Un écolo en « VR »

Qu’est-ce qui pousse, chaque été, des centaines de milliers de Québécois à troquer leur maison contre un véhicule de plaisance ? Notre reporter a fait enquête.

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J’ai bravé les sarcasmes et les préjugés de certains amis. J’ai aussi surmonté — avouons-le — mes propres réticences. Et pourtant, en cette matinée d’été dans la Vieille Capitale, je me sens fébrile comme un adolescent devant sa première conquête, alors que je m’apprête à prendre le volant d’un véhicule de plaisance. À moi la route ! Et au diable les remords : oui, je consommerai de l’essence. Sans doute beaucoup, à voir la grosse autocaravane qu’on me présente…

« C’est une vraie maison ambulante que vous allez conduire », me prévient la propriétaire du véhicule, un Safari Condo blanc conçu et assemblé en Beauce. Moins long (6,5 m) que certains mastodontes sur roues, qui font plus de 12 m (j’ai quand même des principes), ce véhicule abrite deux lits, un micro-ondes, un frigo, un évier, une table et même une douche (eau non comprise) !

Longs, lourds, lents et omniprésents pendant l’été, les « VR » (véhicules récréatifs, d’après l’expression anglaise recreational vehicles) sont surnommés « virus de la route » par certains camionneurs, frustrés d’être ralentis par ces « envahisseurs » saisonniers. Durant une semaine, ma blonde, nos deux jeunes enfants et moi « infecterons » les routes qui longent le Saguenay et le lac Saint-Jean. Notre mission ? Comprendre ce qui pousse chaque année des centaines de milliers de Québécois normalement constitués à passer leurs vacances estivales dans une caravane…

Notre quête démarre dans le stationnement du Centre Mario-Tremblay, à Alma, assiégé par quelque 200 véhicules de plaisance, aux côtés desquels notre monture semble souffrir de nanisme. Les « équipages » de ces véhicules sont tous membres de la section locale de la Fédération québécoise de camping et de caravaning (FQCC), qui tient son rassemblement annuel. L’occasion idéale de rencontrer les adeptes les plus enthousiastes, qui profitent de cette fête pour échanger des récits de voyage, des commentaires sur les meilleurs (ou les pires) campings ou tout simplement faire connaissance.

Afin d’attirer les jeunes familles, les organisateurs ont mis sur pied un campement pour les enfants… à l’intérieur de l’auditorium. « Nos activités traditionnelles, la pétanque et le bingo, ne plaisent pas beaucoup aux jeunes », dit Gilbert Savard, ancien animateur à la station régionale de Radio-Canada, mordu de camping depuis l’enfance. Comme lui, la plupart des participants à ce rassemblement sont à la retraite — ainsi qu’un grand nombre des propriétaires des quelque 800 000 véhicules de loisir en circulation au Canada (dont 220 000 au Québec).

Mais s’agit-il encore de camping quand, comme Jean-Paul Lafrance et Nicole Boissonneault, de Jonquière, on « habite » un véhicule long de plus de 10 m ? Ils ont planifié de longue date la vente de leur maison en vue de se procurer leur joujou. « Ça fait 40 ans qu’on est mariés et ça fait 40 ans qu’on fait du camping, dit Nicole Boissonneault. On a expérimenté tous les types de “toits”, de la tente en toile à la caravane à sellette. On a gagné nos galons », explique-t-elle en nous invitant à visiter leur nouvelle demeure.

Mes enfants ont les yeux écarquillés lorsqu’ils pénètrent dans le véhicule. Moi aussi… Laveuse, sécheuse, douche, toilettes en porcelaine, aspirateur central, télé branchée sur satellite, cinéma maison : on y trouve tout le confort d’une maison moderne, bac à compost et corde à linge en moins ! Parfaitement autonomes sur le plan énergétique grâce à des panneaux solaires et un système de batteries, les proprios se considèrent désormais comme des « itinérants ». « Les gens associent ce mot aux clochards, mais ça nous décrit bien », dit Nicole Boissonneault, retraitée qui a déjà parcouru une bonne partie du continent nord-américain. « On entend souvent parler de gens qui vendent tout pour acheter un bateau et faire le tour du monde. On a fait la même chose, sur la route. »

Ils sont de plus en plus nombreux à les imiter. « La vie de nomade à plein temps, c’est le fantasme de beaucoup de personnes », dit Paul Laquerre, rédacteur en chef du magazine Camping Caravaning, distribué aux quelque 40 000 membres de la FQCC.
Bien qu’elle surfe sur la vague de retraites de la génération des baby-boomers, l’industrie des véhicules de plaisance — un marché de plusieurs centaines de millions de dollars par an, au Québec seulement — mise aussi sur l’engouement des jeunes familles. Comme celle de Jocelyn Cholette, Nathalie Leclerc et la petite Émilie, qu’on a rencontrée au camping Belley, sur une rive du lac Saint-Jean. « Notre tente-roulotte, c’est notre soupape pour laisser sortir la pression », dit Jocelyn Cholette, électromécanicien de la banlieue nord de Montréal. « Ça nous donne l’impression de tomber en vacances toutes les fins de semaine, de mai au début d’octobre. On vit en ermite tout l’hiver, en attente de la saison du camping. »

