Tempête dans un verre de jus

Quelques gorgées de jus de pamplemousse pour faire passer des médicaments, c’est dangereux ou pas ?

Photo : Hedwig Storch / Wikipedia
Photo : Hedwig Storch / Wikipedia

Peut-on encore prendre un médicament avec un verre de jus ? De nombreuses personnes se posent la question depuis que des médias ont révélé, à l’automne 2008, que les jus de pamplemousse, de pomme et d’orange pouvaient inhiber l’action de certains médicaments (voir la brève « Gare au cocktail de jus et de médicaments ! »).

David Bailey, à l’origine de cette découverte, n’en est pas à son premier coup d’éclat. En 1989, ce physiologiste de l’Université de Western Ontario, à London, observe par hasard que le jus de pamplemousse augmente au contraire l’absorption par l’intestin d’un médicament contre l’hypertension. « Il m’a alors fallu deux ans pour faire accepter mon étude, car personne n’y croyait », raconte-t-il.

Après sa publication, d’autres scientifiques s’emparent de l’« effet jus de pamplemousse » et on découvre le pot aux roses : des substances présentes naturellement dans ce jus interagissent avec une enzyme de l’intestin appelée CYP3A4, ouvrant toute grande la porte aux médicaments qui empruntent cette voie pour atteindre le sang. Du coup, l’action du médicament pourrait s’intensifier. Une trentaine de médicaments (contre la dépression, le cancer, le cholestérol ou la dysfonction érectile, entre autres) sont susceptibles de provoquer des interactions.

Le risque s’accroît quand des personnes traitées par ces médicaments ont commencé à boire du jus, alors qu’elles ne le faisaient jamais, ou lorsque des buveurs de jus ont entrepris des traitements par ces médicaments à des doses qui auraient dû leur convenir, mais qui se sont avérées trop puissantes. Et parfois mortelles.

L’« effet jus de pamplemousse » est aujourd’hui admis, mais on sait encore bien peu de choses des interactions entre médicaments et aliments. Les recherches sont rares, notamment parce que les sociétés pharmaceutiques s’intéressent peu au sujet. « Celles-ci le feront seulement si elles y sont forcées », croit David Bailey, dont les études plus récentes ont montré que certains jus peuvent, à l’inverse, diminuer l’effet d’autres médicaments. Dans les études cliniques, on teste toujours l’effet d’un médicament oral pris avec un grand verre d’eau à jeun, ou sur un estomac plein, si on soupçonne que la préparation peut provoquer des malaises gastriques.

« On a très peu d’information sur les interactions potentielles avec des aliments particuliers », confirme Manon Lambert, directrice générale de l’Ordre des pharmaciens du Québec. La science progresse à petits pas. Vérifier l’effet d’un aliment n’est pas facile, car la concentration en substances actives dépend d’innombrables facteurs, comme la variété de fruit utilisée pour faire le jus ou la date de la récolte. Il faut compiler les résultats de bien des études en apparence contradictoires pour y voir clair.

Sans compter que les spécialistes des interactions médicamenteuses ont déjà beaucoup d’autres chats à fouetter. « Il y a 20 ans, on ne savait à peu près rien des interactions entre les médicaments eux-mêmes, alors qu’on sait aujourd’hui qu’elles sont nombreuses. En ce moment, on se préoccupe surtout des réactions avec les produits de santé naturelle, comme le millepertuis, qui peuvent être très dangereuses », explique Manon Lambert.

Dans les dernières années, des chercheurs ont repéré plusieurs nouvelles interactions aliment-médicament, par exemple entre la warfarine (un anticoagulant) et le jus de canneberge ou les légumes verts. Médecins et pharmaciens sont avertis et devraient — s’ils font bien leur travail — prévenir les patients concernés.

David Bailey, lui, trouve qu’on va trop lentement. Cet été, il a profité d’un congrès scientifique américain pour attirer l’attention des médias sur le sujet. À la suite de sa sortie publique, de nombreux organismes, comme les associations canadiennes et américaines de pharmaciens, l’ont contacté. Ils devraient bientôt inclure dans leurs mises en garde le nouvel effet que le chercheur a découvert… ou réclamer des études complémentaires, s’ils jugent que les preuves ne sont pas assez solides. Le ministère de la Santé du Canada ne s’est pas encore prononcé.

Toutefois, dans l’état actuel des connaissances, il n’y a pas lieu de paniquer, selon Manon Lambert. « Le plus important, c’est l’état du patient : si le médicament est efficace malgré la consommation de jus, on n’a pas à changer quoi que ce soit », dit la spécialiste. Mais il convient d’être prudent : éviter les changements brutaux dans son alimentation quand on prend des médicaments, privilégier le verre d’eau et, en cas de doute, vérifier auprès de son pharmacien ou de son médecin.

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