Sur la ligne rouge : Appelez-moi Céline

Devant cette femme qui cherchait à me provoquer, un conseil m’est revenu en tête : faire une Céline Dion de moi !

Photo : Mathilde Fortin

Vendredi matin du côté chaud de la clinique.

Il n’y a personne en file à 9 h 45, mais un homme d’origine italienne d’environ 65 ans arrive en trombe sur le côté du périmètre de sécurité et me demande de loin, en criant presque, si j’ai vu sa femme. Selon lui, elle aurait dû être arrivée en taxi depuis longtemps pour son rendez-vous de dépistage de la COVID-19. Je lui dis que non, je ne l’ai pas vue. Il insiste, me donne le nom de sa femme et me demande d’aller vérifier si c’est bien ici, dans cette clinique, qu’elle a rendez-vous, au cas où elle se serait « encore trompée ».

Je soupire. Je suis seule à la porte. Je ne suis pas censée quitter mon poste, mais comme il m’est arrivé plusieurs fois de devoir aller vérifier une information auprès de mes collègues, je lui dis de ne pas bouger, que je lui reviens avec une réponse.

Je vais voir la secrétaire, qui me renseigne. En rebroussant chemin vers la porte d’entrée, je vois une femme d’une trentaine d’années très maquillée sortie de je ne sais où s’avancer et foncer droit sur moi.

« Madame, excusez-moi, d’où arrivez-vous ? Avez-vous un rendez-vous ?

  Non. Je veux voir un médecin. J’ai des problèmes d’épilepsie depuis longtemps et j’ai besoin de faire represcrire…

— Madame, suivez-moi, je vous prie. On va discuter de ça dehors ! Vous ne devriez pas être ici.

— Mais pourquoi ? Je veux voir un médecin ! C’est ma clinique, ici !

— Je comprends, mais c’est une clinique COVID sur rendez-vous, en ce moment. Vous êtes passée sous le cordon de sécurité sans l’autorisation de qui que ce soit pour entrer dans la clinique. Nous allons donc aller parler de tout ça dehors…

— Ne me parlez pas sur ce ton, vous ! C’est quoi votre nom ? Vous êtes infirmière ou médecin peut-être ? Pour qui vous prenez-vous ? »

Et là, je la sens arriver en une fraction de seconde : la colère. Je la sens monter en moi. Cette femme ne comprend pas la situation. Elle m’attaque alors que je veux discuter dehors avec elle, car elle n’était pas là il y a une minute. Elle ne comprend pas qu’elle vient d’entrer dans une zone où se trouvent des gens qui sont déclarés positifs à la COVID-19. Comme elle n’a pas rendez-vous ici, c’est qu’elle n’a pas été évaluée au préalable par les autorités concernées (le 811, la ligne COVID ou son médecin) et qu’elle ne devrait donc pas être ici.

« Madame, mon titre et mon nom importent peu. Je suis responsable des patients à la porte. Venez avec moi dehors, nous allons nous parler et on verra si vous pouvez être vue par un médecin de la clinique. »

Apercevant l’un de mes collègues — plus grand que moi — s’avancer vers nous, elle me suit à contrecœur à l’extérieur, mais se met à crier : 

« Mais pourquoi vous me faites sortir ?! C’est tellement ridicule si je suis pour revenir ensuite!

— Si vous n’avez pas de rendez-vous ici aujourd’hui, on ne peut pas vous faire entrer dans la clinique. On va devoir vous envoyer dans une autre clinique. Vous voyez bien qu’il y a un cordon de sécurité. Ce n’est pas fait pour passer en dessous…

— Ne me dites pas ce que j’ai le droit de faire ou de ne pas faire ! Vous êtes infirmière, vous ? Je veux votre nom ! Vous allez me donner votre nom ! »

À ce moment, les mots de Joceline me reviennent en tête. 

