Temps d’urgence

Quelques secondes pour sauver un patient. Quelques mois pour écrire un livre. Dans la vie du Dr Vadeboncœur, le temps ne s’écoule pas toujours à la même vitesse.

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

L’auteur est urgentologue, ex-chef du département de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur titulaire à l’Université de Montréal, il enseigne, participe à des recherches en médecine d’urgence et intervient fréquemment sur les enjeux de santé.

Lors d’une récente entrevue avec l’excellent Stéphan Bureau, sa toute première question m’a poussé vers une introspection que je n’avais pas vue venir à propos du temps, si différent selon que je soigne un patient dans une salle de réanimation ou que j’écris un livre. Nous avons convenu que je me promenais entre deux extrêmes, du plus vite au plus lent — d’un temps insuffisant à un autre qui s’étire dans la réflexion.

Au moment où je réanime quelqu’un, le temps peut en effet se trouver incroyablement comprimé. Je peux être en train de parler à cette personne du dernier exploit de Cole Caufield, la voir soudainement tourner de l’œil, apercevoir une arythmie mortelle sur le moniteur cardiaque, charger le défibrillateur pendant qu’elle perd conscience en quelques secondes, lui administrer un choc sur la poitrine, l’observer se réveiller et littéralement poursuivre la conversation, parfois comme si de rien n’était (du moins de son point de vue). Tout ça dans certains cas en moins d’une minute. 

Évidemment, les choses ne se passent pas toujours si vite à l’urgence, sans quoi le métier serait un peu intense. Bien souvent, on dispose du temps requis pour discuter avec le malade suivant, bavarder ensuite avec les collègues, échanger avec des accompagnants, sortir prendre l’air un soir tranquille et piquer une jasette sur le quai des ambulances avec les paramédicaux.

Les personnes au caractère un peu particulier qui choisissent de travailler tous les jours dans ce genre d’imprévisibilité fondamentale répondent à leur manière à la nature impondérable de la vie.

Mais le temps d’urgence demeure si imprévisible que même cette apparente coolitude qui permet d’aller se chercher un autre café n’est jamais qu’illusion, contenant en germe la possibilité d’une accélération radicale qui nous précipitera dans une salle où le prochain patient se trouvera sans crier gare — ni même « garde ! » — au plus mal.

Les personnes au caractère un peu particulier qui choisissent de travailler tous les jours dans ce genre d’imprévisibilité fondamentale répondent à leur manière à la nature impondérable de la vie, qui bifurque parfois dramatiquement sans prévenir, bouleversant pour raison de fracture ou même de mort subite des plans de soirée au cinéma ou au parc.

Si ce type d’événement improbable est inhabituel par définition pour la majorité des gens, il est d’une grande proximité pour les travailleurs de nos urgences. Ceux-ci sont en première ligne de tout ce qui va le plus mal, au cœur des plus graves détresses et des pires crises qui soient, et leur toute première responsabilité est d’être toujours prêts pour l’invraisemblable brisure du temps qui peut survenir n’importe quand dans la vie de chacun.

Outre les périodes de transition, les pauses — peu fréquentes — et les moments plus légers, le rituel de l’écriture du dossier médical prend alors à l’urgence une tournure assez particulière, étant situé dans un temps qui s’écoule différemment, un peu en retrait de l’action. En contraste avec ce qu’il décrit, le style y adopte un aspect routinier, chaque note présentant une structure similaire et le même genre d’observations factuelles d’un cas à l’autre.

Ce moment est d’ailleurs l’occasion d’une précieuse réflexion, des analyses nécessaires pouvant s’y développer à l’abri des événements contingents. La rédaction de ce dossier permet de saisir les tenants et aboutissants des cas les plus complexes, d’élaborer plus lentement les hypothèses, d’établir le plan d’investigation, de prescrire le traitement et d’entrevoir la suite.

C’est un peu la même chose quand j’écris une chronique comme celle-ci, très en retrait de l’action, prenant mes distances avec ces objets fréquents de mes pensées — les patients, les soins, les soignants, le système de santé — pour mieux en éclairer les zones d’ombre, en capter les éléments voilés dans l’agitation du moment et me resituer par rapport à cette pratique qui m’occupe depuis maintenant 32 ans. (C’est d’ailleurs bien plus vrai que pour un statut lancé rapidement sur les réseaux sociaux, un billet de blogue inspiré par l’actualité, une intervention plus ou moins improvisée à la radio ou une apparition impromptue à la télévision, où déjà le temps s’écoule plutôt promptement.)

C’est le temps de l’écriture. Un temps encore plus éloigné de ma pratique médicale quand je rédige un livre, comme il m’arrive d’en commettre un à l’occasion, forme la plus cristallisée de mes activités, peu importe le sujet traité, en opposition complète au temps qui a cours dans une salle de réanimation.

Ces deux pôles, entre le choc du défibrillateur et la correction des épreuves d’un manuscrit, où des versions contrastées de moi-même sont en activité, j’ai tendance à penser qu’ils s’enrichissent continuellement l’un l’autre. À tout le moins, je sais que je les aime autant l’un que l’autre — et qu’il en sera probablement toujours ainsi.

Laisser un commentaire

Les commentaires sont modérés par l’équipe de L’actualité et approuvés seulement s’ils respectent les règles de la nétiquette en vigueur. Veuillez nous allouer du temps pour vérifier la validité de votre commentaire.