Touche pas à mon lac!

Aux quatre coins du Québec, des gens se portent à la défense des lacs. Toujours convaincus, parfois têtus, ils veulent préserver la santé et la beauté des plans d’eau. Voici leurs combats, en huit histoires inspirantes.

Photo : France Lemire

Pendant des années, chaque hiver, les riverains du lac Magog avaient l’habitude de créer une drôle de «?sculpture?» au centre du lac gelé?: un tas de vieux pneus, des carcasses d’autos, des canapés usés… Au printemps, quand le lac «?calait?», le tout s’évanouissait sous la ligne des eaux. Disparues, les vieilleries dont on ne voulait plus?!

On a peine à croire aujourd’hui à ces souvenirs des années 1970. Car en 40 ans, les mentalités ont bien changé. À preuve, des dizaines de milliers de personnes ont marché dans les rues de Mont­réal, le 22 avril, pour célébrer le Jour de la Terre. Un peu partout au Québec, des gens agissent, notamment pour sauvegarder la qualité des plans d’eau – et pas seulement en organisant des corvées pour en sortir les vieux frigos, les batteries d’autos et autres objets rouillés.

«?Il a fallu attendre les années 1970 pour que les Québécois soient conscients de l’impact des déchets sur l’environnement?», dit Denis Bachand, président du Regroupement des associations pour la protection de l’environnement des lacs et des cours d’eau de l’Estrie et du haut bassin de la rivière Saint-François (RAPPEL). Nombre d’as­socia­tions visant à préserver la qualité des plans d’eau sont d’ail­leurs nées dans les années 1970.

Depuis 2004, des centaines de bénévoles prélèvent des échantillons dans 700 lacs et vérifient la transparence de l’eau. Ils alimentent la banque de données du Réseau de surveillance volontaire des lacs, du ministère de l’Environnement. Ces données permettent d’évaluer l’état de vieillissement des lacs. Bonne nouvelle?: selon le Réseau, leur santé serait relativement bonne, si on la compare à celle des lacs d’Europe ou des États-Unis.


Photo Lac Massawippi : Michèle Gérin

Détente, sérénité, calme, tranquillité… ces mots reviennent souvent dans la bouche des propriétaires de maisons ou de chalets proches de l’eau. Même ceux qui dénoncent le vrombissement des bateaux, les manœu­vres téméraires des conducteurs de motomarines et le grondement des hydravions au décollage?!

Il y a quelques centaines de lunes, à mon arrivée au Québec, j’ai été intriguée par une photo que me montrait une amie?: sept garçons et filles, tout sourire, formant une pyramide humaine en ski nautique, derrière un bateau. «?C’était au chalet, il y a quelques années?», m’a-t-elle dit, l’air rêveur, en racontant ses souvenirs de baignade et de soirées guimauves.

J’avoue avoir été déçue en découvrant, des années plus tard, «?son?» lac. Dans mon esprit, il ne pouvait être que sauvage et grand comme la mer. Or, le lac Beauport, près de Québec, m’est apparu comme une gigantesque piscine de banlieue, avec des rangées de maisons accrochées à la montagne?!

En quelques décennies, les constructions ont poussé comme des champignons aux abords des lacs. Les prix ont aussi flambé. Un terrain de 30 m de front sur le lac Saint-Joseph, en banlieue de Québec, acheté 25 000 dollars en 1984, en vaut 600 000 aujour­d’hui. Entre les nouveaux arrivants, les héritiers du pied-à-terre de la grand-mère, les agriculteurs et l’aubergiste dont la clientèle adore les moto­marines, la coexistence ne coule pas toujours de source. Même si, en théorie, tous s’entendent pour défendre leur coin de paradis. Ainsi, les premières apparitions média­tisées de cyanobactéries, au milieu des années 2000, ont fait prendre conscience à certains que si rien n’était fait, leur lac risquait de devenir impropre à la baignade.


