Terminer sa course en arrêt cardiaque

Comment l’histoire extraordinaire d’un coureur ouvre la voie à un plaidoyer pour des défibrillateurs plus accessibles.

Des coureurs lors du coup d'envoi du Marathon 2016 à Montreal, le 25 septembre 2016. (Photo: Mario Beauregard/La Presse Canadienne)
Des coureurs lors du coup d’envoi du Marathon 2016 à Montreal, le 25 septembre 2016. (Photo: Mario Beauregard/La Presse Canadienne)

Deux heures et 36 minutes, ce n’est pas si mal comme temps, pour un demi-marathon. À Montréal, en 2015, c’est justement celui qu’a officiellement enregistré Stéphane Demers, un sympathique coureur de Moncton.

Pourtant, le coureur n’a pas terminé sa course de manière tout à fait réglementaire, ayant parcouru les 50 derniers mètres en roulant, plutôt qu’en courant. Mais les officiels ne lui en ont pas tenu rigueur. Avec raison.

Stéphane avait une bonne excuse: au moment de passer le fil d’arrivée, son cœur ne battait plus. Heureusement, quelqu’un s’est occupé de ce léger problème en pratiquant un vigoureux massage cardiaque (RCR) pendant qu’on poussait à toute allure sa civière vers la tente médicale.

Temps de Stéphane Demers, Montréal 2015, tiré de Sportstat.com
Temps de Stéphane Demers, Montréal 2015, demi-marathon, tiré de Sportstat.com

En bonne santé, Stéphane aimait bien courir, notamment parce que cette activité lui permet de mieux maîtriser son anxiété. Il n’avait d’ailleurs jamais vraiment éprouvé de problème. Sur le point de compléter l’épreuve, tout est pourtant devenu noir: infarctus, arythmie maligne, arrêt cardiaque, inconscience, la séquence catastrophique de la mort subite.

Dès ce moment, les secouristes sur le bord de la piste, les paramédicaux, les infirmières et les médecins de la tente médicale, dirigés par le Dr François de Champlain, ont agi promptement pour sauver sa vie: alerte immédiate, massage cardiaque, décharge de défibrillateur, soins d’urgence. Une question de vie ou de mort. Tout allait se jouer là.

Et le pouls est revenu! Mais Stéphane n’était pas au bout de ses peines, l’infarctus continuant de le menacer et l’arrêt cardiaque pouvant de nouveau survenir, à tout instant. Prochaine étape? Un transfert toutes sirènes hurlantes vers l’hôpital désigné, où une équipe l’attendait. De tout cela il ne se souvient pas, s’étant réveillé aux soins intensifs après cette mésaventure.

En un tour de main, Stéphane a été amené en salle d’hémodynamie, où le cardiologue-hémodynamicien lui a inséré des cathéters. Les colorants ont montré le blocage de l’artère coupable de l’accident et on a rapidement procédé à la dilatation du vaisseau sanguin et à la pose d’un stent (tuteur métallique qui maintient l’artère ouverte).

Avec un résultat remarquable: peu de dommages, le retour à la vie et la stabilité pour le patient qui avait pourtant frôlé la mort. La chaîne de survie a parfaitement fonctionné.

Dans son lit d’hôpital, quand il a eu le courage de regarder les images de son propre arrêt cardiaque, filmées sur place par les caméras de LCN, Stéphane Demers a du suspendre le défilement vidéo à quelques reprises. Ce n’est pas tous les jours qu’on se voit sur une civière en train de recevoir un vigoureux massage de la poitrine.

Au fait, ces deux heures et 36 minutes, comment ont-elles pu être enregistrées? Par la puce que portait Stéphane Demers, tout simplement. La civière a franchi le fil d’arrivée. C’est donc un temps officiel, malgré une fin de course peu orthodoxe.

Le choc électrique qui sauve la vie

En raison de la rapidité de l’intervention de l’équipe médicale, du choc électrique salvateur et des soins cardiologiques subséquents, Stéphane ne traîne aujourd’hui aucune séquelle notable. Ni au cerveau, l’organe le plus à risque de complications graves en de telles circonstances, ni au cœur, qui continue vaillamment de pomper le sang de Stéphane. Celui-ci n’a même pas perdu le goût de courir.

Si bien que cette année, le 25 septembre 2016, un an après son infarctus et son arrêt cardiaque, il était de retour à Montréal pour compléter sa course. Il ne s’est toutefois pas lancé dans le demi-marathon; cinq kilomètres lui ont suffi cette fois. Il les a terminés sur ses deux pieds, bien en forme, et avec un nouveau temps de 34 minutes, ce qui est raisonnable… pour quelqu’un ayant subi un arrêt cardiaque.

