Un maringouin OGM pour sauver des vies ?

La nouvelle a récemment fait le tour du monde : un moustique OGM a été mis au point pour lutter contre la fièvre dengue. Le Brésil s’apprête à le relâcher à grande échelle pour combattre une épidémie, mais plusieurs organismes s’inquiètent de la méthode proposée, explique le docteur Alain Vadeboncœur.

Sante_et_scienceLa nouvelle a récemment fait le tour du monde : «Un moustique OGM pour lutter contre la dengue». Il s’agit tout du premier animal modifié génétiquement à être relâché dans la nature.

Ce maringouin mutant «mis au point» par la firme Oxitec porte le joli nom d’OX513A. Il s’agit en fait d’un maringouin modifié génétiquement, auparavant appelé Aedes aegypti.

Le Brésil s’apprête à le relâcher à grande échelle pour combattre une épidémie de fièvre dengue. Toutefois, plusieurs organismes s’inquiètent de la méthode proposée.

Concrètement, il s’agit d’insectes mâles rendus dépendants à un antibiotique, la tétracycline, qui ne peuvent donc pas survivre pour de longues périodes en l’absence de ce produit.

Le plan est le suivant : en relâchant des millions de ces maringouins mâles modifiés génétiquement, ceux-ci s’accoupleront avec les femelles et transmettront ainsi à leur progéniture le nouveau gène, empêchant les larves qui résultent de cette fécondation d’arriver à maturité. On espère ainsi réduire de manière drastique un nombre d’insectes pouvant transmettre la dengue.

La dengue : une maladie grave et répandue

La dengue est une infection virale, transmise notamment par les maringouins. Elle cause un syndrome grippal sévère, des fièvres, des vomissements et des rougeurs diffuses. Elle peut conduire à la mort dans un certain nombre de cas, par une fièvre hémorragique similaire à celle de l’Ebola.

Il existe cinq variations du virus de la dengue, qui produisent le même syndrome clinique. Et comme la protection immunitaire n’est pas croisée, une même personne peut attraper plusieurs fois la dengue, que ce soit dans sa forme classique ou dans sa forme grave hémorragique.

Le problème, c’est que le virus est en expansion. Par exemple, au Brésil — là où le maringouin mutant sera relâché —, on rapporte une épidémie, avec 1 400 000 cas confirmés et 545 morts l’an dernier (contre 120 000 cas en 2008), selon les chiffres du Bureau régional américain de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS).

On rapporte aussi une forte expansion géographique. D’abord seulement présente en Asie du Sud, on retrouve la dengue un peu partout en Afrique, en Amérique du Sud et même au Mexique, voire dans certains États du sud des États-Unis.

Il s’agit en fait de l’arbovirose (arbovirus : virus qui est transmis par la piqûre d’un arthropode) la plus fréquente du monde. C’est sa grande diffusion mondiale qui en fait une maladie grave.

L’OMS estime en effet que plus de la moitié de la population mondiale peut être exposée au virus (soit près de 4 milliards de personnes), qu’elle est présente dans 124 pays et que de 70 à 500 millions d’infections symptomatiques ou non surviennent chaque année. C’est 33 fois plus qu’en 1960.

Il y aurait, parmi ces cas, environ 2 millions de formes sévères (hémorragiques) et 20 000 décès. Il n’existe par ailleurs aucun traitement, alors que des vaccins sont en préparation, pour lesquels des études en phase 3 (études cliniques sur le terrain) sont en cours.

Il s’agit donc d’une pandémie. On espère lutter avec le moustique modifié génétiquement contre sa transmission, puisqu’il s’agit d’un des vecteurs possibles du virus, transmis lors de la piqûre.

Les méthodes actuelles sont insuffisamment efficaces : élimination des eaux stagnantes, utilisation de pesticides (qui peut entraîner rapidement des résistances chez les insectes), méthodes barrières (comme des moustiquaires) et utilisation d’insecticides topiques.