Photo Lac Témiscamingue : Hugo Lacroix

Dans les faits, toutefois, tous ne marchent pas du même pas. Certains accusent les agriculteurs de toutes les pollutions, d’autres jurent que les super­bolides n’ont aucun impact sur les rives, d’autres encore s’inquiètent de l’effet des polluants invisibles à l’œil, comme les hydrocarbures ou les métaux lourds. Autant de combats, autant de lacs… et autant d’associations.

«?Souvent, les riverains se regroupent pour régler un problème ponctuel, précise Nicolas Milot, 32 ans, chercheur à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM. Ils s’inquiètent de la construction d’un barrage, veulent protéger une espèce de poisson ou réglementer les heures de partys. Souvent, leur action s’élargit et déborde même les rives du lac.?»

Tenter de régler un problème devient parfois aussi ardu que démêler un écheveau de laine. Car au Québec, l’eau d’un lac est de compétence fédérale, ses pourtours de compétence municipale quand il s’agit de résidences privées, mais de compétence provinciale si un parc ou des terres publiques le jouxtent. Beau casse-tête si l’on cherche à intervenir?!

Il est presque impossible, par exemple, pour une association de résidants d’interdire les embar­cations à moteur ou de limiter leur taille, même si les grosses vagues dues aux bateaux de planche nautique (wakeboard) contribuent à l’érosion des rives en eau peu profonde. Même chose pour les hydravions, privés ou commerciaux, libres de décoller ou d’amerrir dès que le soleil se lève et jusqu’à ce qu’il se couche.

Seule solution?: s’entendre sur des règles, en espérant que tous les respecteront. Ou recourir aux tribunaux. Mais les frais grimpent très vite lorsqu’on multiplie les avis d’experts et les études environnementales…

De plus en plus, des défenseurs acceptent de retrousser leurs manches pour sauver leur lac. Afin que d’autres après eux puissent connaître le plaisir de fendre l’eau à bord d’un kayak, l’excitation de prendre une truite, l’étonnement de voir leurs orteils au fond de l’eau, la beauté d’un soleil qui se couche sur la rive…

Voici huit histoires qui finissent bien… ou moins bien :

1. La loi à la rescousse

Cet été, la municipalité de Sainte-Agathe-des-Monts, dans les Laurentides, agrandit son usine de traitement des eaux usées et installe de nouvelles canalisations d’eaux pluviales, distinctes de celles des égouts. Une dépense de 20 millions de dollars. Mais la Ville n’a guère le choix?: la Cour supérieure du Québec a donné raison à des riverains du lac Raymond, à Val-Morin, qui accusaient Sainte-Agathe de polluer leur plan d’eau.

L’ingénieur Guy Drouin, comme d’autres résidants, en avait assez que son coin de paradis se transforme en cuvette de toilette à certains moments de l’été, ce qui rendait la baignade dangereuse. Le taux de coliformes fécaux augmentait après une grosse pluie?; le golf, l’usine de traitement des eaux et les fosses septiques de particuliers figuraient sur la liste des suspects.

«?Un jour, en 2006, j’ai remonté la rivière du Nord, qui alimente le lac, et j’ai trouvé un tuyau caché dans les herbes. Il crachait un jus marron qui sentait très mauvais?», raconte Guy Drouin, qui préside l’Association de protection de l’environnement du lac Raymond et de la rivière du Nord (APELRRIN), formée en 1974.

Le coupable, c’était le réseau des eaux usées de Sainte-Agathe, qui partageait les mêmes canalisations que le réseau pluvial. Lors d’une grosse averse, l’usine ne suffisait pas à traiter le surplus de volume, qui débordait directement dans la rivière?!

Après quelques discussions infructueuses avec la municipalité, Guy Drouin est passé à l’action. Les 80 riverains ont contribué à une cagnotte au prorata de la valeur de leur propriété, et la procédure judiciaire a commen­cé. Trois ans et demi et 120 000 dollars plus tard, les plaignants obtenaient gain de cause.


