téléphoniques, suivent de près ses données biométriques à l’aide d’un capteur qu’il porte au bras. À son cou, il a une Sense­Cam, caméra de la taille d’un paquet de cigarettes mise au point par Microsoft. L’appareil prend des photos tout au long de la journée, en particulier lorsque son capteur infrarouge détecte la chaleur d’une personne tout près. Ces milliers d’images et de conversations sont ensuite stockées dans la grande banque de données de sa vie.

Un jour, estime Gordon Bell, on n’aura plus à décider quelles données on devrait conserver. On les gardera toutes. « La difficulté, note-t-il, sera de les organiser, de les trier, d’y avoir accès facilement et, surtout, de leur donner un sens. » Ultimement, notre capacité de nous rappeler nos souvenirs – les bons comme les mauvais, des plus insignifiants aux plus importants – s’en trouvera améliorée, du moins électroniquement. Du coup, on pourra régler les disputes comme on le fait dans le sport professionnel : en allant voir la reprise vidéo ! Autre bonne – ou mauvaise – nouvelle : il sera difficile, voire impossible, de mentir.

Le life logging (enregistrement chronologique de la vie), comme l’appellent Bell et Gemmell, ne fait pas que des enthousiastes. Un peu plus de la moitié (51 %) des 5 000 lecteurs du blogue techno TechCrunch qui ont répondu à un récent sondage en ligne ont affirmé qu’ils ne porteraient pas d’« enregistreur de vie ». En revanche, un nombre presque aussi important ont dit qu’ils le feraient. Ceux-ci se trouveront à l’avant-scène d’une toute nouvelle manière de vivre, qui restera pour l’éternité dans les archives de l’humanité. (© Canadian Business. Traduction et adaptation : Daniel Chrétien)

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