Tempête dans la baie Georgienne

Avec ses 90 000 îles, c’est le plus grand archipel d’eau douce de la planète. Il est convoité par les spéculateurs, mais la résistance s’organise.

Il y a de cela bien longtemps, des chasseurs de la tribu de l’Ours découvrirent un bébé de la taille d’un homme sur une plage de la baie Georgienne, vaste étendue d’eau à l’est du lac Huron. Ils l’élevèrent comme un des leurs, mais Kitchikewana — c’était le nom de ce géant — avait un terrible caractère. Rendu fou par une peine d’amour, il arracha une poignée de terre de la rive, la jeta violemment dans l’eau et s’effondra.

Ses cinq doigts creusèrent cinq anses sablonneuses — les baies Midland, Penetang, Hog, Sturgeon et Matchedash —, dont les longues plages attirent aujourd’hui estivants et retraités, à 150 km au nord de Toronto. Et en retombant, la terre qu’il avait arrachée donna naissance au plus grand archipel d’eau douce du monde : 90 000 îles et îlots, qui forment un labyrinthe le long du littoral est de la baie Georgienne. Les éclaboussures créèrent une myriade de petits lacs, jusqu’aux célèbres lacs Muskoka, haut lieu de la plaisance et rendez-vous du gratin ontarien depuis le 19 e siècle. Quant au corps de Kitchikewana, il reposerait toujours sur l’île Travers (Giants Tomb, en anglais), masse sombre allongée en plein cœur des 13 000 km 2 de la baie Georgienne.

Cette légende huronne a survécu au peuple qui habita la région pendant plus de 10 000 ans, avant d’être décimé dans les années 1660, peu après l’établissement de la mission de Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons. Depuis Étienne Brûlé, premier Européen à explorer la région, en 1610, la baie Georgienne, cette immense extension du lac Huron — au point qu’on l’appelle parfois le sixième Grand Lac —, fascine, avec ses paysages étranges, dont on sent bien qu’ils ont quelque chose d’exceptionnel. La raison en est simple : la baie, qui ne communique avec le lac Huron que par une trouée de 25 km de large entre la péninsule de Bruce et l’île Manitoulin, est au point de rencontre de plusieurs grands écosystèmes.

Nous sommes ici entre la masse, liquide, des Grands Lacs et celle, solide, du Bouclier canadien. Les douces falaises de calcaire, à l’ouest, font face au dur granit de la côte est ; les plages de sable du sud, aux falaises de quartzite des montagnes La Cloche, au nord. Partout, les glaciers ont sculpté des paysages tourmentés, immortalisés par les artistes du Groupe des sept. La baie Georgienne a inspiré certaines des plus belles œuvres de ces peintres, comme Stormy Weather, de Fred Varley, conservée au Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa. Elle a été un révélateur pour ces artistes : c’est là qu’ils ont découvert les beautés de la nature canadienne, à l’invitation d’un universitaire de Toronto, le D r James MacCallum, qui possédait un chalet dans la baie Go Home, au centre de l’archipel des Trente Mille Îles — son nom lui a été donné avant qu’on recense précisément les îles.

C’est aussi là que se rencontrent deux grandes masses végétales, la forêt feuillue et la forêt boréale, déclinées en une multitude d’habitats selon qu’elles sont exposées aux éléments ou protégées au cœur des îles, qu’elles ont crû sur des sols lourds ou en terrain sablonneux.

Dans ce méli-mélo, où le biologiste a bien du mal à trouver ses repères, s’épanouit une incroyable diversité d’espèces sur un territoire relativement petit. Les îles de la baie Georgienne hébergent 33 espèces d’amphibiens et de reptiles — un record au Canada —, dont le crotale massasauga de l’Est ( Sistrurus catena-tus catenatus ), serpent gris brunâtre pouvant atteindre un mètre de long, l’un des reptiles les plus menacés du Canada. C’est sur la côte est de la baie Georgienne, entre Honey Harbour et Kil-lar-ney, qu’il est le plus abondant. Quelques milliers d’indi-vidus y survivent, surveillés de près par les chercheurs de l’Équipe de rétablissement du crotale massasauga de l’Est. Ce serpent est venimeux, mais très timide et discret, et il ne mord que s’il est menacé. Il est protégé depuis 1991 (voir www.massasauga.ca).

C’est un des rares lieux où la sterne noire, qui vit habituellement plus au sud, croise le harfang des neiges, descendu de sa toundra. Lichens, pins blancs, genévriers et chênes rouges typiques du Bouclier canadien se mêlent aux érables à sucre, hêtres à grandes feuilles et autres espèces méridionales, comme l’érable argenté, le bois de fer ou l’actée rouge. Les fleurs des bois abondent : à elle seule, l’île Beausoleil, joyau du parc national des Îles-de-la-Baie-Georgienne, compte plus de 20 espèces d’orchidées. Des milliers de petites tourbières et d’innombrables marais se cachent entre les affleurements rocheux.