Photo Lac Témiscouata : Yves Marcoux

2. Tous pour un et un pour tous

On dirait presque que des fées veillent sur le Grand lac Saint-François, dont le tiers des rives bordent le parc national de Frontenac, à 45 minutes de Sherbrooke?: cinq municipalités, deux conférences régionales des élus, le Conseil de gouvernance des bassins versants, le parc national, des associations de riverains, des agri­culteurs, alouette?! Tous collaborent depuis 2006 pour assurer la protection de ce lac. Un exemple assez unique au Québec.

Au Regroupement pour la protection du Grand lac Saint-François, pas de coupable désigné pour expliquer la montée du taux de phosphore, la baisse des stocks de poissons et les apparitions de cyanobactéries. «?Plutôt que de s’affronter, on se pousse dessus pour avancer ensemble?», dit Michel Lamontagne, président de l’Association des riverains du Grand lac Saint-François secteur sud, qui est membre du Regroupement.

Les partenaires sont tombés d’accord sur un plan d’action pour s’attaquer aux différentes sources de pollution, qu’elles viennent de l’agriculture, de la foresterie, du réseau routier ou de l’occupation des berges. Par exemple, deux des cinq villes riveraines, Adstock et Lambton, laissent les herbes folles pousser au fond des fossés routiers pour qu’elles absorbent les surplus de phosphore.

Les agriculteurs fournissent aussi leur part. Une quinzaine de producteurs laitiers et porcins, sur la quarantaine dont les terres se situent dans le bassin versant, ont accepté de planter des piquets à trois mètres du cours d’eau, pour éviter d’utiliser leurs champs au-delà. Une façon de limiter le lessivage des fertilisants ou du fumier dans les ruisseaux.

Serge Lapointe, producteur laitier de Lambton, est allé plus loin. Aucune de ses vaches ne peut désormais faire trempette ou boire dans le ruisseau qui dévale à travers ses pâturages pour se jeter dans le lac. Ce cours d’eau est pro­tégé des bovins par une longue clôture. Avec l’aide financière du ministère de l’Agriculture, Lapointe a aussi construit des ponceaux pour que le troupeau puisse traverser le ruisseau «?à sabot sec?».

Ayant grandi avec le lac à 500 m de la ferme familiale, ce quadragénaire sait depuis longtemps qu’on doit protéger l’eau. À ceux qui laissent entendre qu’ils finiront par se baigner dans la merde si l’agriculteur n’agit pas, il rappelle qu’il a ajouté 10 000 dollars de sa poche aux investissements du Ministère.

Comme quoi le dialogue entre tous les habitants concernés permet parfois d’éviter des guerres inutiles.


Photo Lac aux Américains : Alt-6 / Alamy

3. Les robins des bois du lac Saint-Charles

Le sentier pédestre des Marais du Nord, au lac Saint-Charles, à Québec, très fréquenté hiver comme été, n’aurait pu voir le jour, en 1995, sans l’intervention d’un groupe de citoyens… 15 ans plus tôt.

En 1980, des riverains de ce lac – dans lequel Québec puise son eau potable – s’inquiètent des algues qui y prolifèrent et du déboisement sauvage. Ils comprennent rapidement que, pour sensibiliser les gens qui habitent parfois loin du plan d’eau, il faut leur donner accès à la nature. D’où leur achat d’un premier terrain au nord du lac, puis d’un second à la fin des années 1990… au nez et à la barbe d’un promoteur immobilier, qui voulait y construire un centre de villé­giature. Désormais, un espace sauvage, au nord, protège le lac de l’arrivée des sédiments.

«?On n’a pas encore réussi à le sauver d’un vieillissement accéléré par le développement humain, mais si on n’avait rien fait depuis 1980, le lac Saint-Charles serait juste un trou de bouette aujourd’hui?», assure Sylvie Larose, 44 ans, vice-présidente de l’Association pour la protection de l’environne­ment du lac Saint-Charles et des Marais du Nord (APEL).

