Sur la ligne rouge : Devoir d’indulgence

N’allez pas sauter au visage des secrétaires ou de la direction de la clinique. On a tous besoin d’exercer notre tolérance à l’imperfection en ce moment, même si c’est frustrant, dit notre collaboratrice, une ancienne infirmière qui a repris du service.

Photo : Mathilde Fortin

Les patients qui n’ont aucun symptôme de la COVID-19, mais qui ont d’autres problèmes ou besoins de santé, doivent quand même être vus.

Notre polyclinique abrite un service de radiologie, lequel est géré indépendamment de la clinique elle-même par une entreprise québécoise, qui gère différents services de radiologie dans la province. Puisque notre polyclinique abrite un des deux centres désignés d’évaluation de la COVID-19 (CDÉ) de Laval — le côté « chaud » de la clinique, complètement étanche du reste de la bâtisse —, tout patient non infectieux ne peut accéder au service de radiologie. Celui-ci est réquisitionné, sur ordre de la santé publique, pour les patients potentiellement atteints de la COVID-19 de l’île de Laval. Et c’est normal : nous sommes ici en zone chaude.

Or, comme pour toute nouvelle manière de procéder que l’on tente de mettre en place un peu partout en ce moment, il subsiste parfois de la mauvaise communication, de l’incompréhension et donc aussi des défis. Il y a des ajustements à faire. Parfois, ça prend plus de temps qu’on le voudrait pour que tous soient à la même page malgré les exigences immédiates de la situation.

Arrive cette femme d’une cinquantaine d’années, requête imprimée en main. Elle se place devant l’entrée du CDÉ, où je me trouve vêtue de pied en cap de mon équipement de poussin jaune. (Joyeuses Pâques, tout le monde !)

« Bonjour, madame ! Avez-vous un rendez-vous avec nous aujourd’hui ?

— Non, mais je veux passer une radiographie des poumons.

— Oh ! Je vois… Vous avez votre requête ? »

Elle me la tend de l’autre côté de la ligne rouge. Je me penche et la lis sans y toucher.

« Madame, votre requête dit que vous avez besoin d’une radiographie de contrôle des poumons.

— Ouais, ben c’est ça. On m’a dit de venir ici pour la faire. On m’a dit que vous aviez un service de radiologie. J’ai fait une pneumonie et mon médecin veut savoir si c’est réglé.

— Oui, je comprends, mais si je regarde bien votre requête, vous n’avez plus du tout de symptômes de votre pneumonie. C’est bien ça ?

— Ben non ! Je vais super bien ! J’ai eu des antibios il y a quelques semaines. Je tousse pu, je fais pas de fièvre, je suis en pleine forme.

— Madame, malheureusement, on ne pourra pas vous voir ici, car…

— Hein ? ! Comment ça ? J’ai été à la clinique Saint-Fabien tout à l’heure, à l’autre bout de l’île, et on m’a dit que vous les faisiez, les radiographies. Dites-moi pas que j’me suis déplacée pour rien ? !

— Oui, c’est vrai, on offre des services de radiologie, mais étant donné que nous sommes en ce moment une clinique COVID, on ne peut pas laisser entrer les patients qui ne sont pas infectieux, vous comprenez ? On ne veut pas vous mettre à risque. On ne voit en ce moment que les patients qui sont à risque d’avoir contracté la COVID-19. Ça s’applique aussi à notre service de radiologie.

— Ben oui, je comprends ça ! Pis tsé, je veux pas l’avoir non plus, c’t’e bibitte-là ! Mais pour quessé faire d’abord que la clinique de Saint-Fabien m’a envoyée ici si vous pouvez pas me voir ? C’est la maison des fous, c’t’histoire !

— Je comprends, madame. Je vous comprends d’être fâchée, mais je vais devoir malheureusement vous orienter vers la clinique Saint-Victor. Elle n’est pas trop loin. La clinique a un service de radiologie et c’est une clinique froide. Vous courrez moins de risques de contracter le virus là-bas et on devrait pouvoir votre faire votre radiographie.

