Soigner sous pression

Il n’est pas toujours facile de garder la tête froide quand les patients ne cessent de s’accumuler et que les heures s’allongent.

Photo : Daphné Caron

Rien ne me stresse trop dans le travail clinique à l’urgence. Ni la complexité, ni l’intensité, ni les maladies graves. Pas plus que les arrêts cardiaques, les arythmies instables ou les chocs septiques, d’ailleurs. Je sais alors quoi faire et je reste plutôt calme. Bien sûr, certains cas inhabituels, imprévisibles ou qui tournent moins bien font grimper l’adrénaline ou me bouleversent. Mais ça fait partie du métier.

Non, rien ne me stresse, sauf la pression. Pas celle des patients, l’autre pression : celle du nombre, de l’attente, de l’accumulation, de la congestion. Quand le niveau monte et qu’on ne voit pas d’accalmie ; quand on doit faire des pieds et des mains pour trouver de la place ; quand il manque de personnel pour soigner tout ce monde.

Pourtant, je n’ai pas à me plaindre, j’exerce depuis 20 ans dans une de ces urgences où la pression est assez bien maîtrisée, hormis des pointes occasionnelles. Un hôpital où les médecins, les équipes de soins et les gestionnaires travaillent fort — et de concert — pour éviter l’accumulation des patients à l’urgence et les séjours prolongés.

Tellement d’hôpitaux affrontent des défis d’un tout autre ordre, notamment à Montréal et autour. On y traite beaucoup plus de patients, sans toujours disposer de lits ou de personnel en quantité suffisante. Les patients y subissent parfois d’inhumaines attentes — de 12 ou même 18 heures — jusqu’à l’évaluation médicale, suivies de longs délais pour le transfert à l’étage.

Rien de plus complexe que cette nécessité de produire des soins sans interruption, de s’adapter constamment à la demande, de répondre en temps réel au flot des patients, parfois trop nombreux pour la capacité.

Je ne peux comparer ma situation, mais je constate tout de même que je vis mal avec cette pression. Sans doute ai-je tendance, comme tout le monde, à moins regarder les autres hôpitaux, pour comparer plutôt ma journée de travail avec celle de la veille, ma semaine avec la précédente, le mois avec celui d’avant et les années entre elles. Il me semble que la pression se fait sentir plus fortement. Peut-être que je vieillis, tout simplement.

Comment décrire cette pression ? Je la ressens sur mes épaules chaque fois que les patients s’accumulent et que les heures s’allongent. C’est peut-être en partie dû à mon karma de chef d’urgence : je me sens responsable du problème, même quand je ne suis pas en train de soigner. Ce sont toujours mes patients, en quelque sorte. Je ressens viscéralement ces délais et leurs répercussions directes sur le personnel et les patients.

Je me dis chaque fois qu’on peut travailler plus fort, trouver de nouvelles solutions pour juguler l’attente, bref, faire baisser la pression. Je passe beaucoup de temps à y réfléchir, un peu trop souvent, un bon exemple du syndrome de l’indispensable que je ne suis pas. Parce que je sais que l’urgence fonctionne bien que j’y sois ou non, que l’équipe agit de manière responsable et que ma cogestionnaire infirmier y voit tout autant— beaucoup plus que moi en réalité. Cette organisation clinique mûre, façonnée par des années de travail, tourne d’elle-même et c’est beau à voir aller.

Cette urgence — comme n’importe quelle autre, comme tout l’hôpital, comme le système de santé dans son entier — est une bien étrange machine, parce qu’elle doit fonctionner en continu, sous pression, sans pause ni repos. Rien de plus complexe que cette nécessité de produire des soins sans interruption, de s’adapter constamment à la demande, de répondre en temps réel au flot des patients, parfois trop nombreux pour la capacité.

Quand je travaille, j’observe toujours du coin de l’œil les chiffres qui s’affichent sur les écrans de tous les ordinateurs. Quand l’attente s’accroît et que les patients s’accumulent, j’accélère le rythme, j’étire les heures et prolonge mes quarts, je donne un coup de main supplémentaire, comme tout le monde autour de moi, jusqu’à ce que la pression baisse.

C’est un véritable apaisement que nous ressentons quand, après une dure journée passée dans la cohue, la colonne des patients à voir finit par fondre, jusqu’à ce qu’il ne reste presque plus personne en salle d’attente ; et surtout, que le travail a été vite fait, mais bien fait. C’est une source renouvelable de satisfaction professionnelle.

Peut-être que j’arrêterai de pratiquer ce métier qui me passionne depuis bientôt 29 ans quand j’en aurai assez de cette pression. Ce jour-là, encore bien hypothétique, je ressentirai certainement un soulagement.

Mais je m’ennuierai sans doute aussi, dès le lendemain, de ce milieu de travail et de vie remarquable, pareil à nul autre de ma connaissance et d’une grande humanité. Ce lieu où j’ai tant appris depuis mes débuts en médecine, quand j’ai fait le choix d’y consacrer ma carrière. Ce que je n’ai jamais regretté une seule seconde, malgré tout.

