SOS idées nouvelles

La recherche québécoise est en danger, clame une nouvelle coalition de professeurs d’universités, de chercheurs et d’étudiants.


 

D’activité créatrice de connaissances, indissociable de l’enseignement, la recherche est devenue une machine à générer des innovations et des retombées économiques, et à répondre à des besoins immédiats. La recherche fondamentale, qui vise à comprendre le monde, a cédé toute la place à la recherche appliquée, qui consiste à résoudre des problèmes. Un changement de vocation lourd de conséquences, selon Cécile Sabourin, professeure au Département du développement humain et social de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, présidente de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université et porte-parole de la coalition Protéger la recherche publique.

Comment ce glissement s’est-il produit ?
— L’influence de l’économie sur les orientations de la recherche n’est pas nouvelle, mais elle atteint un niveau critique. Au Québec, la recherche, traditionnellement administrée par le ministère de l’Éducation, relève maintenant du ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation, ainsi que du ministère de l’Industrie du Canada. Le financement est accordé de plus en plus souvent par appels d’offres sur des sujets ciblés, sous l’influence grandissante des entreprises et des gouvernements. Les chercheurs n’ont pas le choix: s’ils veulent de l’argent pour leurs travaux, ils doivent s’y plier. D’ailleurs, dans sa stratégie Un Québec innovant et prospère, annoncée en décembre 2006, le gouvernement québécois a fait de la valorisation de la recherche et de l’innovation sa priorité absolue.

Cet énoncé de politique, qui correspond à un réinvestissement majeur en recherche, a pourtant été largement applaudi.
— Oui, par les recteurs, les gens d’affaires et les journalistes! Les premiers ont un criant besoin d’argent pour les universités, les seconds ne peuvent que se réjouir des montants mis à leur service. Quant aux journalistes, ils sont victimes de la campagne de désinformation savamment orchestrée par le gouvernement: alors que les professeurs sont les premiers exécutants de la politique scientifique, ils n’ont même pas été invités à l’annonce de la stratégie, contrairement aux recteurs…

Quelles conséquences voyez-vous à ce changement de vocation ?
— D’abord, toute la recherche qui n’entraîne pas de retombées à court terme périclite. Pour trouver un nouveau médicament ou résoudre le problème du décrochage scolaire, il y a de l’argent — et c’est tant mieux — mais il y en a beaucoup moins pour étudier la démocratie, les maladies tropicales ou les plaques tectoniques. Pourtant, on sait depuis longtemps que les grandes avancées technologiques ou sociales viennent souvent des recherches fondamentales. D’ailleurs, les universités sont des institutions publiques et elles n’ont pas à servir des intérêts privés.
D’autre part, en forçant les chercheurs à se concentrer sur des problèmes ciblés, on brime leur créativité. Qui sait quelles nouvelles idées ou quelles découvertes pourraient germer dans l’esprit des jeunes si on leur donnait les moyens de les explorer! C’est une perte pour la société tout entière.
Enfin, l’enseignement en pâtit lourdement, car il est incompatible avec le mode de fonctionnement qu’imposent les impératifs économiques: des délais serrés, de grandes équipes… Dans ce contexte, les étudiants de maîtrise et de doctorat doivent produire à tout prix, comme des travailleurs, alors qu’ils devraient être en train d’apprendre à se montrer créatifs, critiques et rigoureux. Quand on sait que ce sont nos élites de demain, il y a de quoi s’inquiéter!

Mais la tendance est mondiale. La situation au Québec est-elle pire qu’ailleurs ?
— Non. Mais dans plusieurs pays, en France par exemple, les chercheurs se mobilisent contre cette tendance et commencent à être entendus. Il reste aussi des endroits, comme aux États-Unis, où de grandes fondations et les gouvernements ont su préserver la recherche libre tout en encourageant l’innovation. Ici, je crois qu’on se rendra compte malheureusement trop tard que c’est cette stratégie équilibrée qui s’avère la plus payante pour la société.

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