« La biodiversité est exceptionnelle et une telle concentration d’espèces menacées et d’habitats rares est unique au Canada », estime Dan Kraus, biologiste à Conservation de la nature Canada, qui a placé les 5 300 km de côtes déchiquetées de l’est de la baie Georgienne en tête de ses priorités. Car il y a plusieurs dangers : la multiplication des chalets, la prolifération de plantes et d’animaux exotiques de même que la baisse du niveau de l’eau menacent sérieusement ce petit coin de paradis.

Dans les dernières années, la pression sur l’archipel s’est accrue à un rythme sans précédent. À moins de 200 km de la ville la plus peuplée du Canada, avec ses 2 500 000 habitants (plus de six millions pour la région torontoise), la baie Georgienne est envahie par les promoteurs immobiliers et les plaisanciers. Alors que les condos « les pieds dans l’eau » ont déjà avalé une bonne partie de la côte sud, l’archipel restait épargné, car il était difficile d’accès. Hélas ! l’autoroute 400 se rend depuis peu jusqu’à Parry Sound, et d’ici l’an prochain, une armée de pelleteuses aura eu raison des derniers tronçons à une seule voie. Les vendeurs de bateaux font des affaires d’or, que seule la hausse du prix de l’essence freine un peu ces derniers temps. Dès que la belle saison commence, des hordes de 4 x 4 remorquant des embarcations de toutes sortes prennent d’assaut la région jusqu’aux marinas — il y en a 70 sur la seule côte est de la baie, dont 10 à Parry Sound, porte d’entrée des îles ! En été, la population de ce gros bourg de 6 000 âmes est multipliée par 13. Il y a plus de 10 000 chalets sur le territoire, et plusieurs hôtels accueillent les touristes pressés d’embarquer à bord de l’ Island Queen pour une fantastique croisière de trois heures dans l’archipel.

Les pouvoirs publics protègent une bonne partie de la côte et des îles. Entre French River et Port Severn se succèdent huit parcs provinciaux et 14 réserves de conservation administrés par le ministère des Ressources naturelles de l’Ontario. Le parc national des Îles-de-la-Baie-Georgienne, le plus petit au Canada avec 13 km 2 sur 59 îles, a été créé par le gouvernement fédéral en 1929. Mais entre ces fragments protégés, la spéculation règne. Les familles qui possèdent des chalets acquis pour quelques milliers de dollars avant 1950 empochent des millions quand elles vendent tout ou partie de leur terrain. Les parcelles des terrains divisés se vendent comme des petits pains. Selon l’enquête annuelle de Royal LePage, le prix moyen d’un chalet standard accessible par bateau depuis Parry Sound est passé de 150 000 à 200 000 dollars de 2006 à 2007. À Port Severn, un peu plus au sud, il faut déjà compter au moins 450 000 dollars pour un chalet quatre saisons au bord de l’eau. Un peu partout, les cabanes de pêcheurs sont remplacées par de véritables palaces, avec des hangars à bateaux plus grands que les chalets d’antan. « Les prix augmentent tellement que des familles doivent vendre, car elles ne peuvent plus payer les impôts fonciers », explique Wendy Cooper, directrice générale du Georgian Bay Land Trust, fer de lance de la résistance au développement sauvage dans l’archipel des Trente Mille Îles. La majorité des propriétaires viennent encore de Toronto, de Pittsburgh et de l’Ohio, mais l’engouement est mondial depuis qu’il faut moins de trois heures de voiture à partir de l’aéroport Pearson pour rejoindre ces îles de rêve.

Les familles attachées à la baie, parfois depuis plusieurs générations, n’entendent pas se laisser faire. Dès 1916, des propriétaires fonciers, surtout torontois, ont créé une association pour protéger « leur » environnement. La Georgian Bay Association (GBA), qui compte aujourd’hui 4 400 membres, est devenue le chien de garde de la baie. En 1991, elle a mis sur pied une fiducie foncière qui protège à perpétuité le patrimoine naturel des propriétés qu’on lui lègue. Une quinzaine de propriétés totalisant près de 200 hectares ont été données au Georgian Bay Land Trust, comme l’Oldfield Lake Reserve, qui abrite plusieurs marais riches en plantes rares et en animaux menacés, notamment la buse à épaulettes.

En 2002, l’organisme s’est associé à Conservation de la nature Canada pour répertorier les zones écologiques les plus sensibles et y orienter ses efforts de préservation. « En 2008, nous allons tripler la superficie de terres que nous protégeons, et nous projetons de la multiplier par cinq d’ici 2010 », explique Wendy Cooper. Avec 150 bénévoles et un budget annuel de 200 000 dollars, la fiducie mise aussi sur des collectes de fonds afin d’acquérir les terres les plus stratégiques pour la protection de l’archipel, comme la précieuse île Sandy.

