Trois Nobel de médecine pour mieux soigner les plus pauvres de la terre

Ces Nobel envoient un message fort en soulignant l’importance de s’attaquer aussi aux maladies qui sont moins visibles en Occident.

Dr. William Campbell (Photo: Bill Denison/Drew University via Getty Images)
Le Dr William C. Campbell (Photo: Bill Denison/Drew University via Getty Images)

Sante_et_scienceVoilà, les prix Nobel ont été attribués. C’était en rafale la semaine dernière: médecine lundi, physique mardi, chimie mercredi, littérature jeudi, paix vendredi, et enfin économie ce lundi. En physique, un chercheur canadien, Arthur B. McDonald, de l’Université Queen’s, a été récompensé, conjointement avec le Japonais Takaaki Kajita, pour ses travaux sur les particules neutrinos. Mais les prix de médecine ont davantage retenu mon attention, notamment pour leur portée politique et symbolique.

Trois lauréats se sont partagé le prix 2015: l’Américain d’origine irlandaise William C. Campbell (85 ans), le Japonais Satoshi Omura (80 ans) et la Chinoise Tu Youyou (84 ans). Ces (vénérables) chercheurs ont contribué à la création de nouveaux traitements contre de graves infections parasitaires et ont eu un effet direct sur la vie de millions de patients.

Des parasitoses aux conséquences terribles

Si les maladies parasitaires sont rares dans les sociétés «développées», elles sont graves et répandues dans les pays les plus pauvres de la planète.

L’une de ces parasitoses est une filariose appelée cécité des rivières — ou onchocercose —, qui a causé jusqu’à un demi-million de cas de cécité en Afrique. La maladie affecte surtout la peau et les yeux, organes vers lesquels migrent les milliers de larves d’une simulie (une petite mouche noire).

Ces larves congestionnent ensuite les organes ciblés, ce qui cause de sérieux problèmes. On trouve aussi parmi les filarioses l’éléphantiasis, une maladie très incapacitante, affectant environ 120 millions de personnes dans le monde. Ici, les larves migrent dans les vaisseaux lymphatiques, puis les bloquent, ce qui entraîne l’accumulation de lymphe et d’œdèmes parfois monstrueux.

L’autre parasitose ciblée par le comité Nobel est le paludisme, grave maladie transmise par les moustiques, qui frappe 200 millions de personnes annuellement et cause un demi-million de décès, surtout chez les enfants. La vaste majorité des cas se déclarent au cœur du continent africain.

Dans les pays pauvres des régions tropicales et sud-tropicales du globe, soit en Amérique centrale et du Sud, en Afrique centrale, en Asie du Sud-Ouest et en Océanie, ces parasitoses font des ravages. Les recherches pour des traitements plus efficaces sont mal subventionnées, contrairement à celles visant à guérir nos maladies de pays «riches».

Des liens avec la nature

Les découvertes récompensées sont également liées à la nature ou à des approches traditionnelles de la médecine.

Le Japonais Omura a travaillé toute sa carrière sur des bactéries, notamment les souches Streptomyces. Modeste, il a dit dans son discours de remerciement que les bactéries auraient dû recevoir le prix à sa place.

Sélectionnant au fil des décennies la cinquantaine de souches les plus prometteuses d’un point de vue thérapeutique, il a ensuite approfondi ses recherches sur celles dont les toxines pouvaient tuer les parasites. Puis il s’est associé à l’Américain William C. Campbell, de la firme Merck, avec qui il a développé l’avermectine. Acceptant son prix, Campbell a ajouté qu’il était plutôt prétentieux pour les humains de penser créer des molécules aussi efficacement que la nature!

Commercialisé en 1981, un des dérivés de l’avermectine, l’ivermectine, a été depuis désigné par l’Organisation mondiale de la santé comme un médicament essentiel. Assez toxique en soi, il est toutefois très efficace contre les filarioses et d’autres parasitoses, son champ thérapeutique s’élargissant graduellement.

Notons que la compagnie Merck le fournit gratuitement depuis 1987 pour lutter contre le fléau de la cécité des rivières.

La médecine traditionnelle chinoise

La carrière de Tu Youyou est tout aussi intéressante. Membre durant toute sa vie professionnelle de l’Académie de médecine traditionnelle chinoise, la chercheuse a été amenée à explorer un grand nombre de remèdes chinois anciens ou populaires.

Sa recension d’environ 2 000 de ces mixtures l’a conduite à extraire environ 380 substances, dont l’une, l’artémisinine, dont elle a amélioré la technique traditionnelle d’extraction, s’est avérée particulièrement efficace contre les parasitoses. Le médicament a ensuite été testé sur les humains et a très bien agi pour vaincre le paludisme.

L’artémisinine vient par ailleurs d’une plante assez connue en occident, l’Artemisia absinthium, cette fameuse absinthe à l’origine d’un nectar populaire au XIXe siècle, dont raffolaient Rimbaud, Baudelaire et Verlaine.

Il faut savoir que l’artémisinine a grandement contribué à la lutte contre le paludisme, à la suite de l’apparition d’une résistance au traitement antipaludéen au fil des décennies. Ayant fait ses preuves face à ce parasite parfois mortel, elle est devenue depuis un traitement de choix pour soigner les formes les plus sévères de la maladie.

Un message fort

D’après le Dr Bernard Pécoul, directeur général de la Drugs for Neglected Diseases initiative, «l’artémisinine et l’ivermectine ont une grande valeur symbolique, car elles ont changé au cours des dernières décennies. Mais ces avancées restent des exceptions.» Il a du coup rappelé l’importance de subventionner la recherche pour les maladies touchant surtout les habitants des régions les plus pauvres du globe.

Il est vrai que ces Nobel envoient un message fort aux gouvernements, aux organismes subventionnaires et aux pharmaceutiques, leur soulignant l’importance de s’attaquer aussi aux maladies qui sont moins visibles en Occident, mais qui ruinent tellement de vies dans les pays sous-développés.

Bravo à trois remarquables chercheurs qui ont amélioré la vie de millions de patients, surtout parmi les plus défavorisés du monde.

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