Les effets des mutants difficiles à prévoir

Il n’y aurait pas suffisamment de données disponibles pour prouver l’efficacité de ce «traitement» génétique, et aucune étude ayant été complétée par d’autres chercheurs que ceux de la compagnie Oxitec. Plusieurs qualifient ces études de fragmentaires et insuffisantes.

Par exemple, il n’existerait pas d’étude qui démontre l’innocuité des piqûres de ces moustiques modifiés génétiquement. C’est important, puisqu’un certain pourcentage pourrait survivre : jusqu’à 3 % (et jusqu’à 15 % des larves). La tétracycline, cet antibiotique utilisé couramment, se trouverait en effet dans les eaux usées et permettrait donc à beaucoup de larves de survivre !

D’un point de vue écologique, on peut aussi se demander aussi quel sera les répercussions d’une telle modification de l’équilibre des populations de moustiques. Inévitablement, d’autres espèces prendront la place, bien que cela puisse aussi être le cas si on s’y attaquait par des méthodes conventionnelles.

Doit-on craindre ces déséquilibres, qui pourraient par exemple affecter la chaîne alimentaire des prédateurs et avoir un effet plus large que celui visé ? Ne pourrait-on pas simplement favoriser le rôle des prédateurs naturels plutôt que de viser à les éliminer ?

Sur le site Web de la compagnie Oxitec, on vante les «produits» que sont les moustiques modifiés génétiquement. Parce que cet OX513A n’est pas seul : on aurait également modifié le moustique Aedes aegypti en OX3604C, de même qu’un autre insecte parent, Aedes albopictus, qui deviendrait OX3688. Tout cela dûment breveté, bien entendu.

Dans tous ces cas, la modification génétique est reliée à la dépendance avec la tétracycline. Mais avec ces noms aux allures d’agent secret, on peut se demander comment se comporteront dans la nature ces premiers animaux génétiquement modifiés prêts à être relâchés.

Un groupe appelé GeneWatch a produit, en octobre 2009, une analyse des risques potentiels associés à ces créations étranges.

Trois risques réels

Gene Watch décrit donc trois niveaux de risques, qualifiés de faibles mais réels :

  • En minant la survie d’une espèce, on pourrait conduire à un remplacement du vecteur de la dengue par un autre, et donc potentiellement aggraver le problème de transmission — un effet visible seulement à long terme.
  • On pourrait altérer la chaîne alimentaire, bien que l’on constate qu’il y a des solutions de rechange pour les animaux prédateurs.
  • Si on engendre un insecte résistant davantage aux insecticides (ce qui est possible), cette résistance pourrait être transmise à d’autres espèces, bien qu’on mentionne que l’insecte semble actuellement aussi susceptible aux insecticides que les autres.

Il faudrait davantage d’études indépendantes, parce qu’on ne joue pas impunément avec le matériel génétique dans la nature et avec l’équilibre des espèces.

C’est un pensez-y bien.

* * *

À propos d’Alain Vadeboncœur

Le docteur Alain Vadeboncœur est urgentologue et chef du service de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur agrégé de clinique à l’Université de Montréal, il enseigne l’administration de la santé et participe régulièrement à des recherches sur le système de santé. On peut le suivre sur Facebook et sur Twitter : @Vadeboncoeur_Al.

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Il y a une chose que je ne saisi pas dans l’idée d’introduire une espèce modifiée de sorte à ce qu’elle meure rapidement, si tel est vraiment l’objectif. Si un organisme ne peut se développer avant qu’il ne puisse se reproduire, ses gènes vont alors disparaître. Par conséquent, au bout de quelques générations, ce mutant va être de plus en plus minoritaire, jusqu’à disparaitre complètement et seuls les individus « non-mutants » se rendront à maturité.