Située au large de Parry Sound, l’île Sandy est en effet exceptionnelle : avec 214 hectares, c’est la plus grande des îles en barrière de l’archipel, qui font face aux eaux du large. Quasiment vierge, elle abrite un nombre record d’habitats — des marais et des tourbières aussi bien que des forêts très anciennes, et des frayères d’une importance cruciale pour diverses espèces de poissons, comme le grand corégone. Pas moins de 17 espèces de reptiles y vivent et les milieux humides de l’île Sandy sont parmi les plus importants de toute la baie Georgienne. C’est aussi la plus grande île de l’archipel toujours détenue par un propriétaire privé. Après des années de négociation, Conservation de la nature Canada et le Georgian Bay Land Trust se sont entendus avec le propriétaire pour en acquérir 182 hectares. Avis aux intéressés : la campagne de souscription pour trouver les 2,3 millions de dollars nécessaires à la transaction s’achèvera bientôt.

« L’augmentation de la fréquentation met en péril des milieux fragiles, fragmente les habitats, accroît la pollution de l’eau et le risque d’envahissement par des espèces exotiques », explique Dan Kraus. Depuis 1999, la GBA fait analyser l’eau chaque année dans les zones les plus sensibles, comme la baie Twelve Mile, où s’agglutinent un grand nombre de chalets. Depuis quatre ans, les funestes cyanobactéries (« algues bleues ») ont envahi la baie Sturgeon, près du village de Pointe au Baril. « Nous avons repéré cinq zones critiques où la concentration en phosphore est trois fois plus élevée qu’au large », rapporte Roy Schatz, président jusqu’à récemment de la GBA Foundation, qui finance des projets de recherche. L’organisme surveille aussi de près les aquaculteurs, qui commencent à admettre que trop de poissons s’échappent de leurs élevages, menaçant ainsi les populations indigènes déjà fragilisées.

La GBA Foundation a également bâti le dossier qui a permis de faire désigner l’est de la baie comme réserve mondiale de la biosphère par l’Unesco en 2004. C’était alors la 13 e au Canada (il y en a eu deux autres depuis : la baie de Fundy, au Nouveau-Brunswick, et la région de Manicouagan-Uapishka, au Québec). « Même si ce statut ne confère aucune protection au territoire, il a permis de rallier résidants, professionnels du tourisme et municipalités à une vision commune du développement durable de la région », pense Roy Schatz, qui a piloté le dossier aux côtés de Jack Contin, représentant des autochtones et vice-président de l’organisme qui gère aujourd’hui la réserve. « Les mentalités ont commencé à changer », dit ce dernier, persuadé que les liens créés avec la réserve auront un effet important sur le développement futur.

Le statut accordé par l’Unesco donne aussi pl us de poids aux revendications des résidants et des scientifiques qui réclament un meilleur contrôle du niveau des eaux de la baie. Car ici, plus que partout ailleurs dans les Grands Lacs, l’eau baisse à une vitesse affolante. « En 1999, le niveau a chuté brutalement, et il n’est jamais remonté depuis », dit Roy Schatz, qui qualifie la situation de catastrophe.

Depuis plusieurs années, la GBA Foundation finance des recherches sur la baisse du niveau des lacs Huron et Michigan, plus marquée que celle des autres Grands Lacs. En 2005, les scientifiques mandatés ont repéré un suspect : l’érosion, qui, année après année, accroît le volume d’eau fuyant par la rivière Sainte-Claire vers le lac Érié. À cet endroit, l’érosion aurait été constante depuis que, dans les années 1960, le U.S. Army Corps of Engineers a dragué la rivière pour faciliter le passage des navires, sans jamais mettre en place les mesures de lutte contre l’érosion prévues. Cet été, les scientifiques ont estimé le volume de la fuite à près de 10 milliards de litres d’eau par jour, de quoi faire baisser le niveau de la baie de trois centimètres chaque année. Une véritable hémorragie ! Sommée de réagir, la Commission mixte internationale a mis sur pied un comité d’études sur la rivière Sainte-Claire en mai 2006 et annoncé en octobre dernier que son rapport, initialement prévu pour 2012, serait déposé en février 2009, tant il y a urgence. Une victoire pour les groupes environnementaux, qui dénoncent régulièrement la politique de l’autruche de cet organisme qui conseille les gouvernements américain et canadien.

Mais sur les côtes de la baie Georgienne, les dégâts sont déjà bien visibles. Patricia Chow-Fraser, professeure à l’Université McMaster, à Hamilton, étudie depuis plusieurs années les milieux humides de la côte est de la baie, grâce notamment à une subvention de la GBA Foundation. Ces marais et marécages encore mal connus sont parmi les plus riches de tous les Grands Lacs, et parmi les seuls qui n’ont pas disparu. La biologiste a constaté que la baisse du niveau des eaux, combinée au développement résidentiel et à la construction de chemins d’accès, transforme rapidement ces milieux humides en prairies beaucoup moins diversifiées. Le compte à rebours a commencé pour les quelque 160 espèces de poissons — sur les 200 qui vivent dans les Grands Lacs — dont la survie dépend de l’existence de ces zones de frai…

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