Cet organisme défend bec et ongles l’arrière-cour du lac, le bassin versant. Pour éviter que la pollution et les sédiments ne soient entraînés par les cours d’eau jusqu’au lac Saint-Charles, il faut de la végétation, des rives et des pentes boisées. Alors que les promoteurs immobiliers, eux, veulent une vue sur l’eau.

L’APEL, qui emploie six personnes, a remporté quelques victoires au fil des années, à coups de mémoires, d’interventions, de pétitions. Ainsi, la Communauté métropolitaine de Québec, qui regroupe 28 municipalités, interdit désormais les constructions dans les pentes de 25 %, en raison des risques de lessivage des sols. L’Association veille aussi au respect des règlements qui interdisent les rejets inappropriés de déchets issus d’élevages de poulets ou de chevaux, qui feraient augmenter la teneur du lac en phosphore.

Cet organisme a également proposé à certaines munici­palités, comme Stoneham, une nouvelle façon d’aménager les fossés routiers pour limiter les transports d’alluvions. Dans certains projets-pilotes, on adoucit leur pente, et les riverains sont invités à y planter des fleurs ou des graminées, qui retiendront mieux les sédiments.

 

4. Des récalcitrants à convaincre

Le regard tourné vers les maisons colorées du centre de ski, en face de son quai, la présidente de l’Association des propriétaires du lac Tremblant, Annette Pankrac-Liebmann, 57 ans, sait qu’il faut parfois faire preuve de diplomatie pour préserver la qualité de ce plan d’eau. Joueurs de hockey, descendants de riches familles montréalaises, financiers de Wall Street, industriels prospères… ses voisins en mènent large dans la vie. Pas toujours facile, lors­qu’on règne sur un château de 10 millions de dollars, de se plier aux règles communes. Comme celle de devoir planter arbres et arbustes sur une largeur de 20 m tout le long du terrain bordant le lac, pour retenir la terre et filtrer les polluants. Ce qui, on en conviendra, bloque la vue sur l’eau.

«?Il suffit parfois de leur montrer un petit échantillon d’algues bleues puisé juste devant chez eux pour les sensibiliser à la préservation de l’environnement?», dit la présidente en souriant.

Sous la pression de l’Association, créée en 1983, la municipalité de Mont-Tremblant impose depuis quatre ans certains règlements aux constructeurs. Dont l’installation de trappes à sédiments, qui retiennent les débris et rebuts afin qu’ils n’aillent pas polluer le lac. Également, l’interdiction de bâtir à moins de 20 m de la rive.


Photo Lac Tremblant : Sylvain Majeau

Dans cette région très prisée par les touristes, il faut aussi composer avec leurs activités. Ainsi, pendant tout l’été 2007, les riverains ont subi le bruit assourdissant des décollages et amerrissages d’un hydravion. Toutes les 10 minutes?! Une petite entreprise faisait admirer le panorama aux touristes. Les résidants ont obtenu son départ en 2007, grâce à une entente à l’amiable, en invoquant notamment le danger des décollages et amerrissages dans une zone proche des baigneurs ainsi que le trafic des autobus sur la route privée menant au plan d’eau.

Les tests de bruit, la contribution d’experts en aéronautique, les services d’un huissier et d’un avocat ont quand même coûté 160 000 dollars aux deux voi­sins qui subissaient le plus de dommages, notamment Andrew Liebmann, le conjoint d’Annette Pankrac.

Il faut être prêt à investir pas mal d’argent pour obtenir gain de cause, constate Jean-Francois Girard, président du Centre québécois du droit de l’environnement?; l’organisme, qui vise à mieux faire connaître ce droit, est porté à bout de bras par des juristes bénévoles. L’avocat déplore l’incapacité du gouvernement de protéger les écosys­tèmes. «?Les citoyens doivent aussi calculer le coût de l’inaction, dit-il. Si, dans 30 ans, le lac où l’on s’est établi s’est dégradé, que vaudra notre propriété de 350 000 dollars???»

