Sur la ligne rouge : Ange maléfique

Les professionnels de la santé ne sont pas plus immunisés ou invincibles que les autres. Ils peuvent même, eux aussi, devenir dangereux sans s’en rendre compte.

Photo : Mathilde Fortin

On aime souvent associer l’image de l’infirmière à celle d’un ange descendu du ciel, prêt à recevoir tous les coups et à tendre l’autre joue au nom du sacro-saint bien-être de l’autre. Cela m’a toujours fascinée. Oui, il y a de nombreuses, de très nombreuses infirmières (et infirmiers), une majorité même, qui ont le cœur sur la main. La plupart, face à la plus grande adversité, sont encore capables de reconnaître quand il est nécessaire de placer le bien des autres au-dessus du leur… et inversement. Il y a un moment pour prendre soin de soi, et un moment pour prendre soin des autres. Le plus souvent, on doit néanmoins parvenir à faire les deux simultanément. Cet équilibre, qui exige beaucoup de doigté et de jugement, est toutefois enceint de limites qu’il ne faut jamais outrepasser. Surtout dans un contexte de pandémie.

***

On est samedi. Nous sommes encore en clinique dite « froide ». Autrement dit, n’importe qui ayant déjà pris rendez-vous sur la plateforme Rendez-vous santé Québec (RVSQ) peut venir consulter un médecin aux urgences mineures. N’importe qui… sauf évidemment une personne montrant des symptômes spécifiques de la COVID-19 et qui :

– serait de retour de voyage depuis les 21 derniers jours ou moins ;

– aurait été en contact étroit ou direct avec un voyageur revenu au pays au cours des 21 derniers jours ;

– aurait été elle-même dans un des lieux publics ciblés par les autorités de santé publique ;

– aurait reçu la consigne de demeurer en isolement volontaire à domicile ;

– aurait été en contact étroit ou direct avec une personne confirmée porteuse de la COVID-19 ;

– aurait été en contact étroit ou direct avec une personne en attente d’un résultat de test de dépistage de la COVID-19.

Pour l’instant, ce sont toujours ces critères qui déterminent si on peut laisser quelqu’un mettre le pied dans la clinique. Ce sont les directives de la Direction de santé publique de Laval. De manière générale, nous tentons de les respecter à la lettre.

Par contre, dès cette semaine, nous subirons un grand changement de cap au sein de notre établissement de soins. Il y aura deux sections distinctes à l’intérieur même de la bâtisse. Un côté « chaud », pour accueillir, sur rendez-vous seulement, les personnes potentiellement atteintes de la COVID-19 qui nous auront été envoyées par le 811 ; et un côté « froid », pour les autres patients ayant déjà un rendez-vous avec leur spécialiste et étant exempts de tout symptôme caractéristique de la COVID-19. Évidemment, ces deux sections seront mutuellement imperméables. Un véritable mur a même été érigé à l’intérieur de la polyclinique afin de bien les séparer. Totale étanchéité. Zéro contact possible entre les deux côtés.

Laval est en ce moment au cinquième rang du palmarès des régions québécoises les plus touchées par le coronavirus. La contagion locale augmente. Puisque nous sommes encore en clinique « froide », mais que la situation devient de plus en plus préoccupante, certains éléments commencent toutefois à changer. Nous prenons des précautions particulières pour toute personne très symptomatique, même si elle n’est pas allée à l’étranger et même si elle n’est pas en contact avec quelqu’un qui a voyagé ou qui attend un résultat de test de dépistage de la COVID-19. Nous la tenons entre autres à l’écart le plus possible des autres patients. Sans compter qu’en radiologie, par exemple, nous n’offrons plus de service de radiographie des poumons, car l’équipement de protection individuel manque toujours pour les techniciens de ce département.

Il est environ 15 h. Une femme d’une quarantaine d’années à l’air fatigué et dont le nez et la bouche sont couverts d’un masque qui ressemble au modèle N95 ouvre la porte. Je lui fais signe d’avancer lentement dans ma direction.

« S’il vous plaît, arrêtez-vous sur la ligne rouge, madame. Bonjour !

— …

— Toussez-vous ?

[Elle fournit toutes ses réponses sur un ton monocorde dans lequel pointe l’impatience.]

— Avez-vous des difficultés respiratoires ?

