Sur la ligne rouge : Doigt d’honneur

Un doigt d’honneur, c’est ce que notre collaboratrice, ancienne infirmière de retour au front, a obtenu du patient à qui elle rappelait les consignes pour tous nous préserver du Mal avec un grand C. 

Photo : Mathilde Fortin

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de ma voisine de quatrième balcon. Carole a 73 ans. Elle est, tout comme moi, une ancienne infirmière. Toute sa vie, elle a soigné vos proches, vos parents, vos amis. J’ai travaillé avec elle dans un hôpital de quartier dans une autre vie. Quand je pars à l’étranger, dans le Bas-du-Fleuve ou en Gaspésie, c’est elle, avec une autre de mes généreuses voisines, qui vient nourrir mes chats en mon absence. Retraitée, Carole ne fait pas partie de ces aînés rebelles qui refusent de rester chez eux. Elle s’est volontairement mise en isolement depuis que le gouvernement l’a demandé à la télévision.

Il est midi. Avant de retourner en poste sur ma mince ligne rouge, je me rends au IGA, voisin de la maison (youppi ! une sortie !). Avant de m’en retourner travailler à Laval, je me suis dit que j’apporterais un petit gâteau à Carole. Je prends un risque, je ne connais pas ses goûts. J’arrête mon choix sur un gâteau vanille-framboises. Je prends le gâteau, me dirige vers la caisse rejoindre la longue file où-tout-le-monde-se-tient-encore-trop-près-les-uns-des-autres, paie sans contact avec ma carte et rentre chez moi. Je me déchausse à l’extérieur. Suspends mon manteau immédiatement en entrant, dépose le gâteau sur le comptoir. Lave mes mains. Désinfecte l’emballage du gâteau avec une lingette. Désinfecte l’endroit sur le comptoir où le gâteau était posé. Enfile une paire de gants jetables. Sors par l’arrière du condo avec un autre manteau et d’autres chaussures, mon présent dans les mains. Marche jusqu’au balcon de Carole. Cogne à la porte. Carole ouvre. Elle s’excuse de son apparence négligée. Je lui dis de ne pas s’en faire avec ça et lui souhaite un joyeux anniversaire en lui tendant le gâteau de ma main gantée.

« As-tu désinfecté l’emballage avant ?

— Oui, ma bonne garde.

— Merci… Ah, c’est fin ! Tu n’aurais pas dû, mais je suis vraiment touchée que tu aies pensé à moi. Tu travailles jusqu’à quelle heure ?

— 21 h.

— Ah ben, bon shift, ma grande !

— N’oublie pas de te laver les mains après avoir enlevé l’emballage.

[Rire] Mais oui, je sais. Ne t’en fais pas. »

It takes one to know one (entre semblables, on se reconnaît).

Je rentre chez moi. Enlève mes chaussures, enlève mon manteau. Enlève mes gants sans me contaminer. Jette mes gants. Lave mes mains.

Il est 13 h. Mon alarme sonne. C’est l’heure du point de presse des trois mousquetaires gouvernementaux. Comme pour plusieurs, c’est devenu ma quotidienne, mon District 31. Sauf que je dois partir. Je commence mon quart de travail à 14 h. Je laisse jouer le point de presse sur mon téléphone, monte dans la Subaru de Marie-Josée, l’amie qui m’a généreusement prêté sa voiture, et file vers Laval.

À la polyclinique, Hortense est déjà à la porte. L’établissement compte trois portes d’entrée. Il y a deux semaines, quand j’ai commencé, nous étions trois à monter la garde pour deux portes. À présent, deux portes ont été condamnées. Il n’en reste qu’une seule et nous sommes deux pour trier les visiteurs.

Hortense a environ 18 ans. Elle est étudiante en sciences. Ses parents travaillent à la polyclinique. Gentille, souriante. Il émane une grande douceur de son sourire et de sa posture. Je la regarde aller. Quand je trie les visiteurs à mon tour, elle me voit lever fermement mon bras gauche droit devant moi, la main en stop pour arrêter la progression des gens qui tentent d’entrer un peu trop vite dans ce lieu qu’on s’efforce de préserver du Mal avec un grand C. Lorsqu’elle s’y remet, je vois plus d’assurance dans ses gestes, plus de fermeté. Je me dis, en silence : c’est ça, ma grande. Continue de t’imposer. Ce que tu fais est nécessaire. N’aie pas peur, c’est toi qui gères.