 

5. Holà! Le développement immobilier

À Chertsey, à une centaine de kilomètres au nord de Montréal, la guerre est déclarée. D’un côté, une quinzaine de propriétaires du lac Godon, bordé de grands pins. De l’autre, trois promoteurs immobiliers.

Les riverains avaient toujours pensé que le camp de vacances Saint-Vincent, qui s’étirait sur un tiers de la rive, était un gage de tranquillité pour l’éternité. Une clause de l’acte de propriété spécifiait en effet que le gouvernement du Québec deviendrait propriétaire de ce camp s’il cessait ses activités.

Or, en 2006, le propriétaire – la communauté religieuse des Capucins – a vendu ce terrain de 34 hectares à trois associés, dont le notaire Fernand Théorêt. «?Il n’aurait jamais dû pouvoir acheter le domaine?», dit François Caron, de l’Association de protection du lac Godon.

L’Association accuse le notaire Théorêt d’avoir été juge et partie dans la transaction. Et surtout d’avoir obtenu du ministère des Ressources naturelles et de la Faune le rachat de la clause, alors que le camp de vacances aurait pu être sauvé, selon elle.

Après avoir frappé en vain à toutes les portes, les riverains ont tenté de faire modifier le projet immobilier. Les plans sont passés d’une cinquantaine de lots à une quarantaine aujourd’hui.

«?Ces gens-là ont acquis leur propriété il y a une douzaine d’années?: ils n’ont pas acheté le lac en même temps?!?» dit pour sa part Fernand Théorêt, fâché en raison des torts que lui causent ses voisins. Il se défend bien de tout conflit d’intérêts, puisque, dit-il, il n’était pas encore engagé dans la transaction lorsqu’il a demandé la levée de la clause de l’acte de propriété des Capucins.

«?Nos exigences environnementales sont très élevées, ajoute-t-il, car la qualité du lac, c’est notre avoir.?» Et le promoteur immobilier de citer les technologies sanitaires de haute qualité qu’il exige de tous ses acheteurs, les autorisations accordées par le ministère de l’Environnement pour le per­cement d’une nouvelle route d’accès dans la falaise…

La municipalité de Chertsey reste en dehors du débat. Car il n’existe pas de normes précises au Québec sur le nombre de résidences qu’un lac peut supporter sans que cela nuise à son équilibre. En fait, il faudrait des règlements d’urbanisme propres à chaque plan d’eau. Tout un contrat?!?!?!

Bien des municipalités hésitent à réduire le nombre de terrains constructibles sur les bords des lacs et des cours d’eau, assure Me Jean-François Girard, du Centre québécois du droit de l’environnement. Chaque cons­truction supplémentaire accroît les recettes fiscales. Mauvais calcul, selon l’avocat. Car la lutte contre les cyanobactéries, par exemple, coûte beaucoup plus cher que ce que rapportent les impôts fonciers.


Photo Réservoir Manicouagan : BoréalPhotos

6. Un don pour la postérité

Au-delà de la barrière électronique qui con­trôle l’accès au domaine privé, près du lac Massawippi, en Estrie, le chemin en gravier grimpe, et grimpe, jusqu’à une luxueuse maison surplombant le plan d’eau. Pendant longtemps, cette rive était restée vierge, mais depuis que des techniques permettent la construction dans les pentes escarpées, quelques maisons s’élèvent sur deux ou trois étages, au milieu de pins centenaires.

Les amoureux de l’écrin bleu posé au pied de la montagne craignent cependant que ces nouvelles maisons ne déséquilibrent l’écosystème, déjà fragile. Alors ils passent à l’action.

