Trois jours d’attente, pas plus !

Une simple réorganisation de l’agenda des médecins d’une clinique suffit à faire passer les délais d’attente de trois mois à trois jours. L’« accès adapté », comme on a baptisé ce petit miracle, pourrait faire du chemin !

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Lorsque Sylvie Lafond, de Pointe-Claire, a appelé la clinique de son médecin de famille pour prendre rendez-vous, elle est restée estomaquée : plutôt que les six mois de délai auxquels elle s’attendait, elle a obtenu un rendez-vous… quatre jours plus tard ! « Quand la secrétaire m’a annoncé la date, je lui ai d’abord demandé de quelle année elle parlait, puis si tous les autres patients étaient morts, raconte avec humour cette cadre de 50 ans. Et le jour dit, je n’ai patienté que quelques minutes ! »

Ce petit miracle, Sylvie Lafond le doit non pas à une clinique privée, mais à une simple réorganisation de l’agenda de son médecin suivant un modèle promu par la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) et le ministère de la Santé. L’« accès adapté » vise à faire passer à moins de trois jours le délai d’attente pour voir son médecin de famille.

Aujourd’hui, quand ils sont malades, les Québécois n’ont souvent d’autre choix que de faire la queue dans les cliniques sans rendez-vous ou aux urgences. Résultat : des heures perdues à attendre parmi d’autres malades, peu de suivi, l’engorgement des urgences et une gestion compliquée des dossiers médicaux.

Selon un sondage récent mené au Canada par le Conseil canadien de la santé (auprès de 2 124 médecins) et dans neuf autres pays par le Fonds du Commonwealth sur les politiques de santé, le Québec arrive bon dernier en matière de disponibilité des médecins de première ligne. Seuls 22 % des omnipraticiens québécois interrogés ont dit être en mesure de voir leurs patients le jour où ceux-ci prennent rendez-vous ou le lendemain, con-tre 47 % en moyenne au Canada, 74 % aux États-Unis, 86 % au Royaume-Uni… et 95 % en France. Là-bas, s’il fallait patien-ter des heures aux urgences pour une simple fièvre de bébé, cela déclencherait une révolution !

« Ces résultats s’expliquent par la pénurie de médecins il y a quelques années et par un manque de planification et d’organisation », reconnaît le Dr Serge Dulude, qui pilote ce dossier à la FMOQ.

Aujourd’hui, en moyenne, 70 % de l’horaire des médecins de famille est bloqué par des rendez-vous planifiés. L’accès adapté vise à faire baisser cette proportion à moins de 30 %, afin de libérer le reste de l’agenda pour les rendez-vous pris dans les jours précédents.

La recette est simple : à chaque visite d’un patient, le médecin traite son problème urgent, une bronchite par exemple, et en profite pour renouveler ses ordonnances, demander un bilan sanguin ou une mammographie. Il n’a donc pas à fixer un autre rendez-vous pour ces examens de routine, ce qui libère du temps pour d’autres urgences. On l’encourage aussi à déléguer à une infirmière certains tests courants, comme le frottis vaginal.

Au final, sans faire plus d’heures, le médecin voit autant, sinon plus, de patients – ceux qui font partie d’un groupe de médecine familiale doivent en suivre environ 1 500. « Et il les voit au bon moment », explique le Dr Dulude. Toute la difficulté consiste à passer d’un système à l’autre, ce qui demande de trois mois à un an. Car, selon lui, gérer cette transition n’est pas une mince affaire pour des professionnels débordés. « Mais si les unités de médecine familiale, qui forment les résidents, décident d’adhérer au principe, les futurs praticiens embarqueront bien plus facilement. »

Pour l’instant, sur les 6 000 médecins de famille du Québec, seuls une vingtaine fonctionnent en accès adapté. En 2012, un premier groupe de 15 cliniciens, accompagnés de leurs secrétaires et d’infirmières, ont reçu la formation offerte par la FMOQ (trois ateliers d’un jour et demi). Un autre groupe de 20 suivra d’ici septembre.

L’accès adapté révolutionnera-t-il la médecine de famille au Québec ? Serge Dulude reste prudent : d’ici deux à trois ans, il devrait être offert un peu partout au Québec, croit-il. La FMOQ et le ministère de la Santé comptent sur le bouche-à-oreille et le désir des médecins d’offrir un meilleur service pour que la pratique se généralise rapidement. Alors, quand vous arriverez à voir votre médecin, vous pourrez lui suggérer cette solution !

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Réservez votre sans rendez-vous !

À la Clinique médicale du Sud-Ouest, à Verdun, un malade peut téléphoner pour consulter un médecin le lendemain au service sans rendez-vous. Un système automatisé lui donne une « plage horaire » qu’il doit respecter. Un progrès à mettre à profit ailleurs ?

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L’accès adapté obligatoire ?

Pour le médecin de famille de Sylvie Lafond, la Dre Geneviève Dechêne, l’accès adapté va améliorer les services de santé. Mais cette omnipraticienne de Verdun, âgée de 55 ans, croit que la FMOQ et les pouvoirs publics n’en font pas assez. « La résistance au changement et le corporatisme risquent de prendre le dessus sur la bonne volonté », craint-elle. Au fil des ans, attendre pour voir son médecin est devenu socialement acceptable, déplore-t-elle.

Geneviève Dechêne accuse aussi les autorités sanitaires d’avoir accordé trop d’importance aux bilans de santé, qui plombent l’horaire des médecins. « On passe notre temps à faire de longues rencontres avec des gens en bonne santé, alors qu’on devrait régler rapidement les problèmes des gens malades. On a inventé l’accès fermé ! »

Les scientifiques lui donnent raison sur ce point. En octobre dernier, un groupe de chercheurs de la Collaboration Cochrane, organisation internationale indépendante, a passé en revue 14 études menées dans le monde sur l’efficacité des bilans de santé préventifs. Résultat : rien ne prouve qu’ils diminuent la mortalité ou le risque de maladies graves.

La Dre Geneviève Dechêne, qui fait partie des rares médecins du Québec à effectuer des visites à domicile pour offrir des soins palliatifs, propose trois pistes pour accélérer les changements :

Assortir d’une obligation de passer rapidement à l’accès adapté le forfait de prise en charge que la Régie de l’assurance maladie accorde aux médecins de première ligne (100dollars par patient – ou200 pour un patient dit vulnérable – versés au moment où l’omnipraticien accepte de le suivre).Former au plus vite à cette pratique tous les futurs médecins.Augmenter le nombre d’infirmières dans les groupes de médecine de famille et leur déléguer les examens de routine.