— Oui, oui, je comprends… Je veux pas la pogner, c’t’affaire-là. Ça a été assez long avant que ma pneumonie se termine… »

J’étais en train de lui transmettre l’adresse de la clinique Saint-Victor quand elle m’a interrompue et s’est exclamée, sans que je sois sûre si elle se parlait à elle-même ou si elle s’adressait à moi :

« En tous cas, c’est fâchant. Franchement ! Tu parles d’une affaire, toi… C’est donc ben mal organisé ! La direction de la clinique Saint-Fabien va m’entendre parler, j’vous en passe un papier ! Ils vont avoir de mes nouvelles, c’est ga-ran-ti. J’vais leur dire ma façon de penser, certain ! »

J’aurais pu la laisser continuer sa litanie de reproches alors qu’elle commençait à s’éloigner de l’entrée, l’adresse de Saint-Victor griffonnée sur sa main. Dans le milieu de la santé, on finit par s’habituer aux multiples insatisfactions. Rien n’est parfait en ce bas monde, rien ne fonctionne en tout temps. Rien n’est parfaitement huilé, parfaitement « comme il faut ». Des frustrations, il y en a, et elles sont innombrables. C’est le quotidien du réseau de la santé du Québec. C’est le quotidien de bien des choses, en fait…

Cette fois-ci, par contre, j’ai senti monter le devoir de ne pas permettre à la situation de s’envenimer. Même si j’étais bien d’accord avec elle, même si Saint-Fabien n’aurait jamais dû nous envoyer cette patiente, il fallait calmer le jeu :

« Madame, je peux me permettre un commentaire… ?

— Ouin…

— Je comprends que vous êtes fâchée…

— Mets-en ! Perte de temps…

— …mais j’aimerais vous demander une chose.

— Quoi ?

— Vous savez, en ce moment, tout le monde est anxieux avec cette crise. Je suis certaine que ça vous stresse vous aussi, tout ça…

— Ben là, j’veux certainement pas qu’on m’envoie dans une clinique où j’peux pogner la COVID, c’est sûr !

— Oui, et vous avez vraiment raison. Mais tout le monde fait de son mieux en ce moment. Le système de santé est sens dessus dessous et il s’organise du mieux qu’il peut avec les moyens qu’il a pour protéger le plus de monde possible. Ce n’est pas parfait, j’en conviens, mais j’en appelle à votre indulgence.

— Ben là, vous voulez que je fasse quoi exactement… ? Que je sois contente ?

— Non… mais juste que vous n’alliez pas sauter au visage des secrétaires ou de la direction de la clinique Saint-Fabien. On a tous besoin d’exercer notre tolérance à l’imperfection en ce moment, même si c’est pas toujours le fun, même si c’est frustrant… Moi aussi, ça m’agace que les instructions soient mal comprises ou mal communiquées, croyez-moi. Je n’aime vraiment pas ça, devoir vous envoyer ailleurs. Sauf que c’est une situation exceptionnelle, on n’a jamais vécu ça personne et on s’adapte comme on peut… Vous pouvez leur communiquer que ce n’était pas la bonne chose à faire de vous envoyer ici, je vous encourage même à le faire, mais si vous pouviez le leur dire calmement, ce serait déjà un bon pas de fait pour éviter que tout le monde ne soit davantage sur les dents… »

Et alors que je pensais qu’elle m’enverrait me faire foutre, j’ai vu le pli de son front se détendre et entendu sa voix s’adoucir :

« Ben oui, je sais ben… Bah ! C’est pas si grave que ça au fond… Je suis en pleine forme. Pis j’ai pas tant de choses à faire de ma journée, en fait. Je trouvais juste que ça faisait ben du viraillage pour rien. »

Je lui ai souri d’un air entendu. Oui, ça faisait ben du viraillage. Elle s’éloignait tranquillement d’un pas plus calme. Et alors que je faisais lentement avancer le patient suivant, elle s’est retournée et m’a lancé très fort, avec un grand sourire, devant la file de personnes derrière la ligne rouge :

« Eille ! Vous, là… j’vous dis que vous êtes à bonne place dans votre métier pareil, hein ? »

Si seulement elle savait que je gagne désormais ma vie en écrivant. Je me demande si elle m’en « passerait un papier ».