Temps de Stéphane Demers, tiré de Sportstat.com
Temps de Stéphane Demers, Montréal 2016 (5 km), tiré de Sportstat.com

Après une telle mésaventure, choisir de courir à nouveau vous surprend? Ça ne devrait pas. D’abord, il faut savoir que l’arrêt cardiaque est réversible et qu’il ne mène pas nécessairement à des séquelles, s’il y a retour rapide du pouls.

Mais surtout, comme on le sait maintenant, après un infarctus, l’exercice régulier, d’abord fait sous supervision médicale, est probablement la mesure la plus importante à suivre pour diminuer les risques d’une nouvelle attaque. C’est ce qu’enseigne à tous ses patients mon collègue le Dr Martin Juneau, directeur du centre EPIC, le plus gros centre de réadaptation de patients cardiaques au Canada.

Tiré du site de Radio-Canada: https://ici.radio-canada.ca/regions/atlantique/2016/09/26/005-marathon-montreal-coureur-moncton-stephane-demers-arret-cardiaque-course.shtml
Tiré du site de Radio-Canada.

Rendre accessibles les défibrillateurs

C’est la Fondation Jacques-de Champlain qui a planifié le retour à Montréal de Stéphane Demers. Elle travaille justement à améliorer les soins en cas d’arrêt cardiaque et la survie de patients comme lui.

J’ai jadis rencontré le Dr Jacques de Champlain, médecin et chercheur infatigable reconnu internationalement dans le milieu de la recherche sur les maladies cardiovasculaires.

Docteur Jacques De Champlain. Source: https://www.jacquesdechamplain.com/fr/a-propos/histoire/
Docteur Jacques de Champlain (Photo: Fondation Jacques-de Champlain)

Malheureusement, destin tristement ironique dans son cas, il fut frappé, voilà quelques années, par une attaque cardiaque lors d’une balade à vélo. Il s’est alors effondré au bord de la piste cyclable. Mais les délais d’intervention ont été trop longs, notamment parce qu’aucun défibrillateur n’était accessible. L’homme ne s’est donc jamais relevé.

L’urgentologue qui a sauvé la vie de Stéphane Demers avec son équipe est le fils de Jacques de Champlain. Le Dr François de Champlain préside aujourd’hui la fondation qui porte le nom de son père, qu’il a créée afin de promouvoir la réanimation et l’accès aux défibrillateurs.

Travailler pour le cœur

J’avais d’ailleurs supervisé, en 2003, le résident qu’il était alors pour un projet de recherche, réalisé dans le cadre de sa résidence en médecine d’urgence à l’Université McGill. Le sujet? L’utilisation des électrocardiogrammes (ECG) dans les ambulances par les paramédicaux pour diagnostiquer l’infarctus aigu. Comme quoi il a de la suite dans les idées, même si c’était bien avant le décès de son père.

Ce projet novateur fut d’ailleurs le premier du genre au Québec, ouvrant la voie à l’implantation à grande échelle des ECG en soins préhospitaliers, aujourd’hui la norme partout dans la province. Déceler rapidement l’infarctus aigu permet notamment d’entamer les soins appropriés et de diriger les patients vers les hôpitaux les mieux équipés pour affronter cette urgence grave. Un simple module ajouté au défibrillateur permet de réaliser l’ECG.

Il faut savoir que si l’infarctus aigu résulte du blocage d’une artère coronarienne (nourrissant le cœur), l’arrêt cardiaque (souvent la conséquence de cet infarctus) correspond plutôt à l’arrêt complet du cœur des suites d’une arythmie grave, interrompant le pouls, ce qui entraîne une perte de conscience immédiate et mène au décès si rien n’est fait dans les minutes qui suivent.

Le retour de Stéphane Demers

François de Champlain travaille depuis quelques années comme directeur médical de l’équipe du Marathon de Montréal. Je lui ai suggéré l’an dernier d’organiser le retour de Stéphane Demers au marathon, afin de lui permettre de compléter sa course, et de profiter de l’occasion pour promouvoir les objectifs louables de sa fondation. Ce beau projet, qui illustre à merveille l’importance de l’accès aux défibrillateurs, envoie ainsi un message de prévention et d’espoir à ceux qui ont subi une crise cardiaque.

Le choc électrique dont a bénéficié Stéphane Demers, mais qui a manqué au Dr Jacques de Champlain, est le seul traitement, avec le massage cardiaque (RCR), à même de sauver la vie des patients en arrêt cardiaque. Sans son administration rapide, la survie est en effet bien rare. Et si dans les premières secondes il est presque toujours efficace, son efficacité décroît rapidement. Au bout de 10 minutes sans intervention, il est souvent trop tard.

