Sur la ligne rouge : Hommage aux « techniciens de surface »

Ces employés qui nettoient, désinfectent, que ferait-on sans eux ? Ils sont si… essentiels. Sans diplôme, je veux bien, mais non moins essentiels, témoigne notre collaboratrice, une ancienne infirmière qui a repris du service.

Photo : Mathilde Fortin

C’est un jeudi après-midi mort. Vraiment mort. Il y a très peu de patients. Ça vient par vagues en fait. On peut avoir 50 patients en quatre heures comme on peut en avoir cinq. Je suis assise à la table à l’entrée « chaude » de la clinique, dans le vestibule, entre une porte qui donne sur l’intérieur de la clinique, l’autre qui donne sur le trottoir. Il fait beau, mais frais. La porte qui donne sur l’extérieur est grande ouverte. On ne veut surtout pas que des cas positifs de la COVID-19 touchent à la poignée. Je suis en scrub et en jaquette jaune, et le chauffage a beau fonctionner à plein régime, je suis frigorifiée. Je dois néanmoins monter la garde à cet endroit précis alors je reste.

Le temps passe très lentement. J’observe à l’intérieur de la clinique Cindy et Médérick frotter, mopper, astiquer, essuyer. Tout y passe : le cadre de porte, la poignée de porte, l’intérieur de la porte, l’extérieur de la porte, le bouton pour activer la porte destinée aux personnes à mobilité réduite (les handicapés), le téléphone public, la chaise qui traîne, le poteau, la poubelle… Rien n’est laissé au hasard.

La porte intérieure s’ouvre. Cindy passe sa tête dans l’embrasure :

« Marie… ça veut dire quoi asymptomatique ?

— Ça veut dire quelqu’un qui n’a pas de symptômes.

— OK, mais si t’as pas de symptômes, t’es pas malade… Scuse-moi, j’comprends pas bien.

— Dans le contexte d’une pandémie comme on vit en ce moment, ça veut dire que tu n’es pas « malade », mais que tu peux quand même transmettre le virus à d’autres, qui eux, au contact du virus, peuvent devenir très malades et avoir beaucoup de symptômes. C’est la différence entre symptomatique et asymptomatique. Tu comprends mieux ?

— Aaaaah ! OK ! Oui, là je comprends, merci. (Elle ajoute, l’air visiblement gêné.) Tsé, moi, j’connais pas ça, ces choses-là, j’ai pas fait de grandes études…

— C’est ben correct, Cindy. Je peux répondre à toutes les questions que tu veux. Hésite pas. »

Cindy me pose souvent des questions comme ça alors qu’elle travaille de l’autre côté de la porte, avec son mari, Médérick. Les deux viennent tous les jours travailler ensemble. Ils arrivent le matin, main dans la main. Elle, toute petite. Lui, immense. Un vrai géant. Et ils chôment pas mal moins que moi en ce moment.

Cindy et Médérick sont « techniciens de surface », un bien beau mot bien poli tout droit sorti de la tête de technocrates du milieu de la santé pour dire que Cindy et Médérick font le ménage. À l’époque où je travaillais encore à l’hôpital, quand on voulait faire nettoyer une chambre lorsqu’un patient avait obtenu son congé, on disait simplement « faut qu’j’appelle la désinfection » ou « faut que j’appelle l’entretien ». Pas le responsable de la désinfection. Pas monsieur Untel ou madame Unetelle du service d’entretien. Non. On appelait « la désinfection » ou « l’entretien ». Comme si la désinfection descendait du ciel d’elle-même sans qu’il n’y ait jamais personne à l’autre bout du torchon ou de la moppe pour effectuer le boulot.

Cette appellation de « technicien de surface » m’a toujours fascinée. Comme si elle était le produit de cette époque où l’on dit de « tous les enfants qu’ils sont des gagnants, peu importe leur véritable succès, et qu’ils ont donc de facto tous droit à un trophée ». Tous les adultes, eux, ont droit à un hypocrite titre long de 10 pieds pour mieux faire digérer la nature réelle de leurs activités, alors que trop souvent, on daigne à peine leur jeter un seul coup d’œil. Je ne sais pas si c’est ainsi dans tout le secteur public de la société québécoise, mais je sais que le milieu de la santé est assez remarquable pour accoucher d’idées sémantiques de cette nature au nom de l’égalité des chances dans les titres d’emploi.

La salle d’urgence de la clinique appelle sur le walkie-talkie de Cindy. Un médecin a terminé un dépistage de la COVID-19. Le patient a quitté la clinique. Cindy doit aller désinfecter la salle de consultation en appliquant des produits et des techniques bien spécifiques sur toutes les surfaces afin de bien aseptiser la salle. Elle doit respecter un protocole de désinfection à la lettre et ne pas se tromper.

Je prends le temps de les observer. Mais que ferait-on sans eux ? De quoi cette situation en zone chaude aurait-elle l’air sans eux ? Très certainement d’un vrai casse-tête. Ils sont si… essentiels. Sans diplôme, je veux bien, mais non moins essentiels. Quel médecin, quelle infirmière peut accomplir son travail dans un environnement COVID-19, dans un environnement de soins tout court, sans ces abeilles dédiées à la tâche ?