Par conséquent, le scénario probable est que, oui, on assistera à un « crash » de la population de Aedes aegypti mais que par la suite, elle reprendra du poil de la bête. Cela prendra quelques générations, au cours desquelles, les espèces dépendantes de ce moustique (pas seulement le virus) pourraient aussi faire l’expérience d’un « crash » ou à tout le moins, d’un bouleversement lequel aura des répercussions sur les autres organismes de cette chaine trophique. C’est là que le chiffre caché dans le « quelques » de « quelques génération » prend son importance. Mais comme le but d’une compagnie comme Oxitec est de faire de l’argent rapidement, cette importance ne les intéresse peut-être pas tant que ça.

L’idée: l’espèce modifiée s’ accouple avec celle non-modifiée. Les larves ne peuvent survivre donc l’espèce disparaitra…ou peut-être trouveront-ils eux même une solution afin de survivre…
Mon inquiétude provient aussi du brevet de cette espèce modifiée et des autres. Cette approche ne mène-t-elle pas à s’ interroger? Les entreprises pharmaceutiques sont-elles en attente de nouvelles maladies possiblement propagées par ces espèces.

Bonjour Madame Desjardins.

Je comprend cette idée-là mais voilà, je la trouve simpliste. La sélection naturelle s’opère avec comme contrainte (entre autres) qu’un avantage comparatif pour un génome lui permet d' »émerger » parmi ses semblables. Les larves non-modifiées, et dans une certaine mesure, celles ayant la possibilité de réprimer l’effet de la modification pourront atteindre la maturité et des membres de l’espèce resteront présent. On sait déjà, par expérience, que le moustique peut modifié son code de façon à résister à des attaques toxiques comme par exemple, le DDT.

Avec cette connaissance et le concept d’avantage en main, j’ai beaucoup de difficulté à accepter le bien-fondé de la méthode en question. C’est pourquoi j’envisage plutôt un crash de population dans un premier temps, suivi d’une remontée des effectifs. Tout dépendant de la durée des époques en jeu, fera en sorte que l’on se débarrassera ou pas du virus de la dengue, enjeu no 1 de l’opération. Un virus, ça a la vie dure…

Ce que j’ai compris, c’est qu’ils planifient relâcher une grande quantité de mâles de manière continue.

Bonjour Monsieur Vadeboncoeur.

L’opération de dilution de la population va requérir des efforts année après année. Dans le passé, on l’a fait avec le DDT et apparentés. J’ai comme l’impression qu’aujourd’hui c’est plus aussi simple qu’avant.

Néanmoins, la véritable cible, c’est le virus, pas le moustique. Par conséquent, même si elle a eu du bon, l’idée de remplacer des individus sains d’une population par d’autres malsains reste pour moi une proposition risquée autant dans son concept de cible accessoire que dans le genre de résultat attendu.

Je n’aime pas beaucoup l’idée de disséminer des espèces modifiées dans l’environnement. Mais il y a une maladie semblable à la dengue par plusieurs de ses aspects: c’est la malaria. Cette maladie, transmise elle aussi par un moustique, est responsable de plus de 600 000 morts par année.. Si la vie humaine est si importante, je comprends mal que l’on soit si réticent à utiliser cette technologie. Ah, j’oubliais. La majorité des victimes de la malaria sont des noirs…

j’ai lu avec beaucoup d’interêt le document.je reste sceptique à l’efficacité de la methode.sommes nous convaincus que cette mutation soit stables?l’instinct de survie pourrait occassionner d’autres mutations éventuelles surtout si celles-ci sont relatifs à la combinaison du genome du moustique muté et le virus de la dingue.je preconise nous évitons de relacher dans l’environnement des creatures dont nous ne maitrisons pas les capacités d’adaptations réelles.en effet d’une populations de quelques individus en afrique du sud,ces animaux ont colonisé la planête puisse que nous parlons de pandemie.sauvegardons de notre planête par des comportements responsables:sciences sans consciences n’est que ruine de l’âme.segda abdoulaye tel 0022670631117

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