— Faites-vous de la fièvre ?

— Plus que 38 °C ?

— Vous avez pris rendez-vous à l’urgence mineure aujourd’hui ? [Il est à noter ici que la plateforme RVSQ n’exige pas de motif de consultation ou de détails sur l’état de santé du patient pour accorder un rendez-vous à qui le demande.]

— Êtes-vous revenue d’un autre pays au cours des 21 derniers jours ?

— Êtes-vous en contact étroit ou direct avec quelqu’un qui est revenu de l’étranger au cours des 21 derniers jours ?

— Êtes-vous en contact étroit ou direct avec quelqu’un qui a été confirmé cas positif de la COVID-19 ?

— Êtes-vous en contact étroit ou direct avec quelqu’un qui est présentement en attente d’un résultat de test pour la COVID-19 ?

— Très bien. Tendez-moi vos deux mains, s’il vous plaît. »

Avec la pompe à gel hydroalcoolique, en restant aussi loin d’elle que possible, je dépose une bonne noix de Purell dans chacune des deux paumes de la dame. Elle se frictionne les mains. Je m’écarte de son chemin pour la laisser passer.

« Vous allez vous rendre dans la salle d’attente, mais je vous demande de rester aussi loin que possible des autres patients, plus que deux mètres si c’est possible, de ne toucher à rien et de ne pas aller à la toilette non plus. »

La dame se rend dans la salle d’attente en silence après avoir donné son nom au poste vitré du secrétariat pour faire savoir qu’elle était arrivée.

Je me rends au poste des infirmières, juste à côté de la salle d’attente. Une vitre nous sépare alors je dis, assez fort pour qu’elles m’entendent :

« Tanya, Marjorie ! Je vais avoir besoin que vous disiez au Dr Beauregard de s’habiller de pied en cap avec un ÉPI (équipement de protection individuel). On a une patiente qui a les trois symptômes principaux du coronavirus, mais je n’ai pas encore le droit de la renvoyer chez elle sur la base des réponses qu’elle m’a données. Elle a pris rendez-vous en ligne.

— C’est bon, Marie, on s’en occupe… Mais là, tu es sûre qu’elle a répondu à toutes tes questions correctement… ? Elle a l’air très symptomatique… »

Je n’ai pas le temps de leur répondre que la patiente apparaît à environ deux mètres de moi et du poste des infirmières et m’interpelle devant mes deux collègues :

« Eille, scuse ! C’parce que même si on t’voit pas, j’t’entends de la salle d’attente pis tout le monde t’entend avec, parce que tu parles fort. Un peu de confidentialité, peut-être, j’sais pas ?

— Madame, je ne vous ai pas pointée, je ne vous ai pas nommée pour m’adresser à mes collègues. Je m’excuse sincèrement si je parle fort, mais je dois informer mes collègues de votre situation afin que le médecin qui vous évaluera se protège AVANT que vous n’entriez dans sa salle de consultation. On ne niaise pas en ce moment avec ça, vous comprenez ?

— J’veux ben, mais je l’ai pas anyway, la COVID.

— Vous avez l’air pas mal certaine de ce que vous avancez…

— Ben, j’ai fait un test mardi pis y’est négatif. Pis j’ai aussi repassé un autre test ce matin.

— Pardon ?! Vous avez fait un test de dépistage de la COVID-19 ce matin ? Et vous n’avez pas eu le résultat ?

— Ben… non, pas encore, là. C’est quoi l’problème ?

— Madame, réalisez-vous que vous m’avez menti au triage ?

— De quoi ça, que j’t’ai menti ?

— Je vous ai demandé si vous aviez été en contact étroit ou direct avec quelqu’un sous investigation de COVID-19 en ce moment. Vous m’avez dit que non. Un contact étroit et direct, ça implique évidemment votre propre personne.

— Pourquoi j’aurais eu à te dire ça, que j’avais passé un test ? C’est pas de vos affaires !

— C’est une blague ? Madame, vous mettez en danger les gens qui se trouvent dans cette clinique en ce moment même. Je vais vous demander de quitter les lieux immédiatement et d’attendre d’avoir reçu le résultat négatif de votre test de la COVID-19 avant de reprendre un rendez-vous ici par le biais du 811. Je suis consciente que vous n’êtes pas au sommet de votre forme, mais le risque est trop élevé.

