Sur la ligne rouge : Sak pase ? (comment vas-tu ?)

Je ne parle pas créole. Mais chaque fois que je tente de dire quelques mots, je vois les yeux de mon interlocuteur s’illuminer un peu.

Photo : Mathilde Fortin

Jeudi matin, 8 h. Il fait un temps superbe. Pas tropical, mais non moins superbe. C’est le printemps au Québec.

Au centre désigné d’évaluation de la COVID-19 où je travaille, à Laval, de nombreuses femmes se présentent jour après jour à la porte pour un rendez-vous de dépistage. Beaucoup d’Haïtiennes. En grande majorité des Haïtiennes. La plupart travaillent en CHSLD ou en résidence pour personnes âgées, comme préposées aux bénéficiaires ou comme infirmières auxiliaires. Elles ont souvent un air assez impassible.

Je me rappelle cette semaine passée à Haïti, il y a deux ans, alors que je faisais un reportage sur le tourisme solidaire. On me disait qu’en étrangère que j’étais, il était capital de sourire et de dire bonjour aux gens que je croisais même si je ne les connaissais pas, quitte à ne faire qu’un signe de la main. On m’avait expliqué que les Haïtiens étaient très ouverts à parler avec vous si vous osiez le faire, et qu’il ne fallait surtout pas avoir peur de les « déranger » (alors qu’ici, si vous dites bonjour à n’importe quel inconnu croisé sur le trottoir, vous passez immédiatement pour un fou…).

Je ne parle pas créole. Quelques phrases à peine. Quelques mots en fait, appris quand j’étais là-bas. Je ne suis pas comme mon ami Étienne, qui peut tenir une conversation en créole haïtien comme pas un (et qui vit une partie de l’année sur la Perle des Antilles, il faut le dire). N’empêche, quand je suis presque certaine que la personne qui se présente devant moi est d’origine haïtienne, je lui lance un simple « Sak pase ? » (comment vas-tu ?) ou un « Bonjou, koman nou ye ? » (bonjour, comment allez-vous ?). Chaque fois, la personne répond immédiatement, souvent avec un petit rire dans la voix, par un « Na’p boule » (tout va bien) ou encore un rare « Anfom » (quand tu viens passer un test de COVID-19, t’es pas toujours en super forme…).

Lors de ces brefs échanges, c’est immanquable, je vois les yeux de la personne s’illuminer. Parfois, elle rit même un peu de moi (ce doit être ma prononciation ou le fait que sak pase soit ultra-familier…). D’autres fois, elle engage carrément la conversation en créole, et alors je ne comprends plus rien et je souris bêtement en hochant la tête. De toute beauté.

Au début, je le faisais pour tester ma capacité à prononcer, puis je me suis rendu compte que ça établissait tout de suite un petit lien, une connexion infime. J’ai donc continué. Quand la personne ressort de la clinique, si le lien s’est bien établi à l’entrée, il arrive que je me risque à un prudent « Mesi, pase you bon jounen » (merci, je vous souhaite une bonne journée).

Mine de rien, tout ça me replonge dans un pays pour lequel j’ai eu un immense coup de cœur. Au fil de ma trentaine de pérégrinations outre-mer, je dirais même que Haïti est l’un des pays que j’ai le plus aimés, même si je n’y ai vécu qu’une très brève aventure. Et là, alors que la file devant moi est vide et que j’attends le prochain patient, le visage au grand soleil de mai, la chanson « Peze Kafe » me revient en tête…

Manman voye’m peze café wo
An arrivamn nan sou potay
Jendarm an mwen arretem.

En bonne trentenaire occidentale, j’ai toujours trouvé que s’adresser aux autres en lançant des « Salut, ça va ? » très peu originaux était la pire façon du monde d’engager la conversation, surtout en matière de séduction, sur les applications de rencontres. Ironiquement, aujourd’hui, installée dans le vestibule de la clinique, vêtue d’une jaquette bleue et équipée d’un masque et d’une visière, je vois dans ce petit échange de formalités la plus grande des utilités. En ces temps où le contact humain se fait rarissime dans nos vies, cet échange à la fois banal et ensoleillé m’est incroyablement précieux. Il me réchauffe le cœur.

Le temps est toujours aussi beau et frais dehors. Dans mon cœur, il est tropical.

***

L’auteure est une ancienne infirmière qui a repris du service pour contribuer à freiner l’épidémie.

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11 commentaires
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bonjour inconnue
Au nom de tous mes compatriotes je vous remercie très chaleureusement et que la bénédiction de Dieu te donne la force de traverser ce moment difficile merci

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Bonjour celine depuis la France,
Merci pour votre témoignage. Il y a des gens qui cherchent et rêvent de grandes choses en oubliant l’essentiel:l’autre. Je suis de nationalité, et je vis actuellement en France, je sais combien c’est important de dire bonjour. U’ petit mot très court mais plein de sens. Je vous souhaite toutes les bonnes choses du monde. Félicitations pour votre engagement auprès des malades. Notre monde a besoin des gens comme vous qui communiquent et donnent de l’espoir. Jean Eddy, kenbe fem pa lage.

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Cela fait 10 ans que je suis au Québec, et l’une des choses qui m’a fait atterrir brutalement c’est ce fameux bonjour. Un mot somme toute banal, mais qui n’a pas la même connotation ici que chez nous. J’ai commencer à nager à contre courant en gardant pour moi le bonjour usuel auquel j’étais habituée. Je vous remercie donc Madame d’avoir pris le temps de retrouver votre humanité en débutant vos contacts par ce fameux mot. Cela prouve que l’espèce n’a pas encore tout à fait disparu.

En mon nom, et au nom de la communauté haïtienne dans les Hauts de France, je tiens à vous remercier pour ce magnifique témoignage d’amour à l’égard de mes compatriotes et mon pays.
Sak Pase? Excellent état d’esprit d’approche relativement cool pour nous haïtiens. Vous êtes la bienvenue dans notre communauté ici à Lille! On Pourrait partager un Moment D’amitié Autour du compas et des bananes aplaties (Bannann Peze )! BaBay!

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Merci pour votre compliment. On est fier de notre langue nous les haïtiens.

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Merci pour c petits mots de mon pays…mais aussi j suis infirmiere vivant au etats unis. J sais combien ça coute de faire un lien, d’apporter du sourir au gens q servons. Tres bien continue ainsi! Bonne personnel’s.