Un bunker ? Non, un champ de fraises !

Des producteurs californiens stérilisent les campagnes pour offrir des fruits et légumes parfaits. La faute à qui ? Au Canada !

Dans la vallée de Salinas, les agriculteurs, carabine à l’épaule, sont aux aguets. Et sans pitié. Ils abattent opossums, ratons laveurs et autres bestioles susceptibles de laisser des déjections infectées dans leurs champs. Ils ont rasé les bosquets – pas question qu’un oiseau vienne s’y percher – et empoisonné les étangs. Dans les fermes, pas l’ombre d’un chat ni d’un chien. C’est l’état de siège.

Cette région de la Californie, où sont produites 80 % des laitues du continent, vit sous haute tension depuis l’éclosion de l’un des plus importants cas d’intoxication alimentaire en Amérique du Nord. En 2006, des mini-épinards contaminés par E. coli tuaient trois personnes et en rendaient 205 autres malades, dont une Ontarienne. Depuis, vignobles, champs de fraises, de laitues ou d’épinards sont clôturés comme les bases militaires des alentours.

La biologiste Christina Fisher, chargée de projet pour le groupe écologiste The Nature Conservancy, en Californie, ne déco­lère pas. Selon elle, ces superprotocoles de salubrité alimentaire imposés par les acheteurs de légumes frais ne s’appuient sur aucune base scientifique. Et leur impact sur l’environnement n’a fait l’objet d’aucune discussion publique. « C’est anti­démocratique », lance cette militante.

À l’origine de ces exigences : le Canada ! Plus du tiers des fruits et légumes con­sommés au pays proviennent de Cali­fornie. À la suite de l’épidémie d’E. coli, la frontière canadienne a été fermée aux légumes feuillus frais provenant de cet État. « Nous ne pouvions pas mettre en danger la santé des Canadiens », dit John Wood, chef des importations à l’Agence canadienne d’inspection des aliments. En 2007, le Canada a donc forcé les producteurs à adopter le California Leafy Green Products Handler Marketing Agreement (LGMA), qui a inspiré les superprotocoles de salubrité alimentaire décriés par Christina Fisher.

La situation a dégénéré. Les grands producteurs et les chaînes d’alimentation ont désormais si peur des poursuites qui pourraient découler d’une contamina­tion qu’ils en font plus que le client en demande. Ils exigent que les producteurs californiens stérilisent la campagne comme un hôpital.

Les agriculteurs du Québec ne sont pas à l’abri d’une telle escalade. « Il suffirait d’une autre contamination comme celle qui a frappé les charcuteries et les fromages en 2008 pour provoquer une crise et faire monter les enchères des protocoles de salubrité », estime Gerry Van Winden, président de VegPro International, premier producteur et exportateur de légumes frais du Québec. Ce maraîcher, établi en Montérégie, dans les terres noires de Sherrington, surnommé « la petite Californie du Québec », est déjà assujetti au LGMA. « Les acheteurs américains exigent la réciprocité », dit-il.

Quelque 50 km de filets de contention cernent donc les fossés qui bordent ses terres cultivées pour empêcher les grenouilles de sauter dans les champs de laitues.

André Plante, directeur général de l’Association des producteurs maraîchers du Québec, lance toutefois une mise en garde : « Le risque zéro, dans les campagnes comme dans les hôpitaux, ça n’existe pas. »

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