Bonne nouvelle, un tel choc salvateur peut être administré par presque tout le monde aujourd’hui, grâce aux défibrillateurs automatiques, faciles à utiliser même pour quelqu’un n’ayant aucune formation: l’appareil dicte lui-même la marche à suivre.

Les deux étapes cruciales des «soins» permettant la survie des patients en arrêt cardiaque sont donc maintenant à la portée de chacun, pour autant qu’on puisse mettre la main sur un défibrillateur. Or, là est souvent le problème, auquel veut remédier le Dr de Champlain.

Quoi faire en cas d’arrêt cardiaque

Quelle est la marche à suivre en cas d’arrêt cardiaque? Si une personne tombe inconsciente, ne réagit plus et respire mal ou pas du tout, elle est probablement en arrêt cardiaque. Il faut alors agir immédiatement. D’abord, appeler le 9-1-1, puis démarrer le massage cardiaque, à un rythme supérieur à 100 compressions à la minute.

Le bouche-à-bouche n’est plus recommandé, parce qu’il est peu utile, ce qui simplifie les choses: il suffit de masser le thorax, directement sur le sternum, «vite et fort» et sans interruption. Sauf si le patient se réveille et commence à parler, bien entendu.

Il faut aussi demander à quiconque est autour d’apporter immédiatement un défibrillateur, dont seul le choc pourra sauver le patient. Il y en a maintenant dans les arénas, les centres sportifs, les casinos, par exemple, bref, partout où on retrouve des contextes à risque.

Nous avons toutefois encore un bout de chemin à franchir à cet égard. Lors d’un voyage récent en Italie, j’ai en effet constaté que dans une toute petite ville, Orvieto, pas loin de Rome, plusieurs défibrillateurs publics étaient placés ici et là dans la ville. Des panneaux indiquaient même leur emplacement.

C’est le genre d’idée que souhaite promouvoir le Dr François de Champlain et sa fondation, afin de permettre à chacun de trouver rapidement le défibrillateur le plus près.

indication pour défibrillateur public à Orvieto, près de Rome.
Indication pour défibrillateur public à Orvieto, près de Rome.

La Fondation Jacques-de Champlain a d’ailleurs créé une application mobile appelée DEA-Québec. DEA, comme défibrillateur externe automatisé. Cette appli permet de localiser immédiatement, à l’aide d’un téléphone intelligent, le défibrillateur le plus proche. Plus de 600 appareils sont déjà répertoriés au Québec, de sorte que vous pourriez probablement en trouver un facilement.

Le projet DEA de la Fondation Jacques De Champlain. Source: https://www.jacquesdechamplain.com/fr
Le projet DEA de la Fondation Jacques-de Champlain.

C’est la mission que l’urgentologue s’est donnée à la suite du décès de son père: non seulement sauver des vies, dans son travail de tous les jours à l’Hôpital général de Montréal ou comme directeur médical du Marathon de Montréal, mais aussi en permettant à tout le monde d’y arriver par l’accès aux défibrillateurs.

Voilà une belle manière de rendre hommage à la mémoire de son père, qui aurait pu, lui aussi, être sauvé par un tel choc salvateur.

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2 commentaires
Les commentaires sont fermés.

L’application DEA-Quebec est une idée novatrice qui promet pour l’accessibilité et l’efficacité dans l’intervention. Cependant, c’est déplorable de constater que Montréal ne possède qu’un seul défibrillateur sur l’île de Montréal et aucun sur l’Île de Laval…

Bonjour M. Reeves,

Merci de votre commentaire. Je me permets de répondre à vos interrogations.

En fait, sur les 702 DEA visibles actuellement pour l’ensemble du territoire de la province, 142 sont visibles pour la région de Montréal. Dans l’application, sur la page de la cartographie, appuyer sur l’onglet « VOIR TOUS LES DEA » (et non seulement le plus proche) et vous verrai beaucoup plus de DEA. Pour Laval, nos efforts continuent pour enregistrer plus de DEA. Les efforts de la population sont utiles en ce sens et les usagers de l’application peuvent aussi nous signaler l’emplacement d’un DEA en utilisant le bouton « ENREGISTRER » dans l’application.

Merci de votre questionnement. Nous sommes toujours réceptifs aux commentaires des usagers pour améliorer notre application gratuite!

Salutations,

François de Champlain, MD
Président
Fondation Jacques-de Champlain
http://www.jacquesdechamplain.com
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