— Eille, toi chose ! T’es quoi, toi ? T’es médecin ?

— Ça change quelque chose, ce que je suis ?

— Ben moé, j’suis infirmière, OK ? Pis mon masque, c’est un N-95 qui est bien fitté (ajusté) alors que toi, t’as même pas le bon masque avec ton ti-masque en papier, faque…

— Ce n’est pas seulement votre masque, madame, qui d’ailleurs, ne semble pas tout à fait ajusté. Ce sont les contacts avec vos mains également. Franchement ! Si vous prétendez vraiment être une infirmière, est-ce que je dois vraiment vous expliquer le b.a.-ba de la contagion ?

— Eille, tu m’as mis du Purell d’in mains, j’ai un masque, je fais de la dyspnée, j’ai de la fièvre pis je tousse ! J’ai besoin de voir un médecin pis de passer un R-X du poumon (une radiographie des poumons). Me semble que c’est pas compliqué !

— Mais vous n’aurez pas de radiographie des poumons aujourd’hui ! Je comprends que vous êtes mal en point, mais on n’a pas l’équipement de protection nécessaire pour les techniciens de radiologie en ce moment pour procéder à cet examen-là, et vous êtes de plus censée attendre le résultat de votre test avant de vous présenter ici. Je dois vraiment vous demander de… »

Elle a coupé court à mes explications et s’est immédiatement dirigée vers la sortie de la clinique sans rien dire, le regard noir de colère.

Marjorie et l’un des médecins de garde ont par la suite alerté les autorités policières. On ne badine pas avec la santé publique. Même si on porte un masque. Même si on ne se pense pas nécessairement contagieux.

Je ne sais pas si les autorités policières lui ont donné un avertissement, une amende ou l’ont accusée de comportement criminel. Je sais cependant une chose : les professionnels de la santé, quand ils sont vraiment des professionnels, doivent absolument se méfier d’eux-mêmes. Ce n’est pas parce qu’on a des connaissances, un statut professionnel XYZ ou encore un accès à des ressources que les règles civiques les plus élémentaires ne s’appliquent plus. Nous ne sommes pas plus immunisés ou invincibles que les autres citoyens. Nous pouvons même, nous aussi, devenir dangereux sans nous en rendre compte.

Peut-être que la dame avait une bronchite bactérienne nécessitant d’être traitée rapidement, oui. Peut-être avait-elle plutôt contracté la COVID-19. On ne peut pas courir ce genre de risque en l’acceptant dans un lieu qui n’est pas encore prêt à recevoir des cas positifs. Même si ce n’est pas toujours l’idéal, nous devons tous respecter les directives de la santé publique en ce moment parce qu’il en va de la vie et de la mort des uns et des autres.

***

Le soir, en arrivant chez moi, après une longue marche prise en solitaire dans un parc pour tenter de me remettre de mes émotions, encore très ébranlée par cette scène, je me suis assise à mon bureau. J’ai ouvert mon ordinateur et j’ai tapé l’URL de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ). Une fois arrivée sur la page d’accueil du site de l’OIIQ, j’ai cliqué sur la section Vérifier le droit d’exercice. Dans le champ Recherche de membre, j’ai tapé le prénom et le nom de la prétendue infirmière. J’ai dégluti et j’ai appuyé sur le bouton Rechercher en priant très fort Florence Nightingale (la pionnière des soins infirmiers modernes) pour que s’affiche la mention Aucun résultat trouvé pour ce nom.

À mon grand désarroi, en rose fuchsia sur fond gris, le nom complet de la récalcitrante est apparu sur mon écran.

J’ai cliqué sur son nom. Les détails du lieu d’exercice de l’infirmière ainsi que de ses différents champs d’expertise se sont affichés.

En parcourant des yeux les informations sous la section Ce membre peut prescrire dans le ou les domaines suivants, mon regard s’est embué.

Noir sur blanc, parmi les quatre spécialités de sa pratique infirmière, étaient écrits les mots « santé publique ».

Les prénoms ainsi que certains détails ont été changés à des fins de confidentialité.

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Vous avez des questions sur la COVID-19 ? Consultez ce site Web du gouvernement du Québec consacré au coronavirus.

Vous avez des symptômes associés à la maladie ? Appelez au 1 877 644-4545 ou consultez un professionnel de la santé.

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