Sous la houlette de la très dynamique Margot Heyerhoff, 59 ans, la Fondation Massawippi a recueilli 700 000 dollars en un an d’activités. «?Pour moi, cette magnifique forêt est aussi sacrée qu’une église?», glisse la philanthrope. L’argent recueilli permettra en partie de protéger cette zone écologique exceptionnelle contre le développement.

Une Américaine a lancé le mou­vement en offrant cinq acres au bord du lac. Six propriétaires, sur les 20 qui se partagent la montagne, ont signé une lettre d’intention afin de mettre leurs terres à l’abri des coupeurs d’arbres à perpétuité. Par l’intermédiaire du Corridor appalachien, qui protège les milieux naturels, certains vendront leur terrain à la Fondation, d’autres pourraient le lui donner, ou lui confier la tâche de conserver son état naturel pour l’éternité.

Plus près de l’eau, l’Association pour la protection du lac Massa­wippi veille au grain, depuis plus de 40 ans. Elle a élargi son mandat pour y inclure la lutte contre les cyanobactéries. Un plan de cinq ans, tout juste lancé, vise notamment la rivière Tomifobia, qui charrie des sédiments, surtout agricoles, au sud du lac.

Pas facile toutefois de changer les mentalités, même si les règlements de protection de l’environnement existent. «?On nous voit souvent comme des gens opposés au progrès, alors qu’on veut préserver le lac?», déplore Michèle Gérin, 53 ans, présidente de l’Association.

7. Bateaux, pitounes, bières

Tous les étés, les amateurs de sports nau­tiques déferlent vers le lac Maskinongé, grand terrain de jeux à moins d’une heure de Montréal. Même si la baignade y est parfois interdite, à cause des cyanobactéries. Le trio «?gros bateau, pitounes, caisses de bière?», comme ironisent certains, constitue une activité économique attrayante dans la région. Mais la source des cyanobacté­ries divise.

Raymond Malette, 62 ans, propriétaire du prospère Camping La Baie, a beaucoup investi depuis 10 ans dans la mise aux normes de ses installations sanitaires. Par exemple, les propriétaires qui mettent leur bateau à l’eau à partir de son camping doivent d’abord le laver, pour éviter de transporter des contaminants. Raymond Malette a aussi choisi de ne plus utiliser de fertilisants sur ses pelouses.

Mais tout cela ne l’empêche pas d’estimer que le gouvernement a fait preuve d’hystérie en s’alarmant autant à propos des cyanobactéries. «?Dans les années 1960, on s’amusait à passer dedans en ski nautique pour faire des vagues vertes?», dit-il, un brin goguenard.

Selon lui, ce sont principalement les engrais d’origine agricole qui polluent le lac. L’entrepreneur s’appuie sur des études environnementales réalisées pour le compte de la municipalité de Saint-Gabriel, où se trouve le plan d’eau.

Dominique Léonard, lui, s’inquiète davantage des signes de dégradation du lac que des seules cyanobactéries. Le président de l’Association pour la protection de l’environnement du lac Maskinongé (APELM) les attribue à la pression immobilière, au réseau d’égout désuet de Saint-Gabriel, au déboisement, à la pollution agricole, au trafic incessant de bateaux aux puissants moteurs… «?Certains con­ducteurs traversent les cinq kilo­mètres du lac en une minute, comme des bombes. Ça crée d’énormes vagues, qui accentuent l’érosion des rives là où l’eau est peu profonde et ramènent les sédiments en surface. C’est le laisser-faire, il n’y a pas de surveillance?», déplore ce retraité.

Contrairement à d’autres associations, l’APELM n’a pas réussi à imposer un code d’éthique pour la navigation sur le lac. Malgré les efforts d’Agir Maskinongé, organisme qui veille à la préservation de l’eau de tout le bassin versant, il n’y a pas de collaboration avec les élus municipaux pour une lutte concertée contre la pollution.