Je prends la relève quelques minutes plus tard. Un homme portant un masque en papier entre en fonçant droit sur moi.

« Un instant, monsieur !

— Quoi ? [Il recule un peu.]

— Avancez sur la ligne rouge. J’ai des questions à vous poser. Toussez-vous ?

— Non !

— Faites-vous de la fièvre ?

— Non !

— Avez-vous des difficultés respiratoires ?

— Non ! C’est fini, vos questions ?

— Êtes-vous revenu de voyage au cours des 21 derniers jours ?

— …

— Vous arrivez d’où et vous êtes revenu quand ?

— Du Honduras. Dimanche.

— Et vous venez pour une urgence ?

— Ben, j’ai mal au ventre.

— Vous savez que vous devriez être chez vous ?

— Porqué ?

— Porqué es muy importante en este momento (parce que c’est très important en ce moment).

— Sí, lo sé ! Mais j’ai besoin de voir un doctor !

— Bon, venez d’abord vous désinfecter les mains ici, monsieur. Je ne peux pas vous garantir qu’on pourra vous voir et il se peut que vous soyez renvoyé chez vous. Gardez au moins deux mètres de distance avec les gens que vous croisez dans la clinique, s’il vous plaît. »

L’homme est irrité, je m’en rends bien compte. Il s’exécute en maugréant. Environ 45 minutes plus tard, je le vois revenir dans ma direction. L’homme marche d’un pas vif vers la sortie sans jamais me lancer le moindre regard. Alors qu’il est sur sa lancée, je l’apostrophe : « N’oubliez pas de vous isoler chez vous pour encore 10 jours, monsieur. C’est très important. »

Pour toute réponse, il se retourne, me lance un regard mauvais… et m’envoie un glorieux doigt d’honneur bien haut levé.

J’ai su plus tard qu’on avait refusé de l’évaluer et qu’on lui avait dit de rentrer chez lui. Le personnel soignant et les médecins ont peur de la COVID-19. Je les comprends.

18 h 30. Le temps passe lentement. Trop lentement. Je jase avec Hortense. C’est un peu moins long. Au moins, les gens semblent comprendre qu’ils doivent rester chez eux… À partir du prochain quart, je pensais m’apporter un livre et des écouteurs, mais on m’annonce que je serai probablement dans la nouvelle entrée « chaude » de la polyclinique. Ce sera l’entrée où l’on devra accueillir des patients potentiellement atteints de la COVID-19, ceux qui auront été référés sur rendez-vous par le 811. Je me demande si on me fournira une tenue de « Lara Croft des microbes ». Et alors que je réfléchis à la pertinence de me commander un ou deux scrubs (uniformes médicaux) en ligne…

Ding ! 21 h sonne enfin. Mon téléphone aussi.

C’est un message texte de Carole.

Je l’ouvre. Il y a la photo d’un morceau de gâteau vanille-framboises surmonté d’une petite chandelle. Une chandelle au bout de laquelle brille une toute petite flamme. Une flamme qu’aucun doigt d’honneur ne saurait éteindre.

Ce texte a été écrit avant que le gouvernement libéral annonce, le 25 mars, que les gens qui ne restaient pas 14 jours en isolement à la maison à leur retour de l’étranger s’exposaient à des peines de prison ou à une amende pouvant aller jusqu’à 750 000 dollars.

Les prénoms ainsi que certains détails ont été changés à des fins de confidentialité et de chronologie.

Dans la même catégorie
1 commentaire
Laisser un commentaire

En temps de crise, ce n’est pas toujours le meilleur des gens qui ressort. Les règles aussi se prêtent mal à une uniformisation pour tout le monde. Par exemple, on demande aux aînés de rester chez eux. Or, dans un pays d’Europe, Italie ou Espagne, on a recensé des aînés solitaires morts dans leur chambre ou leur résidence. Ils ont obéi à l’ordre de rester chez eux et ils ont cru à une bonne grosse grippe et se sont alités. Ils ne se sont jamais réveillés et comme ils étaient seuls et que les gens étaient confinés, on ne les a trouvés que quelques jours plus tard. Consolation pour les autorités : au moins ils n’ont pas pris un lit d’hôpital qui aurait pu autrement aller à un jeune.

Répondre