Stimuler le cerveau pour mieux entendre dans les lieux bruyants

En vieillissant, il peut devenir plus difficile de suivre une conversation dans un endroit animé, comme un restaurant. Les travaux de chercheuses québécoises laissent entrevoir un possible traitement, grâce à une technologie qui pourrait aider à garder le cerveau actif.

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Mal discerner les paroles de son interlocuteur dans un environnement bruyant est l’un des désagréments liés au vieillissement les plus communs. Ses effets se manifestent parfois dès la trentaine.

Souvent associé à une perte d’audition, ce problème aurait en réalité plus à voir avec le déclin du cerveau dans le traitement du langage, selon Pascale Tremblay, professeure titulaire au Département de réadaptation de l’Université Laval.

Pour s’attaquer à ce phénomène, la Dre Tremblay et Valérie Brisson, étudiante au doctorat en sciences de la réadaptation, ont utilisé la stimulation magnétique transcrânienne (SMT), une technologie qui permet d’activer certaines zones du cerveau associées au langage. Leur récente étude publiée dans la revue Brain and Language laisse penser que la SMT pourrait beaucoup aider les personnes qui entendent mal lorsque le bruit ambiant est élevé.

L’actualité s’est entretenu avec Pascale Tremblay.

Pourquoi a-t-on plus de difficulté à communiquer dans un milieu bruyant lorsqu’on vieillit ?

C’est une grande question sans réponse définitive pour l’instant. La communication est complexe et constituée de plusieurs composantes : l’audition, le traitement linguistique et les fonctions cognitives du cerveau. Avec l’âge, les difficultés peuvent s’expliquer par différents facteurs ou même par la combinaison de ceux-ci.

Pendant longtemps, cette question a été abordée sous l’angle d’un problème d’audition, et on a pensé la régler à l’aide d’appareils auditifs, sans succès. De notre côté, on a plutôt opté pour la multidisciplinarité, en mettant l’accent sur l’aspect linguistique. Bien entendre les sons n’est pas suffisant pour comprendre les paroles de quelqu’un. Il faut être en mesure de traiter les données reçues et de les décoder. Ce sont ces étapes de traitement linguistique qui mènent à la compréhension du langage.

Quelle ampleur le problème peut-il prendre ?

Malheureusement, on minimise beaucoup les conséquences des difficultés de communication. Plusieurs études ont relevé chez les personnes touchées des soucis sur le plan de la confiance en soi, de l’estime de soi et du désir de communiquer. Les gens qui font beaucoup répéter finissent par avoir l’impression de déranger les autres. Dans bien des cas, on assiste à des stratégies d’évitement des situations ou des endroits bruyants, mais cela vient souvent avec le retrait des activités sociales.

Et à l’autre bout du spectre, certaines personnes sont moins ouvertes à adapter leur discours à ceux qui ont des difficultés de compréhension. Parfois, on infère même qu’ils ont des troubles cognitifs, ce qui n’est pas le cas. Au final, les gens affectés sont exclus ou s’excluent eux-mêmes.

Qu’est-ce la stimulation magnétique transcrânienne (SMT) et comment pourrait-elle aider à traiter ce type de problème ?

La stimulation magnétique transcrânienne existe depuis les années 1980. Elle est déjà reconnue comme traitement pour certaines maladies telles que la dépression réfractaire ou les hallucinations auditives, et elle est à l’essai pour de nombreuses maladies neurologiques ou psychiatriques. 

Grâce à un petit appareil qu’on tient dans notre main et qu’on applique sur la tête de la personne, on envoie de petites impulsions dans des zones du cerveau bien définies pour y stimuler l’activité cérébrale. On vise à rendre le cerveau plus réactif dans la région donnée, ce qui facilite le traitement de l’information.

Par exemple, lors de notre dernière étude, on a stimulé le cortex prémoteur ventral, une région du lobe frontal gauche qui est impliquée à la fois dans la perception et la production des sons de la parole.

Dans nos études, on a fait passer à nos patients [NDLR : 34 sujets de 32 à 79 ans] un examen d’imagerie par résonance magnétique (IRM) pour avoir des images de leur cerveau et bien cibler la région voulue. Cela permet d’appairer en temps réel notre stimulateur avec l’image du cerveau du patient.

Pour mesurer l’effet, on leur fait faire avant et après la SMT une série de tests qui consiste à identifier des syllabes très semblables parmi un fond sonore où plusieurs voix humaines s’entremêlent. Ce qui est très intéressant, c’est que les personnes qui se sont le plus améliorées d’un test à l’autre sont celles qui avaient le plus de difficulté au départ.

C’est une stimulation très focalisée : seuls quelques centimètres du cerveau sont activés à la fois. Les protocoles qu’on utilise en ce moment sont très rapides : ils durent trois minutes, pour un effet d’environ une heure. Comme on n’est pas à l’étape des essais cliniques, on ne cherche pas d’effets à long terme. On tente seulement de voir si ça fonctionne et de trouver les meilleures régions à stimuler.

Votre étude affirme que ce protocole de SMT améliore de 5 % les capacités de comprendre dans un environnement bruyant. Comment interprétez-vous ce résultat ?

Je trouve ce résultat extrêmement positif, puisqu’on a réussi à avoir un gain assez stable d’une personne à l’autre. Avec mon équipe, on continue à travailler pour répliquer l’étude et augmenter l’effet de la SMT. Une amélioration de 5 %, c’est intéressant, mais pas suffisant pour enclencher un essai clinique. On voudrait se rendre à 15 % ou 20 %. La prochaine étape sera de lancer un protocole plus intense avec une stimulation sur plusieurs jours pour viser des effets à long terme.

Ce qui est intéressant dans notre étude, c’est que les personnes âgées ont réagi tout autant que les jeunes à la stimulation. On ne s’attendait pas à ça. Ça démontre que le cerveau garde sa plasticité avec les années.

Est-ce que dans l’avenir, on pourrait voir des traitements du genre accessibles au grand public ?

Si les tests sont concluants, je crois que c’est possible dans un horizon de 10 ans. La stimulation n’est pas très difficile à faire et l’appareil est relativement abordable. Ce sont des méthodes sans effets secondaires et très polyvalentes. De plus, la SMT est testée dans d’autres contextes, par exemple pour lutter contre les effets de l’aphasie post-AVC et du déclin cognitif. 

Ce n’est pas miraculeux ni curatif, mais c’est une bonne option pour combattre les problèmes qui seront de plus en plus présents avec le vieillissement de la population, comme les troubles dégénératifs et les difficultés de communication.