Néanmoins, les choses avancent. Des centaines d’habitants de la région s’impliquent dans la défense d’une eau de qualité. Et les employés municipaux de Saint-Gabriel partagent leurs plans du réseau d’égout et plu­vial avec Agir Maskinongé, pour un repérage des fuites possi­bles. «?Le cœur de notre développement, c’est le lac, dit le maire, Gaétan Gravel. On cherche à le protéger en rénovant les infrastructures désuètes d’évacuation des eaux ou en construisant des bassins de décantation.?»

Agir Maskinongé, de son côté, rêve de réhabiliter le lac en lui donnant notamment une vocation faunique et en développant les frayères de poissons.

8. Pour un jour se baigner de nouveau

Se baigner de nouveau dans leurs eaux?! Les 600 riverains des Trois Lacs, dans la région d’Asbestos, ne ménagent pas leurs efforts pour y parvenir?: collecte de fonds de 300 000 dollars, taxes volon­taires annuelles des résidants perçues par une régie inter­municipale depuis 2007, études d’impact, audiences publiques…

Envahis par les sédiments et les plantes aquatiques, leurs plans d’eau risquent de se transformer en tourbières si rien ne change. «?Au bord, la bouette te monte entre les orteils?», dit Réjean Gouin, 58 ans, de l’Association des résidants des Trois Lacs.

Cette association a mis plusieurs années pour convaincre le ministère de l’Environnement d’y mener un projet-pilote, unique au Québec. Pour le deuxième été, une grue enlèvera boues et sédiments dans une petite portion. Mais avant, il a fallu persuader les environnementalistes, en audiences publiques, que ce dragage ne perturberait pas l’écosystème.

Les résidants espèrent aujour­d’hui que cette mesure permettra de réparer les dégâts com­mis par plusieurs générations de pollueurs.

Les 10 plus beaux lacs du Québec

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Les lacs se font muses

Quand les lacs inspirent les poètes québécois.


Photo Lac Saint-Jean : Charles-David Robitaille

«?Jai pour toi un lac?»
Gilles Vigneault (1962)

Le lac dont parle le poète de Natashquan
se trouve «?quelque part au monde?»… mais il est si joliment décrit qu’on le souhaiterait au Québec.

«?Un beau lac tout bleu / Comme un œil ouvert sur la nuit profonde / Un cristal frileux / Qui tremble à ton nom comme tremble feuille.?»

«?Les prisonniers du lac Dufault?» Philippe B (2005)

Ce lac d’Abitibi devient le théâtre d’une apocalypse, dont deux amoureux s’échappent en se cachant 40 jours et 40 nuits dans la cale d’un grand navire.

«?Les prisonniers du lac Dufault / Réchauffés par les animaux / Se sont promis au jour de l’An / De s’aimer jusqu’à l’Épiphanie.?»

«?La traversée?»
Les Colocs (1993)

La traversée de quoi?? Du lac Saint-Jean, bien sûr. Et pas le temps d’admirer la vue?!

«?La traversée du lac Saint-Jean / Avec nous autres ça prend trois jours / L’année passée on a coulé / C’t’année on fait le tour?!?»

«?La drave?»
Félix Leclerc (1954)

Pour le poète et chanteur, «?ça commence au fond du lac Brûlé, alentour du 8 ou 10 de mai?». Le flottage du bois tient en effet beaucoup d’hommes occupés en Mauricie, mais «?y faut pas être là quand ça part?: ça vous tue, ça vous couche, ça vous mord?; ça vous traverse un gars de bord en bord?; ça s’amuse à crever le plus fort d’abord?».

«?La bittt à Tibi?»
Raôul Duguay (1975)

Né à Val-d’Or, dans «?un pays qui pousse dans le Nord?», ce fils de musicien raconte ses étés au bord du lac Blouin, où
«?on faisions semblant de rien?; on ramassait des bleuets, qu’on vendait pour presque rien?». «?Tam didelam tadlédidelidelam?»…

 Mathieu Charlebois et Pierre Duchesneau