Sur la ligne rouge : La colère de l’ange

Soigner, je veux bien, mais dans la dignité et pas à n’importe quel prix ! 

Photo : Mathilde Fortin

Si je me suis décidée à rédiger cette chronique, c’est qu’il me semble important de souligner les absurdités du système de santé dans lequel les soignants du Québec sont appelés à travailler au quotidien depuis des années.

Depuis ma dernière chronique, je ne suis pas retournée en CHSLD. La principale raison ? Le respect et la reconnaissance.

Il faut savoir que j’ai déjà un emploi dans un magazine médical qui m’occupait passablement avant cette pandémie, emploi que je continue d’occuper à temps plein. J’estime donc que toute heure que je « donne » au système pour aider en temps de pandémie, puisque je risque ma santé, mérite salaire, peu importe la grandeur des bons sentiments qui peuvent m’animer.

Il faut tout d’abord savoir qu’en dehors du CHSLD, j’occupe aussi depuis le début de cette chronique les fonctions d’agente de prétriage d’un Centre désigné d’évaluation (CDÉ), en clinique communautaire. Cette fonction d’agent de prétriage, nouvelle dans le réseau de la santé, n’exige pas de longue formation ou de diplôme clinique, et surtout, n’exige pas de contact direct avec les patients. Les agents de prétriage sont payés à un salaire horaire très honnête compte tenu qu’on n’exige d’eux aucun diplôme clinique. Nous avons de jeunes agents qui sont en 5e secondaire… et même des retraités du milieu bancaire. Pour ma part, étant donné mon expérience clinique passée, on m’a confié la gestion et la formation de ces agents de prétriage. À l’heure où j’écris ces lignes, en plus de travailler sur la ligne rouge, je continue de chapeauter le travail de ces agents.

Le deuxième CHSLD où on a voulu m’embaucher — une résidence privée conventionnée pour aînés — m’a demandé si j’accepterais de commencer avant même d’avoir signé mon contrat temporaire de travail. Vu l’urgence de la situation, j’ai accepté. J’ai donc travaillé en zone rouge auprès des aînés avant même d’avoir signé mon contrat temporaire d’infirmière clinicienne.

Avant de poursuivre mon récit, un simple rappel de faits. Des microbiologistes tels que le Dr Karl Weiss et d’autres spécialistes des maladies infectieuses fréquemment interviewés au Téléjournal de Radio-Canada ont assuré que la COVID-19 est environ 10 à 15 fois plus mortelle que la grippe saisonnière. Sans compter que ce virus demeure encore bien mystérieux, tant sur le plan clinique qu’épidémiologique.

Après mon long weekend d’orientation à gober tout ce que mon cerveau était en mesure d’absorber sur les plans théorique et pratique, je finis enfin par recevoir ledit contrat temporaire du CHSLD. Mais à la case rémunération, je constate que mon salaire horaire d’infirmière clinicienne — détentrice d’un baccalauréat universitaire en sciences infirmières et dotée d’une très grande responsabilité clinique — est à peine différent du salaire reçu… au prétriage de la clinique communautaire ! Ce n’est pas normal après trois années et demie passées sur les bancs de l’université et cinq années d’expérience dans le réseau de la santé.

J’appelle donc la responsable des ressources humaines du CHSLD afin qu’elle m’explique cette décision. Elle me répond, sur un ton des plus candides :

« Votre cas est compliqué. Nous n’avons pas le choix, c’est votre convention collective qui prescrit ça : si vous avez quitté la profession infirmière depuis plus de 10 ans (j’ai cessé d’exercer il y a 12 ans), vous retombez au premier échelon de la profession.

— Je veux bien vous croire, mais cette convention collective s’applique-t-elle vraiment aux infirmières qui reprennent du service lors d’une pandémie mondiale qui draine vos ressources humaines comme jamais et qui mettent leur propre santé en jeu pour venir VOUS aider à combattre un virus dont on ne connaît pas encore tous les tenants et aboutissants ?

— Je comprends votre déception, mais je n’y peux rien. Ce sont les règles de la convention collective et on n’a aucun moyen de faire plus.

— Madame, je sais que ce n’est pas personnellement votre faute. Et je ne suis pas déçue. Je me fiche bien de l’argent. Si je ne peux pas aider ici, j’irai aider ailleurs. Mais vous comprendrez que votre approche est insultante dans la mesure où je me suis offerte pour venir vous aider et qu’on me paie pratiquement le même salaire dans une clinique communautaire où ma santé est moins à risque et où mon rôle n’exige pas la moindre formation clinique  ?

