Sur la ligne rouge : Une vague deuxième vague ?

Envoyée sur la ligne de front du dépistage, notre chroniqueuse a vite compris que « l’habitude est le pire ennemi de la prudence ».

Photo : Mathilde Fortin

Durant la première phase de la pandémie, je me suis promenée entre la zone chaude de la clinique médicale communautaire et la zone chaude du CHSLD. Depuis le milieu de l’été, je m’active dans un centre de dépistage mobile, une roulotte qui se déplace un peu partout sur le territoire montréalais. Eh oui, je farfouille dans vos gorges et vos nez à présent. Expérience pandémique immersive totale.

En juillet, sans avoir disparu, la pandémie s’était relativement résorbée. Quelques rares patients ici et là. Parfois des heures sans voir quelqu’un. Mais voilà que l’automne vient d’arriver. Le temps rafraîchit. Les enseignants, en chair, en os et masqués, ont repris du service, les enfants sont à leur pupitre. Les infections respiratoires en tous genres repartent à la hausse. La COVID-19 aussi. On savait que ça s’en venait, irrémédiablement. On espérait quand même que non. Sauf que sur la ligne rouge trépignent déjà de plus en plus de patients ulcérés de devoir se faire tester. Je comprends leur irritation.

Samedi dernier, à la roulotte, j’ai effectué un dépistage sur une personnalité assez connue. J’ai appris lundi, par l’intermédiaire des médias sociaux, que son résultat était positif. Cette nouvelle m’a fait prendre conscience de ce qui avait lieu dans cet endroit clos, et que les cas positifs nous passaient littéralement à deux pouces du visage sans qu’on sache jamais qui l’a et qui ne l’a pas, ce satané virus.

Vous allez me dire : « Ben oui, mais c’est ça, Marie-Sophie, la définition même du dépistage. À quoi t’attendais-tu donc ? » Oui, je suis consciente que je cours un risque. Et non, contrairement aux fatalistes, je n’ai absolument pas envie d’attraper ce virus. Certains pensent : « Si je le pogne, je le pogne, que veux-tu que j’y fasse ? » Moi, non. Trop peur des variables inconnues de cette menace à couronne. Situation inédite que cette pandémie, c’est vrai. Ça devrait nous garder en état d’alerte. Mais lorsque tu travailles « dedans », que tu baignes dedans, tu t’habitues comme tu t’habitues assez naturellement à pas mal tout. Et pour l’avoir maintes fois observé, je sais que l’habitude est le pire ennemi de la prudence. Involontairement, je vois le phénomène, je le constate : on baisse la garde. Partout. C’est humain. Le sentiment de nouveauté de la menace a disparu, même si la menace, elle, est encore bel et bien là. La répétition, l’exaspération et l’absence de nouveauté nous rendent tous plus imprudents. 

Comme je réalise des dépistages seulement deux jours par semaine pour donner un coup de main, je ne suis jamais mise au courant du résultat des gens qui sont passés dans mon cubicule de deux mètres carrés, à deux pouces de mon visage. Ça ne veut pas dire que je n’y pense pas, c’est juste que ça me paraît toujours moins tangible pour cette raison-là, et parce que je suis trop concentrée à poser des questions, à procéder au dépistage et, surtout, à veiller à ne pas me contaminer moi-même. Mine de rien, même si je porte un ÉPI (équipement de protection individuel) quand je travaille, même si je crois l’enfiler et le retirer correctement chaque fois que c’est nécessaire, ce soir, je viens réellement de comprendre le risque que je prends chaque fois que je mets les pieds là. Ça me donne un peu le vertige parce que, au fil des semaines, j’ai parfois vu du personnel — et donc des humains faillibles, qui accomplissent de leur mieux des tâches très répétitives — respecter moins rigoureusement les règles pour se protéger. À force de refaire les mêmes gestes, j’ai dû moi aussi me tromper par inattention quelque part dans la séquence. À ce jour, pas de COVID-19, mais qui sait si je ne suis pas ou n’ai pas été une porteuse asymptomatique ? Je n’ai été testée qu’une seule fois, après tout. (On ne subit pas nous-mêmes de dépistage systématique ou fréquent et, bien franchement, à ce stade-ci, le pourquoi m’échappe encore.)

On m’a demandé si je voulais être chef d’équipe au centre de dépistage à compter de la semaine prochaine. Je n’ai aucune intention de devenir une gestionnaire du réseau de la santé, mais là, avec le nombre de cas positifs qui remonte, ce n’est vraiment pas le temps de tomber malade. S’il faut gérer une équipe de dépistage sur place pour éviter ça, let the challenge be. Et croyez-moi, sur place, j’aurai plus que jamais des yeux tout le tour de la tête et renforcerai les mesures de protection du personnel avec lequel je travaille.

Parce que là, oui, les amis, ça repart. Le virus n’est pas nouveau. On est habitués, pour ne pas dire « ben tannés » de cette menace. Personne n’a envie de retourner au printemps dernier, mais le second chapitre de la réalité pandémique a bel et bien commencé. Et même s’il est différent, il n’en est pas moins réel et redoutable. La deuxième vague n’a rien de vague. Elle arrive. Préparons-nous à l’affronter. Faisons d’elle une vaguelette plutôt qu’un autre tsunami.

Pas besoin d’être parfaits ou irréprochables. Juste assez solidaires. Faisons de notre mieux dans nos gestes quotidiens, dans nos rencontres, dans nos allées et venues, pour éviter une nouvelle hécatombe et protéger les plus vulnérables d’entre nous… à commencer par ceux qui nous soignent.  

Parce qu’à part moi — infirmière défroquée et réenrôlée n’ayant aucune intention de rester sur le terrain à long terme —, ceux qui nous soignent veulent en général pouvoir nous soigner encore un bout sur la ligne rouge. Une ligne rouge qui commence à rougeoyer autant que les feuilles de septembre…

Aujourd’hui journaliste, l’auteure est une ancienne infirmière qui a repris du service pour contribuer à freiner l’épidémie.

Les noms des cliniques ont été changés afin de respecter la confidentialité.

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Quand je pense à ce restaurant lavallois avec ses nombreux clients dansant et ne portant pas le masque; puis la police quifait acte de présence sans effet. Les policirs sont restés une dizaine de minutes et sont partis, estimant peut-être qu’il serait plus payant de faire de la verbalisation en auto-patrouille. Merci, autorités broche-à-foin. Depuis quand nos policiers affichent-ils un tel comportement « tolérant » vis-à-vis des gens qui enfreignent la loi ou les règlements? Était-ce parce qu’il s’agissaient de Libanais? Merci, gouvernement du Québec. Si vous mettez des règles en place, vous devez les appliquer avec une main de fer et cesser de jouers aux bons gars compréhensifs quand cela vous plaît.

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