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8 commentaires
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Bonjour docteur.
Vos paroles correspondent exactement aux images de la série de télévision 24/7 . À chaque fois je me passe la même réflexion , heureusement qu’ils sont là ( médecins, infirmiers, technologues, etc) oui c’est frustrant l’attente, il n’y a personne même vous qui aime perdre son temps. Je ne suis pas un spécialiste de la chose, mais je me dis : nous allons quand même être soigné.!! Nous allons finir par voir un médecin, c’est pas la même chose partout dans le monde. Je suggère à tous de regarder cette excellente série, nous serions peut-être plus conciliant après .

Je vous remercie Serge, de souligner le travail des technologues. On en parle rarement. Pour ma part, j’ai travaillé 27 ans dans une urgence avec centre de traumatologie. Le soir, on couvrait l’urgence, la salle d’opépation et les étages. La radiologie c’est en demande!
La pression on en avait de toute part. Pour les demandes d’examen qui s’accumulaient. Par certains médecins qui voulaient toujours tout pour hier et qui ne se gènaient pas pour l’exprimer … assez durement. Aussi par des patients qui n’en pouvaient plus d’attendre. Et je les comprenait. Mais pas quand certains croyaient qu’on ne faisait rien. On roule on veut finir la pile de demandes , on sourit, on reste calme. Même devant des cas de patients accidentés, qui sont parfois très éprouvants. J’en ai vu des cas en traumatologie.
Et un jour on craque! Les drames deviennent intenables, ils s’additionnent. On ne se sent plus à la hauteur, jamais assez rapide et tout le stress nous rattrape. On frappe un mur. Vos mieux quitter avant, croyez-moi. J’aimais travailler à l’urgence.
Merci Dr Vadeboncoeur pour vos sujets toujours excellents.

J’ai lu avec beaucoup d’attention le papier du docteur Vadeboncoeur. J’ai constaté une chose, que les propos du docteur sont exactement les mêmes que nous retrouvons en image dans l’excellente série 24/7. La conclusion qu’il faut en tirer est que tout le personnel de l’urgence font du mieux qu’ils peuvent dans les circonstances. En bout de ligne oui l’attente est impossible, de 12 à 18h mais je suis sur d’une chose pour la grande majorité, des gens de l’urgence qui travaillent sous pression le SAVENT très bien. Nous avons quand même LA CHANCE d’être examiné par le corps médical, c’est pas le cas pour tous les êtres humains. Il faut voir la série 24/7
cette série explique et démontre bien des choses. Je vous dis merci au personnel soignant.

Allo,oui,on ressent tous cette pression,surtout en vieillissant et faut prédire que cela ne va pas s’améliorer avec le temps….faut savoir arrêter lorsque le cerveau et le corps ne suit plus.On espère de meilleurs soins de première ligne plus efficaces,une meilleure organisation des soins et une meilleure éducation publique afin de prévenir les rechutes et…..on aime la retraite qui nous permet de décompresser de la vie hospitalière urbaine.

Ne lâchez pas Donc. Nous avons besoin de gens tél que vous dans les services d’urgence. Je connais votre stres, après 30 ans de psychiatrie, mais nous avions la chance de connaître nos patients, puisque c’est la porte tournante. Dans ces services.

Bonjour Docteur,

Beaucoup de respect pour ce que vous et tous vos collègues faites pour la population qui vieillit et semble de plus en plus avoir besoin de vos bons soins.

Vous dites arrivez bientôt à 30 ans de services mais que pensez-vous de la détresse psychologique de vos jeunes collègues qui commencent leur carrière dans ces conditions ou le fardeau de la tâche ira en augmentant pour encore plusieurs années afin de passer la vague de boomers qui inévitablement passeront par vos institutions sans compter toutes ces cochonneries dénoncé en rapport avec la santé publique (agriculture, pollution, changements climatiques…) qui vous amène une clientèle toujours plus jeune avec des problèmes de santé.

Voyez-vous une lumière au bout du tunnel pour eux et leur clientèle ou on se dirige vers le mur. Y-a-t-il une solution? Car moi je me demande sérieusement comment ils feront pour se rendre à 30 ans et plus de bons services dans ces conditions comme celles qui guettent nos gens dans l’enseignement.

en formant des super infirmières et des super pharmaciens pour des cas légers on permettrait aux spécialistes de soigner les cas graves et de réduire la pression.

J’aime beaucoup vos écrits Dr Vadeboncoeur, ce sont des personnes dédier comme vous qui garde la roue qui tourne de notre système de santé à tourné au lieu de s’écraser. Le système de santé dans son entier — Comme vous dites si bien elle »est une bien étrange machine, parce qu’elle doit fonctionner en continu, sous pression, sans pause ni repos ». Merci d’être là et de partager par vos écritures qui expose toutes sortes de facettes de la machine & des humains qui y travail.