— Oui, je comprends. Je suis désolée. Je ne sais pas quoi vous dire de plus. Nous faisons ça par souci d’équité envers vos collègues. »

Ah ! Le beau prétexte de l’équité… Sous couvert « d’équité », on est prêt à faire passer tout et n’importe quoi, l’équité étant devenue ce vaste prétexte pour ne surtout jamais devoir s’ajuster au cas par cas, ce paravent utile derrière lequel camoufler l’incapacité de faire preuve de bon jugement. Je ne saurais donc vous dire à quel point cet échange-là m’a mise en colère (car oui, les « anges » aussi peuvent être en colère parfois).

Pour pratiquement le même salaire, j’ai donc le choix entre la ligne de prétriage dans une clinique communautaire, sans pratiquement aucun contact physique direct avec des patients potentiellement porteurs de la COVID-19 mais en relative bonne santé, ou un milieu covidé à l’os comme le sont les CHSLD ; un milieu où les patients sont âgés et excrètent d’énormes quantités de virus, où je suis appelée à toucher physiquement ces mêmes patients pour les évaluer, où les employés tombent comme des mouches. Pas difficile alors de deviner dans quel milieu je choisirai d’aller prêter main-forte pour continuer « d’aider mon prochain »… Certains sont prêts à tout donner d’eux-mêmes pour le bien commun. Plus de 50 000 personnes si on se fie à la banque Je contribue. Mais rien n’est gratuit. Mettre à ce point sa santé à risque ne devrait jamais l’être.

La crainte quotidienne d’être contaminé ou de transmettre le virus à d’autres patients, aux employés ou encore à sa famille joue sur les nerfs du personnel de la santé depuis des semaines. Sur les miens aussi. Dans mon cas, je ne suis même pas obligée d’aller aider qui que ce soit. Je le fais de mon plein gré parce que je souhaite qu’on sorte de cette crise sanitaire au plus vite. Mais il y a une règle à ne pas enfreindre : celle du respect.

J’ai le luxe d’avoir un autre emploi et donc de pouvoir me retirer si je ne me sens pas respectée. Mais s’il y a une seule chose que j’aimerais que vous reteniez de ce texte, c’est que de nombreux soignants qui vous entourent, vous soignent ou soignent vos parents, eux, n’ont pas cette chance. Ils ont besoin d’un gagne-pain et la plupart d’entre eux sont « piégés » dans ce système qui fonctionne à grands coups de règles absurdes et de manque de considération. C’est ce mépris qui, bien plus souvent que le salaire, vient à bout du moral des troupes sur le terrain de la santé au Québec, et ce depuis bien des années. Le manque de respect, de considération, l’hyper-réglementation (même en situation de pandémie), mine les fondements de cette institution.

Même si on commence le déconfinement au Québec, ne cessez pas de vous intéresser à ce qui se passe dans les milieux de soins, à la manière dont on traite le personnel soignant. Ne détournez pas les yeux pour retourner vaquer à vos occupations, car tôt ou tard, vous aurez vous-mêmes besoin de soins. Et pour être bien soigné, vous devrez l’être par du personnel qui se sent respecté dans l’exercice de ses fonctions.

Quant à moi, j’irai simplement aider là où on me respecte le plus et surtout, où je pourrai continuer de me respecter.

Être un ange gardien, je veux bien.

Mais alors un ange gardien qui se tient debout.

L’auteure est une ancienne infirmière qui a repris du service pour contribuer à freiner l’épidémie. Tous les noms et détails cliniques sont modifiés afin de préserver la confidentialité de l’établissement, de son personnel et de ses patients.

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Un utopiste dirait que l’on règlerait bien des problèmes de respect et de considération en adoptant une loi qui uniformise les salaires de tous les intervenants du milieu de la santé au niveau de celui des médecins spécialistes, point. Voilà, plus de chicanes, tout le monde reçoit les mêmes émoluments et s’active à sa tâche respective.

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La colère de l’ange
Je vous comprends d’être en colère. Je le suis aussi.
Merci pour ce texte qui nous donne l’heure juste du terrain… Un terrain salement miné :o(

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Colère angélique justifiée. Car, de fait, de garde, une ange [r]est[e], censément et sensément, debout, plutôt qu’assise ou « écrasée ».

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Merci vos réflexions me consternes quant à notre capacité à nous adapter à la situation extraordinaire…on manque de soignants compétents .. L’armée c’est pas gratuit….

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