Joceline est la psychothérapeute que je consulte ponctuellement depuis 14 ans. La dernière fois que je lui ai parlé, elle m’a rappelé que, dans le contexte actuel, je ferai inévitablement face au stress et à la colère des gens qui croiseront mon chemin à la clinique et ailleurs, que je ne devrai donc pas laisser la colère m’envahir à mon tour et que je devrai répondre avec tact. 

« Quand vous faites face à une personne très en colère, faites votre Céline Dion », m’a-t-elle dit. J’ai éclaté de rire. Elle a poursuivi. « Si vous faites face à la colère d’un patient, commencez par parler moins fort que lui, reculez d’un pas et basculez en même temps votre bassin vers l’avant, comme Céline Dion en spectacle. Elle pousse les hanches vers l’avant et “s’assied”, confiante et solide dans son rôle de performer. Vous allez voir, ça désamorce bien des situations. » J’avoue que j’étais sceptique. Mais pourquoi pas ?

Je recule donc d’un pas. Et là, même si je me dis que j’aurai sûrement l’air complètement ridicule, je bascule volontairement mon bassin vers l’avant, bien campée sur mes deux jambes.

 « Non, je ne vous donnerai pas mon nom. Si vous voulez voir un médecin, vous devez appeler le 811.

— Ah oui ? Le 811, hein ? Correct, je vais les appeler, et devant vous à part ça. On va voir si je n’en aurai pas, de rendez-vous…

— Oui, appelez-les. Mais sortez du périmètre pour appeler, s’il vous plaît. Je dois laisser passer ces gens derrière vous qui ont rendez-vous.

— Pfff ! Stupid bitch ! Tu vas voir que je vais l’avoir, mon rendez-vous ! Tu vas être obligée de me laisser passer…

— Oui, d’accord, mais arrêtez de m’insulter et faites votre appel dans le calme, s’il vous plaît.

— Toi, ma… »

Je ne la laisse pas terminer son insulte et j’ouvre le cordon de sécurité pour qu’elle sorte du périmètre. Elle en sort en regimbant et saisit son téléphone. Elle compose le 811. Elle attend. Attend. Attend. Elle soupire, chiale toute seule. C’est plus long qu’elle pensait, visiblement…

Mon gentil monsieur italien, lui, est encore là, impatient. Je lui confirme, un grand sourire se voulant rassurant dans la voix, que sa femme a bel et bien rendez-vous ici avec nous. Cette dernière arrive effectivement quelques minutes plus tard en taxi, un masque sur le visage, la démarche très ralentie par un état général qui n’a pas l’air d’être le meilleur du monde.

La trentenaire impolie assiste à la scène, le téléphone toujours scotché à son oreille… et quitte les lieux sans mot dire après quelques minutes.

Gestion de la colère : check.

Call me Dion.

Jocéline Dion.

L’auteure est une ancienne infirmière qui a repris du service pour contribuer à freiner l’épidémie. Les noms ont été changés à des fins de confidentialité.

Les commentaires sont fermés.

Chère mme -dion-. Vous êtes mon héroïne du jour. Je suis bien curieux de savoir ce qui est arrivé à mme -trump-.

Je crois que c’est la première fois que je lis aussi assidument la même auteure!
J’ignore où vous prenez le temps d’écrire vos bons textes sur «Tranches de vie d’une écrivaine/ex-infirmière pendant le COVID»… Mais merci.

Bravo! Ce minime pourcentage de gens qui se croient au-dessus du monde et qui n’ament pas se faire remettrent à leurs place devront se plier aux règles comme tous. Nous ne somes pas dans un concours de beauté où la gagnante est traitée comme une reine ou dans une hiérarchie de bureau où ton poste indique comment les autres te traitent (même si, tel que vu la semaine passé, c’est un autre sujet à discussion!) ou dans un école secondaire où la plus populaire à le droit de rabaisser les autres en les intimidant. Nous sommes dans une situation où tous sont égaux et plus on agi comme tel, plus c’est agréable pour tous!

Bravo pour ton sang froid.

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