Elle termine sa désinfection et revient. Elle rouvre la porte donnant sur le vestibule :

« Scuse-moi, Marie. Médérick et moi, on peut tu te demander de quoi ? Quelqu’un nous a dit qu’on n’enlevait pas nos gants comme il faut, mais personne ne nous a vraiment montré comment en fait…

— Quoi… Tu veux dire que vous êtes responsables du nettoyage et de la désinfection, mais que personne ne vous a montré comment revêtir l’ÉPI (équipement de protection individuel) ni comment le retirer ? !

— Ben oui, ils nous ont montré une vidéo vite vite pour nous montrer comment enlever et mettre la jaquette, le masque, toute la patente, mais nous, on connaît pas ça ben ben… C’est pas notre milieu habituel, pis on sait pu trop qui croire parce que tout le monde nous dit toutes sortes d’affaires. Faque là, on est un un ti-peu mêlés…

— OK, expliquez-moi ce que vous avez compris de la vidéo. Je vais vous regarder faire et je vous corrigerai au besoin. »

Elle et Médérick se sont exécutés en mimant ce qu’ils avaient compris (on ne veut surtout pas gaspiller le rare matériel à notre disposition…). Ça ne marchait pas du tout. Ni pour les gants ni pour la jaquette. On a répété ensemble la bonne technique complète jusqu’à ce qu’elle soit exécutée sans faute. Ils m’ont souri, m’ont dit merci.

Moi, sans leur dévoiler ma pensée, j’étais scandalisée. Comment se fait-il que des gens responsables de la base de la désinfection n’aient pas reçu l’enseignement nécessaire pour se protéger eux-mêmes ? Qui n’a pas validé avec eux leur compréhension réelle et entière de cette technique si incontournable en ce moment ? Je connaissais la réponse sans la connaître, la réponse bête et méchante : on fait moins attention à ce qui nous paraît insignifiant ou secondaire. On ne prend pas autant la responsabilité pour ceux qu’on a tendance à considérer comme étant « au bas de l’échelle ». C’est peut-être humain, c’est peut-être « naturel ». Ça ne veut pas pour autant dire que c’est correct.

J’ai grandi dans le milieu médical. Je connais l’importance de tous les acteurs de ce milieu. J’ai toujours essayé de traiter de l’exacte même manière les uns et les autres, du patient à l’éminent pneumologue en passant par les secrétaires, les commis et les préposés à l’entretien. Je sais par contre que ce n’est pas le cas pour tout le monde dans le « merveilleux » monde de la santé. Il y a des gens à qui on fait attention plus que d’autres. Parlez-en aux préposés aux bénéficiaires des CHSLD…

On ne traite pas toujours bien ceux dont on a le plus besoin.

C’était un jeudi après-midi mort. Vraiment mort. Même les microorganismes de la place ne pouvaient survivre grâce au dynamique ballet de guenilles de ce couple de frotteurs de saletés.

Merci, Cindy. Merci, Médérick.

Ne vous excusez jamais de déranger. Posez-moi toujours toutes les questions que vous voulez. Toujours.

L’auteure est une ancienne infirmière qui a repris du service pour contribuer à freiner l’épidémie.

Les noms ont été changés à des fins de confidentialité.

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Les commentaires sont fermés.

Encore une fois, quel beau texte réaliste!
Vous avez entièrement raison: aucun travailleurs ne mérite qu’on le regard ou l’estime de haut. Je peux vous parler du milieu scolaire secondaire où certains ensignants se croient meilleurs que les TES, surveillants ou les concierges de l’endroit.
Je me suis toujours dis que tous sont égaux dans leurs fonctions et chacun à sa place. Traité les gens selon leurs personnalité et non leurs fonctions. Pour moi, concrétement, ça veut dire que si j’ai un collègue enseignant qui est exécrable, j’agierai poliment avec lui/elle mais sans plus. Je vais aussi me permettre des commenaires envers son attitude s’il le faut.
Il est souvent vrai que plusieurs (axé sur la performance et la réussite) jugent les gens selon leurs fonction dans ce monde. C’est vraiment triste et j’espère que la situation présente fera vivre à ces gens «exécrables» des moments où ils dépendent de ces gens qui n’ont pas tout ces diplômes sur leurs murs.
Merci encore pour la pertinenece de ce texte.
PS. Je sais et connais aussi plusieurs diplômés qui sont excellent et gentils…mon commentaires est simplement dirigé vers « les autres mésadaptés sociaux » qui, espéront, apprendront quelque chose de nouveau en cette période!

Tout change, il y a 20 ans, on les appelait, mopologistes et chifonnologistes, au lieu de technicien. S’est fou ce que la science peut avancer.

Essayez de vous imaginer les trésors de patience requis pour faire face à tous ces gens qui se croient seuls et uniques au monde et qui se permettent de critiquer en plus. Le système de santé n’est pas abonné à la perfection mais ses intervenants font tout en ce moment pour le rendre moins imparfait. Saluons bien bas leur travail titanesque. Que ferions-nous sans elles, sans eux?