Nous avons à peine le temps d’arriver à notre emplacement qu’il nous propose son aide pour dégager une branche qui gêne notre capteur solaire. Puis, quand la pluie menace, il s’empresse de nous prêter une bâche pour mettre à l’abri notre table de pique-nique… « On est là pour s’entraider, non ? » Ultra-équipé, Cholette pourrait discourir pendant des heures sur les mérites comparés des différents modèles de tentes-roulottes, les meilleurs systèmes de batteries ou les défis particuliers posés par la vidange des eaux usées…

Baignant dans ce milieu depuis qu’il a deux ans, Jocelyn Cholette perçoit depuis quelques années un engouement renouvelé pour les véhicules de loisir. Dans certains campings, dit-il, il faut s’y prendre jusqu’à cinq mois à l’avance pour réserver des terrains avec services (comme l’électricité et l’eau potable). « Les gens sont plus stressés qu’avant, ils cherchent des moyens de s’évader de leur quotidien. Et le camping en véhicule de plaisance est l’une des façons les plus simples. »

Mais à quoi bon s’évader de la ville si c’est pour se retrouver dans un camping à la densité de population aussi élevée, avec en prime des murs en fibre de verre ? Si cette proximité ne semble nullement embêter nos enfants (séduits par le parc de jeux et la plage), il en va tout autrement pour les grands. Malgré la gentillesse de nos voisins, notre petite famille part donc à la recherche de lieux plus… sauvages.

En route, nous découvrons une fois de plus combien il est difficile de passer inaperçu avec un véhicule de loisir. Au cours d’une halte dans une fromagerie, je surprends le propriétaire d’un autre véhicule en train d’examiner attentivement le mien. « Je n’ai pas pu m’empêcher d’en faire le tour », admet-il d’un ton enjoué, avant de me poser une foule de questions sur le style de conduite, le confort, la consommation d’essence… Sa compagne l’attrape par le col. « Je vais t’acheter des billets pour le Salon des véhicules récréatifs ! » lui dit-elle.

Nous dénichons enfin le camping idéal à Sainte-Rose-du-Nord, membre, à juste titre, de l’Association des plus beaux villages du Québec. De l’emplacement où nous immobilisons notre véhicule, le majestueux fjord du Saguenay s’offre à nous. La beauté du paysage confirme l’absurdité du classement des campings établi par le Conseil de développement du camping au Québec, qui n’accorde qu’une seule étoile à ce lieu enchanteur.

Parmi les rares autres campeurs se trouvent des Suisses allemands. Avec leurs trois jeunes enfants, ils ont entrepris une visite du Canada, de Terre-Neuve à Vancouver, à bord de leur véhicule de plaisance géant, qu’ils ont fait transporter par bateau depuis l’Europe. « Ce voyage nous coûtera peut-être aussi cher que si nous avions pris l’avion et couché à l’hôtel, dit Markus Lindht. Mais pour les enfants, ça change tout. Après une longue promenade, ils me demandent : “Est-ce qu’on rentre à la maison, papa ?” Et la maison, pour eux, c’est le motor home. »

Après quelques jours sur la route, je dois, moi aussi, me rendre à l’évidence. Pour voyager en famille, le véhicule de loisir a de bons côtés… Pleine d’appréhension avant notre départ, ma fille de trois ans nous lance un cri du cœur au milieu du périple. « Moi, je l’aime ce drôle de camion avec des lits et des toilettes ! » Quand elle ou son frère a faim ou soif, nul besoin de nous arrêter : on n’a qu’à ouvrir le garde-manger ou le réfrigérateur. La cuisine, complète et fonctionnelle, permet aussi de leur mitonner leurs plats préférés, comme à la maison. Autre avantage non négligeable : la proximité des toilettes, accessibles nuit et jour, en camping ou sur la route.

Quant aux remords liés à la consommation d’essence, ils se sont rapidement évanouis lorsque j’ai calculé notre empreinte écologique dans un site Web. J’y ai appris qu’un voyage en avion dans le Sud en famille aurait dilapidé à lui seul plusieurs fois la quantité de pétrole consommée pendant notre périple au Saguenay–Lac-Saint-Jean ! Sans compter les bienfaits pour l’environnement, puisque nous avons mangé de la nourriture « locale », et le sentiment d’avoir encouragé l’économie du coin… Qui dit mieux ?

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Classement des campings
Le classement du Conseil de développement du camping au Québec rend compte uniquement du nombre de services offerts. Un camping obtiendra ainsi plus de points (et d’étoiles) si on y trouve un dépanneur, un restaurant ou des rues asphaltées. Aucun point n’est attribué au calme des lieux ou à la beauté des paysages !