***

L’auteure est une ancienne infirmière qui a repris du service pour contribuer à freiner l’épidémie.

Les noms des cliniques ont été changés à des fins de confidentialité.

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Bravo Mme L’Heureux pour votre intervention! Ça prend du courage et un excellent jugement pour faire une telle intervention. C’est le plus grand défi auquel nous faisons face présentement. Nous affrontons, comme société, une situation complètement inédite. Nous devons à une vitesse folle faire des ajustements quotidiens et même parfois d’heure en heure. Et il faudrait que tout soit toujours parfait. Et bien sûr, il y a toujours des snipers, bien cachés, qui n’attendent que l’occasion pour affirmer après coup qu’eux ils le savaient avant tout le monde…Mais, heureusement, on peut compter sur des personnes comme vous. Continuez, vous méritez notre plus grande considération et merci à vous.

D’accord pour les félicitations à Mme L’Heureux mais quant aux « snipers bien cachés » je vous ferais remarquer qu’en 2006 ces « snipers » ont produit un rapport de 600 pages avec recommandations pour se préparer à une pandémie comme celle que nous connaissons. Si les politiciens avaient écouté, on ne serait pas dans l’improvisation dans laquelle on se trouve maintenant et dont les travailleurs de la santé font les frais. Ces « snipers » le savaient avant tout le monde, l’ont publié et ont offert des recommandations. Alors, les vrais responsables ce ne sont pas ces « snipers » mais bien les politiciens qui ont choisi d’ignorer ce rapport et de le mettre sur les tablettes.

Bravo pour votre patience…. Et merci d’être à l’avant pour nous tous.
De nature plus extravertie, ces temps-ci je deviens de plus en plus anxieuse. Ma colite ulcéreuse (malaldie intestinal) recommence à faire des siennes aussi! Ce n’est pas la COVID qui me stress, mais tous ces gens qui gèrent mal la situation en publique! On dirait que ça me rentre dedans comme une tonne de briques.

En plus de faire l’épicerie pour ma famille, je fait celle de mon père car il est agé de plsu de 70 ans. Chaque fois que je dois sortir, je dois me parler et me convaincre que c’est nécessaire (et ça l’est après 1 semaine et demi!) .

Le fait que certains portent un masque et des gants n’aident pas: je me sens comme dans le film de science-fiction Contagion. Il y a ceux qui ne prennent pas au sérieux les règles de bases et ceux qui virent fou si tu dépasses de 1 cm le 2 mètres de distanciation. J’ai dû dialoguer calmement à 2 reprises depuis le début du COVID. Et je peux confirmer, que pour une enseignante en adaptation scolaire au secondaire qui devrait être habituée à des comportements hors-normes, ici, je perds tous mes moyens! Je me sens mal, je me sens cheap et je me questionne si j’ai vraiment fait quelque chose de grave lorsqu’une personne « extrême » m’apostrophe.

Ça n’a plus de sens tout ça ! Me sentir mal quand je fais rien de mal à part du mieux que je peux!

Ce que je crains le plus, c’est que tous ces gens qui sont les « extrêmes » du COVID, provoquent un resserrement des consignes demandés et que leurs comportement provoque des gens normalement calme à réagir de plus en plus comme eux.
Alors, chapeau d’avoir été un agent de positivisme dans cette situation de « passage de papier »!

Bonjour, je suis présentement en congé Mais lundi je reprends au travail car je travail dans un milieu essentiel. Dans mon passé j’ai travaillé dans la décontamination..Apres sinistre. Cette semaine au travail je me rends compte ma collègue doit nettoyer son poste de travail mais qui va me faire éternuer..Je lui dis ,Moi quand je travaillais en après-sinistre d’épousseter se fessait a l’aide d’un nettoyant humide..et non avec un plumeau..Ce microbe pourrait-il voyager dans la poussière. Si c’est le cas peut-être avisez les gens d’époussetez avec une solution humide anti-covid-19 et non seulement a sec qui sert seulement à déplacer le microbe ou la bactérie. Sa éviterait bien des ennuis à beaucoup d’entres-nous

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